On les appelle translingues, ces auteurs et autrices qui édifient leur œuvre littéraire dans une langue seconde. Sorte de prouesse, pratique singulière (mais finalement assez répandue dans la littérature mondiale), objet d’étude, le translinguisme interroge nos certitudes littéraires et linguistiques.
Le Carnet et les Instants n°222 (janvier 2025) contient un dossier sur le translinguisme dans la littérature belge. Nous vous proposons à présent de mieux découvrir les parcours de quelques autrices et auteurs qui y sont mentionnés.
Lire aussi : Une langue à soi : parcours translingues (Le Carnet et les Instants n°222)
Aujourd’hui : rencontre avec Verena Hanf et Pilar Pujadas.
Pilar Pujadas et Verena Hanf : Chercher ses mots… et les trouver
Respectivement nées en Espagne et en Allemagne, Pilar Pujadas et Verena Hanf ont toutes deux publié un livre au Castor astral. Avec Tango tranquille paru à l’automne 2013, Verena Hanf a précédé de quelques mois sa consœur, dont Soit dit entre nous, j’aime trop l’amour est sorti en février 2014. Elles poursuivent des routes différentes à présent, Verena Hanf continuant dans la voix romanesque aux éditions F Deville, tandis que Pilar Pujadas a scénarisé une bande dessinée aux éditions Kennes. Mais leur passage par le Castor astral, ajouté au fait qu’elles écrivent toutes deux dans un idiome, le français, qui n’est pas leur première langue, a contribué à sceller leur amitié. Quand on leur a proposé cet entretien, elles ont souhaité y répondre ensemble.
Le Carnet et les Instants : Pourquoi et comment avez-vous décidé d’écrire en français ?
Pilar Pujadas : En ce qui me concerne, je ne me suis jamais posé la question du choix, ça s’est imposé à moi. Il y a sûrement des raisons, mais qui sont immatérielles et que je ne peux pas expliquer. En lisant d’autres auteurs qui écrivent dans une autre langue que leur langue d’origine, je trouve des idées d’explication. Mais en soi, je n’ai jamais réfléchi au pourquoi avant que des amis lecteurs me posent la question. Je pense que si j’étais en Espagne, j’écrirais en espagnol. Je suis ici, donc je suis prise dans l’atmosphère du parler français.
C.I. : Comment avez-vous appris le français ?
P.P. : Je me suis mariée et j’ai déménagé en France avec seulement quelques mots de français appris à l’école. Après trois mois d’immersion totale, j’avais déjà une bonne base. Ensuite, l’apprentissage de la langue s’est fait par palier. J’avançais. Je stagnais. J’avançais. Mais avec une langue, est-on un jour au bout de ses peines ? J’ai bien l’impression qu’on ne possède jamais une langue tout à fait, y compris sa langue maternelle.
Verena Hanf : C’est vraiment un exploit, je trouve, d’avoir appris le français si tard et d’écrire quand même dans cette langue.
P.P. : Je ne pense pas que ce soit particulièrement un exploit. C’est plutôt une question de persévérance.
V.H. : Moi, j’ai appris le français beaucoup plus tôt. Ma mère est francophone. L’allemand est ma première langue parce que j’ai grandi en Allemagne, que je suis allée dans une école allemande, que mes amis étaient germanophones… Je parlais le français en famille, mais j’étais têtue, je préférais parler l’allemand parce que c’était plus facile. Ma mère a dû se battre pour que je lui réponde en français. J’avais un accent (je l’ai toujours), je faisais des fautes (j’en fais toujours), elle me corrigeait et ça m’énervait. L’allemand a toujours été la première langue.
P.P. : Mais si on se réfère au sens de « langue maternelle », ta langue maternelle, la langue de ta mère, c’est le français.
V.H. : : Oui, mais comme je vivais en Allemagne, l’allemand a été plus présent. Avec mon frère, je parlais allemand, je le fais toujours. J’observe la même chose avec mes fils : ils sont bilingues, mais entre eux ils parlent le français parce qu’ils ont grandi en Belgique dans un environnement francophone et que c’est donc le français qui prime.
P.P. : J’ai l’impression que dans l’écriture, on cherche quelque chose qui est de l’ordre d’une autre langue. J’entends par là que les écrivains, les romanciers, les poètes… écrivent pour aller vers une langue qui leur est propre.
V.H. : Francis Dannemark, mon premier éditeur, était toujours ouvert aux auteurs venus d’ailleurs. Il me disait : « Tu sais, pour moi aussi, le français est une langue étrangère », parce qu’il venait d’un petit village et qu’il avait dû s’approprier une langue écrite.
Dans mon cas, le plaisir d’écrire en français est aussi lié au fait que dans mon métier [elle travaille pour une ONG, ndlr], je rédige beaucoup de textes en allemand. L’allemand est devenu la langue du travail, le français a pour moi un côté beaucoup plus récréatif. Je me sens plus libre en français.
P.P. : Si tu habitais en Allemagne et si tu décidais pour telle ou telle raison d’écrire en allemand, cette langue deviendrait autre chose que la langue du travail pour toi.
V.H. : Bien sûr, elle est aussi une langue que j’aime, celle de mon père, de mes grands-parents, d’amis et d’amours et de beaucoup de lectures. Mais je suis beaucoup plus critique quand j’écris en allemand. En français, il arrive plus souvent que je trouve un mot beau. Il est peut-être banal pour d’autres, mais pour moi il s’agit d’un mot que je n’ai pas encore beaucoup entendu, alors il m’intrigue, il m’intéresse. En allemand, je ne découvre que rarement des mots qui me semblent « nouveaux », extraordinaires.
P.P. : C’est typique quand on a deux langues. Dans notre nouvelle langue, on tombe sur des mots qu’on a soudain envie de dire parce qu’ils ont une sonorité qui nous parait particulière, on pourrait même dire exotique. Alors qu’ils n’ont peut-être pas cet aspect-là pour ceux qui les ont toujours prononcés.
En m’éloignant de ma langue d’origine pour écrire, j’ai l’impression de m’octroyer plus de liberté. C’est comme s’il me fallait quitter la langue de ma mère pour pouvoir créer. L’écriture en français me donne l’illusion de créer la distance nécessaire avec elle. La mère étant aussi la source et le noyau.
V.H. : Tu as déjà essayé d’écrire en espagnol ?
P.P. : Non, mais j’ai déjà traduit un livre de moi. J’ai eu envie de cet exercice, parce que mon frère et ma sœur avaient envie de savoir ce que j’écrivais. En traduction, j’ai trouvé que mon texte devenait autre chose. Peut-être que si j’écrivais en espagnol, pour un public espagnol, mes livres seraient teintés différemment. Tu n’as pas cette impression, Verena ?
V.H. : Je suis curieuse, parce que Frédéric Deville [son éditeur actuel, ndlr] a signé un contrat avec une petite maison allemande qui va traduire La fragilité des funambules. Je ne traduirai pas moi-même ce roman et je n’en aurais aucune envie : quand j’ai fini un texte, je passe à autre chose. Mais je vais lire la traduction allemande et ça me crispe déjà un peu. Je sais que je vais examiner chaque mot.
C.I. : Le problème serait-il le même avec une traduction dans une autre langue que l’allemand ?
V.H. : Peut-être, mais je m’en rendrais moins compte. Il faut bien connaitre la langue de traduction avant d’oser « critiquer » la version traduite.
Avec un accent
C.I. : Verena, avez-vous écrit d’emblée en français, ou avez-vous d’abord tenté en allemand ?
V.H. : J’ai toujours aimé écrire. Quand j’étais jeune, je tenais un journal intime en allemand, de mes 10 ans à mes 25 ans. Quand j’ai fait mes études à Louvain-la-Neuve, j’ai commencé à écrire ce journal en français. Un ami – qui n’est plus un ami depuis cet épisode – l’a pris et l’a lu. J’ai été mortifiée et j’ai recommencé à écrire en allemand. Je voulais être sûre que si ça se reproduisait, les gens autour ne comprennent pas ce qu’ils liraient.
Je rêve dans les deux langues. Ça dépend de qui, de quoi je rêve. Mais pour écrire des textes littéraires, c’est le français. Tout a commencé quand je me suis inscrite à un atelier d’écriture animé par Benoît Coppée. D’abord, j’ai eu une hésitation : écrire en français ? Je me suis dit que ce serait une catastrophe, que je ferais plein de fautes.
P.P. : On ne se sent pas légitime.
V.H. : Exactement. Mais l’atelier s’est très bien passé. Depuis lors, ça a été une joie d’écrire en français. Tango tranquille est d’ailleurs sorti de là. Je fais des fautes quand j’écris, il y a parfois des problèmes de syntaxe, mais je me donne le droit d’écrire quand même.
P.P. : Qu’on le veuille ou non, on met aussi sa propre langue dans ce qu’on écrit. Certaines personnes me disent qu’elles sentent l’espagnol sous mes mots.
C.I. : « Écrire en français avec un accent » : la formule vous convient ?
V.H. et P.P. : Oui, c’est tout à fait ça !
V.H. : C’est ça qui fait la richesse. Moi, j’aime beaucoup lire des auteurs dont la langue d’origine n’est pas le français, la manière dont ils le transforment est intéressante. Ils ont d’autres images, ils osent peut-être un peu plus sortir des clous. J’aime aussi beaucoup lire des auteurs francophones d’Haïti ou d’ailleurs dans le monde. C’est un français parfois différent de celui de France ou de Belgique, avec de trouvailles, de formules inconnues ici. C’est moins classique à mes yeux.
P.P. : Quand je lis en français, je tombe parfois sur une tournure de phrase à laquelle je suis totalement étrangère. Et ça me met très mal à l’aise. Je me dis que je ne pourrai jamais parvenir à écrire ça. Je suis jalouse. Je me remets en question. Mais une fois que je me mets à écrire j’oublie mes complexes, car je suis complètement menée par l’histoire que j’ai envie de raconter. C’est cette envie qui m’aide à trouver les mots, les formules, ma musique à moi. Je progresse.
Mais ce qui est sûr, c’est que lorsqu’on écrit dans une langue autre que la langue première, le fait de devoir chercher ses mots fait qu’on trouve d’autres choses.
C.I. : Vos éditeurs opèrent-ils parfois un travail de correction de la langue dans vos manuscrits ?
P.P. : Je n’ai jamais eu le cas, mais il est vrai qu’avant de donner mon manuscrit à l’éditeur, je l’ai fait lire à des lecteurs francophones qui m’ont signalé certaines imperfections dans le français.
V.H. : Pareil pour moi. Les éditeurs, eux, n’ont jamais fait ça. Peut-être que Francis Dannemark a reformulé une phrase ou l’autre. Pour éviter les fautes de grammaire. Mais aussi bien Francis que Frédéric Deville n’ont pas touché les images.
P.P. : Parfois, pour certaines expressions, je crois qu’on dit la même chose en français et en espagnol. Mais non : ce sont des expressions typiquement espagnoles, donc elles n’ont rien à faire dans un texte en français. Ça sonne bien à mes oreilles, mais on me dit : « La syntaxe est bonne, mais en français on ne dirait pas ça ».
V.H. : Mais on joue aussi parfois avec ces expressions. En français, on dit par exemple « Je ne vais pas faire long feu », dans le sens de « Je ne vais pas m’éterniser ». En allemand, il n’y a pas d’équivalent. Mais j’aime bien traduire cette expression littéralement. Bien sûr, il faut être un peu francophone pour comprendre. On s’amuse bien avec ce type de traductions dans ma famille.
P.P. : Ma famille, à l’inverse, ne parle pas du tout français. Quand je vais en Espagne avec mes expressions belges ou françaises, ils ne les comprennent pas. Ils ne comprennent pas non plus pourquoi j’écris en français et semblent même un peu blessés. À la question : « Tu vas traduire ton livre ? » Je leur réponds : « Ce ne serait pas traduire mais récréer. » De toute façon, je n’ai pas vendu suffisamment pour que mes livres soient traduits. Et puis, je me dis parfois : « Ah chouette, ils ne vont pas lire ça ! ». Non que je dénonce ma famille ou mes amis dans mes livres, mais il y a des passages que je préfère qu’ils ne lisent pas.
Francophones
C.I. : Pilar, votre parcours a commencé en France, avant que vous vous installiez en Belgique. Vous sentez-vous plus proche d’une variété du français que d’une autre ?
P.P. Je me sens proche des deux variétés. À vrai dire, je n’ai jamais hiérarchisé mon rapport à l’une et l’autre car, avec leurs différentes richesses et particularités, les deux m’ont nourrie de la même façon et contribué à mon intégration.
V.H. : Maintenant quand j’entends des Français parler, j’ai l’impression qu’ils ont un accent. Ça fait tellement longtemps que je suis en Belgique. Ma mère, d’origine égypto-libanaise, a encore un autre accent.
C.I. : Vous vous définiriez plutôt comme des écrivaines francophones ?
P.P. : Oui, francophone, puisque j’écris en français. Mais je n’y attache pas beaucoup d’importance.
V.H. : Je dois un peu réfléchir… Mais oui, francophone, ça me va bien. Et métèque, avec un clin d’œil.
P.P. et V.H. : Nous avons été un peu choquées par la campagne « Lisez-vous le belge ? », nous nous sentions exclues avec le mot « belge ».
C.I. : Vous ne vous sentez pas belges ?
P.P. : Moi j’ai habité en Espagne, puis en France puis en Belgique. Je m’imprègne des pays que je traverse. On n’est pas fait que d’une seule matière. C’est sans doute l’Espagne qui a fait le noyau dur de ce que je suis. Puis j’ai pris d’autres identités et toutes ces identités en forment une ensuite.
V.H. : Je suis d’accord avec toi. Je comprends que « Lisez-vous le belge ? » est conçu pour soutenir les « petits » éditeurs et leurs auteurs et autrices en Belgique, mais il y a aussi des petits éditeurs formidables ailleurs et pour moi la littérature n’a pas de frontières, pas de drapeaux. Tout va mieux quand la littérature peut voyager dans le monde, aller partout. Donc il y a toujours un petit agacement quand je lis « Lisez-vous le belge ? », même si je comprends bien le but de cette campagne.
C.I. : « Lisez-vous le belge ? » inclut tous les auteurs résidant en Belgique, qu’ils aient la nationalité ou pas. Donc vous pouvez vous aussi participer à cette campagne.
P.P. : Oui, même si au tout début de la campagne, on m’a demandé si j’étais belge ! J’ai répondu que ça faisait 30 ans que j’habitais à Bruxelles.
V.H. : Oui, tout ça a été clarifié par la suite, il a été précisé que c’était une campagne pour les auteurs belges ou vivant en Belgique, ou publiés chez un éditeur belge etc. Mais peut-être je préférais un « Lisez sans frontières ! »
C.I. : Comme lectrices, avant d’écrire vous-mêmes, quelles étaient vos références littéraires ?
P.P. : Des références espagnoles principalement. Je n’ai appris le français que vers 18 ans. En arrivant en France, j’ai été engagée dans une librairie, la Librairie franco-anglaise. Je ne m’en suis pas sortie. Je parlais français, mais je manquais de culture littéraire francophone. Ça a été un détonateur pour moi. J’ai décidé de me lancer dans des études. Je ne voulais plus que cela m’arrive.
V.H. : J’ai d’abord lu en allemand. J’étais un peu butée, comme je le disais. C’était plus fatigant pour moi de lire en français. Puis je me suis quand même mise au français. D’abord avec des bandes dessinées que des amis m’offraient, parce qu’on n’en avait pas chez nous : mon père trouvait que ce n’était pas de la littérature. Puis j’ai découvert les chansons. Ma mère adorait Jacques Brel, Jean Ferrat et Léo Ferré, c’était contagieux. En les écoutant, j’ai chanté avec eux. Et puis j’ai vraiment commencé à lire en français. Depuis lors, j’aime lire dans les deux langues. Mais malgré toutes ces années et tous ces livres en français, j’ai parfois l’impression que je lis un peu plus vite et un peu plus facilement en allemand qu’en français.
P.P. : Moi, je lis dans les deux langues, un peu plus en français parce que je suis ici et que c’est plus facile de se procurer des livres en français. Mon frère me prête des livres en espagnol. Et je vais peut-être m’attaquer au catalan. J’ai vécu à Barcelone. On parlait castillan dans ma famille, mais mon père est catalan. Il parlait castillan avec des mots de catalan dedans. Je n’ai pas grandi dans une famille bilingue, mais il y avait quand même cette autre langue un peu présente. Je n’écris pas du tout le catalan, mais ça m’intéresserait de pouvoir le faire.
C.I. : Verena, vos premiers contacts avec le français étaient familiaux, puisque c’était la langue de votre mère. J’imagine que c’était surtout un contexte oral. Quand avez-vous été en contact avec le français écrit ?
V.H. : Je l’ai appris à l’école. J’avais le latin et l’anglais, déjà. Puis on devait choisir entre le grec ancien et le français et j’ai pris la facilité, le français. J’avais 15 ou 16 ans. Le professeur se méfiait de moi au début, parce qu’il ne savait pas ce que je comprenais ou pas. Je parlais bien par rapport à mes camarades, mais il a été rassuré de voir que je faisais des fautes et que j’avais un accent allemand. On a dû lire des livres, ce que j’ai apprécié. Je me souviens notamment de La ronde de nuit de Modiano et de Lullaby de Le Clézio. Ensuite, j’ai lu de plus en plus en français. Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras est l’une des premières lectures en français qui m’a marquée. Mais aussi Le rouge et le noir de Stendhal. Quand un livre est prenant, il suffit de connaitre un peu la langue pour être emporté. J’ai découvert aussi la différence entre la langue parlée et la langue écrite. Enfant par exemple, j’entendais « mainant » et en lisant, j’ai découvert que c’était en fait « maintenant ». Et en allemand, on prononce chaque lettre qui est écrite, contrairement au français.
P.P. : Le français est très compliqué.
V.H. : Mais il y a un côté très gai dans cette découverte.
P.P. : Ah oui. Moi, c’est la découverte qui m’a stimulée.
Des langues différentes
C.I. : Vos deux langues (le français et l’espagnol pour l’une, le français et l’allemand pour l’autre) peuvent-elles toutes deux tout exprimer, ou y a-t-il des qualités propres à chacune ?
P.P. : Il y a des qualités différentes. L’espagnol est plus sec, plus direct, plus tranchant. Dans certaines circonstances, l’espagnol est donc plus claquant. Le français t’amène à une pondération. Imaginons une scène de dispute dans un livre. Je pense qu’elle serait plus forte en espagnol qu’en français. Je dirais que selon la langue qu’on emploie, on ne raconte pas la même histoire. La langue nous promène dans l’écriture.
V.H. : Moi, je retiens vraiment le côté chantant du français, par rapport à l’allemand. J’aime bien écouter des chansons, du rap et du slam, je trouve cela beaucoup plus joli qu’en allemand. Ce serait peut-être le cas aussi si je parlais en italien. Il y a des langues qui me semblent plus douces, plus mélodieuses à l’oreille que d’autres.
C.I. : L’oral est-il important quand vous écrivez ?
P.P. : Je me lis tout le temps à voix haute, à en devenir malade. C’est pour le rythme. Il doit me plaire. Je dois sentir un rythme, une mélodie, quelque chose qui me parait poétique.
V.H. : Je trouve l’oral très important aussi. Ça me vient de cet atelier d’écriture dont j’ai parlé. On devait lire à voix haute ce qu’on avait écrit. Ça m’a beaucoup stressée, parce que je trouve que je lis mal, je bafouille, je suis nerveuse. Mais la lecture à haute voix permet de repérer ce qui cloche, les répétitions et petites imperfections, alors qu’on ne le voit pas en relisant silencieusement dix fois. J’ai donné par la suite quelques ateliers d’écriture moi aussi et j’ai toujours conseillé à tout le monde de lire à voix haute.
J’ai un rituel avec ma mère. Elle est devenue ma première écouteuse. Je l’appelle et je lui lis ce que j’ai écrit.
P.P. : Ma mère est décédée, mais je n’aurais de toute façon pas pu faire ça.
V.H. : Ma mère est ma première oreille, elle me dit alors quand tel mot ne va pas. Un jour, j’avais commencé à écrire en allemand. Et elle m’a dit : « Ça devient trop sérieux, ça manque d’humour… Continue en français ! »
P.P. : Elle a peut-être projeté sur ton texte son propre rapport à ces deux langues.
V.H. : Non, c’était vrai, il y avait un côté plus lourd. Mais peut-être que je pourrai un jour écrire des textes de fiction en allemand. Pour le moment, l’allemand est du côté de ma vie professionnelle, et le français est du côté de ma vie récréative. Il y a comme deux mondes qui ne se touchent pas ou peu. La plupart de mes collègues ne peuvent pas lire ce que j’ai écrit, puisqu’ils ne maitrisent pas le français. Et je trouve ça assez reposant, finalement.
Propos recueillis par Nausicaa Dewez
Derniers livres parus
Verena Hanf :
- L’enfer du bocal, F Deville, 2023.
- La fragilité des funambules, F Deville, 2021.
- La griffe, Bruxelles, Lamiroy, coll. « Opuscules », 2021.
Pilar Pujadas :
- Un amour suspendu, dessins Luc Peiffer, Kennes, 2023.
- Des larmes pour Vicky, Lamiroy, coll. « Opuscules », 2021.
- Je t’écris de Barcelone, Poussières de lune, 2020.
Parcours translingues :
- 12 janvier : David Giannoni
- 19 janvier : Elke de Rijcke
- 26 janvier : Jan Baetens
- 2 février : Pilar Pujadas et Verena Hanf
- 9 février : Tuyêt-Nga Nguyên
- 16 février : Zaïneb Hamdi

