COLLECTIF L‑SLAM (dir.), En lettres noires, Midis de la poésie, 2024, 120 p., 20 €, ISBN : 978–2‑931054–15‑4
Dans cette anthologie composée par le collectif féministe liégeois L‑SLAM pour les éditions Midis Poésie, sept autrices issues de la scène slam donnent à entendre leurs voix. Marie Darah, Huguette Izobimpa, Gioia Kayaga, Julie Lombe, Joëlle Sambi, Lisette Lombé et Raïssa Yowali portent et partagent l’expérience de minorités de genre et de femmes noires dans un monde où le blanc est considéré comme une couleur neutre.
Le blanc est parti
Le blanc est partout
[…] À la grande Cour pénale internationale
ses dirigeants ne sont jamais ni jugés ni coupables
Le blanc connait les règles du jeu et maitrise l’art
des coups bas (Gioia Kayaga)
Ces lettres noires se détachent sur le fond blanc d’une société gangrénée par le racisme et le colonialisme dans laquelle exister, pour un corps de femme noire, tiendrait presque de la hardiesse — apparait en tout cas comme une condition à légitimer constamment. Ces lettres sont autant d’appels à se dire, d’appels à se nommer adressés aux femmes noires laissées de côté par le féminisme mainstream, ce féminisme blanc qui feint d’ignorer la nécessité de l’intersectionnalité des luttes et tend à tout ramener à “un obsolète problème de binarité” (Lisette Lombé).
Issues de recueils parus ces dernières années ou inédites, composées en vue de l’anthologie, ces phrases gagnent en puissance d’être ici rassemblées — c’est bien là toute la force d’une entreprise collective comme celle menée par L‑SLAM depuis 2015. Tout en proposant un aperçu de la scène slam féminine en Belgique francophone et des préoccupations communes aux artistes qui l’animent, la finesse de cette anthologie réside aussi dans sa capacité à ne pas uniformiser les voix qui la composent. Si l’expérience les unit, ces voix se distinguent par leurs tons et leurs timbres, par une singularité essentielle, irréductible à un contenu ou à une forme (en l’occurrence : la fixation, pour la page, de phrases originellement dédiées à la performance).
Ça leur fait si peur qu’on touche aux mots, qu’on les rende épicènes, qu’on les vide et les transforme. Parce que la magie noire commence par les mots. Alors je suis pour les néologismes qui inventent et structurent de nouvelles réalités. Désenvoûter le monde commence par la parole. (Raïssa Yowali)
On y trouve l’ardeur joyeuse de Gioia Kayaga, le souffle déterminé de Lisette Lombé, la pugnacité sensuelle de Julie Lombe, la désinvolture calculée de Raïssa Yowali, les déflagrations grammaticales de Marie Darah, la gravité glorieuse de Joëlle Sambi et la douceur tempêtueuse d’Huguette Izobimpa. Chacune traverse le réel armée de ses mots, lesquels ne sont pas uniquement ceux de la colère, mais aussi ceux de l’amour. Ériger en rempart ce qui fait lien plutôt que ce qui sépare, en réponse à la violence d’une société dans laquelle “un homme en jupe et une femme voilée vous [font] plus causer que l’enfance violée, le climat et les guerres. Sans compter les animaux qu’on consomme de façon extinctionnaire.” (Marie Darah) Noires et en colère, noires et libres, ces femmes aux langues déliées sont unies par leurs luttes autant que par l’adelphité.
Louise Van Brabant