Philippe LEKEUCHE, Élégies, Postface de René de Ceccatty, Herbe qui tremble, 2025, 102 p., 16 €, ISBN : 978-2-491462-79-6
Dessinant un espace de vie, entaillé par les chants de la ruine et de la perte, porté par la flamme de l’amour charnel et spirituel, le recueil poétique Élégies arpente les terres de la possibilité du Poème, en appelle à l’horizon d’un salut barré par lui-même. Auteur d’une œuvre poétique ambitieuse, de premier ordre, Philippe Lekeuche questionne le corps de l’amour, le corps de la poésie, le lien entre l’humain et le monde dans des tessons de parole enfuie. Divisé en six chants introduits par les photographies en noir et blanc de l’auteur, le recueil apostrophe les dieux, convoque une grande tribu élective, Hölderlin, Villon, Rimbaud, Verlaine, Baudelaire, Keats, Dickinson, Celan, ces funambules de la survie qui nous ont légué des rêves recouverts par la cendre.
Ô vous les dieux qui avez
Pour berceau le chaotique
Le Temps est votre temple, non
Le nôtre, ni la tempête, ni l’informulé
Car sans fin nous recherchons
Die Weltformel, la formule du monde
Quand tout est douleur et perte, quand le Je s’éparpille en néant, quand le dire et le voir s’abîment dans la fuite, du fond de la catastrophe, la poésie revient.
Rien ne détruit ce souffle et quand nous sombrons
Que tout est perdu, tu reviens, Poésie
Car entendre, c’est parler vraiment
Et la mort appelle au secours
Si la poésie remonte du désastre, ce n’est pas sans porter en elle « la langue mouillée de sang », l’héritage d’un verbe défunt, le convoi des mots tueurs. Le lieu du langage est proprement celui de l’impossible dès lors que nous marchons dans une lande de mots déchirés, emportés par la perte de l’Éden. De L’existence poétique à L’homme traversé. Sonnets de la passion, de L’éperdu à Une vie mélangée, du Jour avant le jour à L’épreuve, avec une lucidité sans concession, Philippe Lekeuche a noué à sa pratique poétique une réflexion sur le statut du verbe, sur ses promesses de salvation, sur ses limites. À ces réflexions fait pendant la mission spéculaire, réflective de photographies chargées d’attester la présence évanescente de ce qui est, de recueillir les traces fantomales du Je et de l’aimé. La tentation mystique se loge dans l’épreuve d’une méfiance à l’égard d’une poésie qui mouline du beau, du recyclé, de la certitude formolisée et dans l’exigence de s’aventurer vers l’avant-langage, vers l’après-mot au fil d’une ascèse spirituelle. Peut-on se rejoindre, rejoindre l’aimé, le monde par le biais du langage poétique, lequel est césure, coupure, distance ? Ne nous sépare-t-il pas du monde dans le mouvement où il nous l’offre sous une forme transcendée ? Que faire avec la prose de l’amour qui nous ensorcelle et nous fait toucher le point de butée du Réel ?
Comment sauter par-dessus le langage
Bocal au bord infranchissable ?
Le mouvement de l’évasion creuse d’une part l’être qui, peu assuré d’exister, aspire à trouer sa monade et d’autre part l’écriture qui tend à gagner le hors textuel. Sur son arche solitaire, Philippe Lekeuche accueille des fragments de l’enfance, des éclats d’Éros, le corps de l’aimé, des tribus d’oiseaux, de chiens, des poèmes et des photographies qui s’élèvent au contre-abîme, contre-deuil.
Véronique Bergen