Du poème à l’esthétique, les écrits tous azimuts de Pol Bury

Frédérique MARTIN-SCHERRER, Pol Bury – Antholo­gie. Recueil de textes (1949–2004), CFC, 2025, 464 p., 35 €, ISBN : 978–2‑875–72-100–6

martin scherrer pol bury anthologieLe cen­te­naire de la nais­sance de Pol Bury (1922–2005) avait don­né lieu, durant l’automne 2022, à deux expo­si­tions lou­vièrois­es, l’une au Cen­tre de la Gravure et de l’Image imprimée, la sec­onde au Cen­tre Dai­ly-Bul & Co, cha­cune étant accom­pa­g­née d’une pub­li­ca­tion. Frédérique Mar­tin-Scher­rer (spé­cial­iste par ailleurs du poète Jean Tardieu, ami de Bury) avait livré en cette occa­sion un pré­cieux vol­ume con­sacré aux Livres et écrits de celui qui, out­re ses activ­ités inin­ter­rompues de plas­ti­cien (œuvres mon­u­men­tales, mobiles, fontaines, pein­tures, estam­pes, mul­ti­ples, bijoux…), n’en était pas moins égale­ment saisi en per­ma­nence – ou presque – d’un poly­graphisme aigu.

André Blavier, de longue date absorbé par Que­neau, les écrits de Magritte et les « Fous lit­téraires », con­fi­ait au soir de son exis­tence que s’il avait eu du temps encore, il se serait bien adon­né au même exer­ci­ce avec les écrits de Pol Bury. Le voici qua­si­ment exaucé, grâce à l’antholo­gie qui paraît chez CFC-Edi­tions, suite et fruit du tra­vail de fond mené précédem­ment par Frédérique Mar­tin-Scher­rer.

Ardem­ment bâti sur plus de 450 pages, illus­trées quand il est néces­saire, ce vol­ume reprend une sélec­tion de textes de Bury rédigés un demi-siè­cle durant, dont une grande part n’est plus disponible en édi­tion, avait été pub­liée dans des revues et jour­naux dif­fi­cile­ment con­sulta­bles aujourd’hui, ain­si que plusieurs inédits, dont des pages de jour­nal per­son­nel. Point de départ, un pre­mier écrit retenu par la chercheuse, paru dans le n° 2 de la revue Cobra, en 1949. Ligne d’arrivée : l’éloge facétieuse­ment dis­tant d’une pein­ture représen­tant un cit­ron vieil­lis­sant, paru en 2004. La même année où Bury, fait remar­quer l’autrice, pub­li­ait au Dai­ly-Bul son recueil Auto­por­traitS : en 54 images, il présen­tait les lentes dis­tor­sions et les « ramol­lisse­ments » inévita­bles de son pro­pre vis­age… un an avant sa dis­pari­tion. « Et si trop de mou­ve­ments tuaient le mou­ve­ment ? », note-t-il en 1982. Belle et para­doxale illus­tra­tion d’un esprit qui, s’il fut caus­tique à l’égard de ses sem­blables, proches amis ou solides adver­saires, savait égale­ment se faire à lui-même un hara-kiri nar­quois, sans som­br­er néces­saire­ment dans le masochisme intel­lectuel.

L’humour est presque une mar­que de fab­rique dans une grande par­tie du tra­vail d’écriture, une cuirasse certes régulière­ment fendil­lée, mais qui lui per­met de garder un aplomb sen­ten­cieux et par­fois pro­fes­so­ral en toutes cir­con­stances. En pointil­lés, Bury l’évoque incidem­ment, ce mode de résis­tance qu’est l’humour con­stitue une sorte de pied de nez à la mort, qui guette tout indi­vidu à plus ou moins longue échéance. Et l’humour a cette qual­ité sup­plé­men­taire de pou­voir pren­dre des formes mul­ti­ples, lui aus­si, de la facétie gar­gantuesque au non­sense bri­tan­nique. Insuf­flant avec Balt­haz­ar, au sein du Dai­ly-Bul, des enquêtes et cam­pagnes col­lec­tives, réu­nis­sant artistes, écrivains et poètes experts en con­tre­bande, Bury écrivain ne marchande pas non plus avec l’idée qu’il se fait de sa lib­erté per­son­nelle. Jouant du pseu­do­nyme d’Ernest Pirotte les pre­mières années, alors qu’il n’est qu’un artiste plas­ti­cien encore peu con­nu sous son nom pro­pre, il peut par ce strat­a­gème laiss­er libre cours à ses fan­taisies et ses imper­ti­nences.

Pro­gres­sive­ment, la notoriété gag­nant au cours des années 1960–70 l’artiste et le sculp­teur, il pour­ra sign­er de son nom des textes con­cer­nant sa pro­pre per­cep­tion esthé­tique ou celle d’artistes qu’il appré­cie (Topor, Calder, Magritte…) comme des arti­cles ou « cartes blanch­es » dans des péri­odiques artis­tiques (Chroniques de l’art vivant, Der­rière le miroir, chez Maeght) et des jour­naux plus « grand pub­lic » (Le quo­ti­di­en de Paris et d’autres). S’il inter­vient de manière argu­men­tée mais égale­ment polémique – par exem­ple sur la présence, néces­saire ou non, du sculp­teur alle­mand (et nazi) Arno Brek­er dans une expo­si­tion « Paris-Berlin » au Cen­tre Pom­pi­dou –, il s’en remet aus­si très sou­vent aux traits d’esprits rel­e­vant du « dérisoire absolu », de la fable, du (faux) traité sci­en­tifique, et du détourne­ment des notices (et vignettes en noir et blanc) du dic­tio­n­naire, si sou­vent lu et relu dans sa prime jeunesse.

Regar­dant en arrière en 1986, à l’occasion d’une rétro­spec­tive de ses œuvres au Botanique à Brux­elles, le créa­teur de L’art inopiné (en trois vol­umes suc­ces­sifs) se livre à l’exercice auto­bi­ographique, dans Le passé recom­posé. Au-delà des anec­dotes et des par­celles de mémoire sub­jec­tive, on y trou­ve des anno­ta­tions qui révè­lent un Bury moins stoï­cien, et peut-être atten­dri (sans effu­sions inutiles). Ce n’est pas sans sourire, une fois encore, que l’on peut y lire ce qui pour­rait résumer son par­cours, l’écriture et le dessin, alors qu’il est tout jeune étu­di­ant : « Ne recher­chant plus le suc­cès dans la rédac­tion, je me con­tentais d’illustrer mes cahiers de cours. J’acquis ain­si, par ce moyen d’expression, une grande notoriété dans ma classe, actu­al­isant l’histoire en représen­tant des légions romaines à bicy­clette. » 

Alain Delaunois

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