Amélie Nothomb frappe juste

Un coup de cœur du Carnet

Amélie NOTHOMB, Frappe-toi le cœur, Albin Michel, 2017, 168 p., 16.90€/ePub : 11.99 €, ISBN : 978–2‑226–39916‑8

nothomb frappe toi le coeurIl y a vingt-cinq ans, en 1992, parais­sait Hygiène de l’assassin, pre­mier roman d’Amélie Nothomb et acte inau­gur­al d’une œuvre ample et sin­gulière. Aujourd’hui, la roman­cière célèbre ses cinq lus­tres de créa­tion lit­téraire – et autant d’années passées chez le même édi­teur, Albin Michel – avec un vingt-six­ième roman qui ouvre la ren­trée lit­téraire : Frappe-toi le cœur. Placé sous le signe de Mus­set à qui il emprunte son titre, l’ouvrage est à la hau­teur de l’événement. 

L’histoire est celle de Diane, une jeune fille supérieure­ment intel­li­gente, sen­si­ble et généreuse, mais traitée avec dureté par Marie, sa mère, qui lui voue, depuis le jour de sa nais­sance, une jalousie proche de la haine. L’enfant observe que sa mère débor­de par con­tre d’amour pour son frère et, surtout, pour sa sœur. Elle cherche tout d’abord à se faire, elle aus­si, aimer de Marie, avant de com­pren­dre la van­ité de l’entreprise et d’en tir­er les con­séquences…


Lire aus­si : notre inter­view d’Amélie Nothomb (C.I. 196)


À tra­vers l’histoire de Diane, c’est à une explo­ration de la mater­nité, et plus encore de la rela­tion mère-fille, qu’Amélie Nothomb nous con­vie. Dans Frappe-toi le cœur, les pères sont des hommes faibles, effacés, qui lais­sent toute lat­i­tude à leurs épous­es. Lesquelles se révè­lent des mères cru­elles, envahissantes, destruc­tri­ces. Des mon­stres.

Pen­dants som­bres de leurs filles, parées quant à  elles des plus nobles qual­ités – et qui ne sem­blent pas vouées à devenir mères un jour. Fine lec­trice des con­tes de fées, l’auteure de Barbe bleue (2012) et Riquet à la houppe (2016) nous offrirait-elle, avec Frappe-toi le cœur, une vari­a­tion sur Cen­drillon ou Blanche-neige ? Pas vrai­ment : les méchantes ne sont pas ici les marâtres, mais les mères – scé­nario plus sim­ple et surtout plus cru­el, que la roman­cière cisèle avec finesse et sub­til­ité. Quant aux filles, elles n’attendent pas pas­sive­ment la délivrance venue d’un hypothé­tique Prince Char­mant. Elles se libèrent elles-mêmes de l’emprise mater­nelle, par des moyens plus ou moins rad­i­caux. De cette lutte con­tre le joug des mères naît entre les filles un sen­ti­ment jusqu’ici qua­si absent de l’univers nothom­bi­en : la sol­i­dar­ité.

« Ah ! Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie », écrivait Alfred de Mus­set. Pour­tant, à la lec­ture du roman auquel Nothomb a asso­cié ce vers, c’est une impres­sion d’humilité qui pré­vaut. L’écriture est ici dépouil­lée de tous les signes extérieurs de richesse qui étaient l’une des mar­ques styl­is­tiques de l’auteure – et un angle d’attaque com­mode pour ses détracteurs. Point d’onomastique spec­tac­u­laire (même si les noms des per­son­nages sont tou­jours sig­nifi­ants) ni de vocab­u­laire pré­cieux dans Frappe-toi le cœur. Pas non plus de per­son­nages au physique épous­tou­flant – foin des obès­es, des jeunes filles à la beauté par­faite et des êtres à la laideur absolue. Le vingt-six­ième roman d’Amélie Nothomb se joue mez­za voce. Et déploie une mécanique aus­si dis­crète que rigoureuse à laque­lle on se laisse pren­dre jusqu’à la dernière ligne.

Après vingt-cinq ans, Amélie Nothomb tient sans doute son pre­mier clas­sique­. Dans tous les sens du terme.