Laurence BROGNIEZ et Stéphanie PEEL (sous la dir. de), Ésotérique Belgique, Textyles n°69, Ker, 2025, 178 p., 18 €, ISBN : 9782875865366
Ce remarquable dossier de la revue Textyles comble un vide à première vue étonnant : il pallie l’absence d’études de fond consacrées au lien entre littérature belge et ésotérisme. Signée par Laurence Brogniez et Stéphanie Peel, l’introduction pose la méthodologie qui préside au rassemblement des contributions.
Premièrement, afin de défricher et de circonscrire ce qu’on entend par ésotérisme, elles recourent au distinguo sémantique entre « ésotérisme » et « occultisme » établi par Antoine Faivre. Ce dernier « pose (…) une distinction structurante : l’ésotérisme se composerait d’invariants, un ensemble de caractéristiques récurrentes telles que l’idée de correspondances universelles, la nature vivante des symboles, la quête de la transmutation intérieure, ou encore la médiation par l’imagination (…) L’occultisme, quant à lui, serait son pendant pratique et désignerait un courant apparu à la fin du XIXème siècle en France. » (L. Brogniez, S. Peel). Deuxièmement, corrélat du premier point, l’ésotérisme se définit comme un système de pensée structuré, traversant les époques, mu par la quête d’atteindre le cœur caché des choses au travers de savoirs codés, réservés aux initiés. Alors que la littérature belge francophone des 19ème et 20ème siècles se caractérise par une riche diversité de textes, de figures d’écrivains, célèbres ou plus confidentiels, ayant exploré la veine ésotérique, l’ésotérisme littéraire a été occulté.
Les contributions font la part belle au symbolisme, un courant qui, des arts plastiques à la littérature, dans sa volonté d’interroger l’indicible, préconise l’allusion, une poétique des signes. Ariane Murphy s’attache aux figures de Maeterlinck et de Van Lerberghe et montre la manière dont leur questionnement sur le mystère modifie le plan dramatique, les plonge dans une expérience de langage théâtral dont elle suit l’évolution, les métamorphoses. Autre auteur majeur du symbolisme belge, Georges Rodenbach fait l’objet d’une étude menée par Emmanuel Boldrini qui met en lumière et, en quelque sorte, dés-ésotérise, la matrice des savoirs occultes, la croyance en un sens caché des choses perceptibles dans deux ouvrages majeurs, Bruges-la-Morte et Rouet des brumes. C’est sous une multiplicité de visages (sources d’inspiration, motifs littéraires, presse, réseaux…) que l’ésotérisme, la veine mystique, le spiritisme, le spiritualisme se manifestent. Stéphanie Peel et Éric Vauthier révèlent les figures moins connues de Jeanne de Tallenay, d’Émile Sigogne, leur rôle actif dans l’animation de cercles et de salons voués au prosélytisme, ouvrant la question du rôle des femmes dans les mouvements ésotériques du 19ème siècle. Si Stijn Paredis étudie la presse symboliste belge, la mission qu’elle s’impartit de diffuser la pensée de Wagner, s’il analyse la fascination exercée par Wagner sur Max Elskamp, Charles Van Lerberghe, ou encore Albert Mockel, s’il révèle les rapports entre le magicien de Bayreuth et la critique musicale de la fin-de-siècle, Laurence Boudart, quant à elle, s’empare du 20ème siècle sous l’angle du journaliste Pierre Goemare, infatigable dénonciateur du spiritisme. Bien que l’âge d’or de l’ésotérisme littéraire se situe à la fin du 19ème siècle, sa prégnance perdure, se renouvelle, se réinvente au 20ème siècle avec le fantastique, le surréalisme ; elle se signale par une présence discrète ou entêtante chez Marcel Lecomte, Thomas Owen, Michel de Ghelderode, François Emmanuel et d’autres. C’est sur un article de Thibaut Rioult consacré aux tours d’illusionnisme, aux parfums de magie qui circulent entre Malpertuis de Jean Ray et les performances, les collections d’objets magiques de Christian Chelman que se clôture ce dossier qui lève un voile sur les noces entre les terres de l’ésotérisme et celles de la littérature.
Véronique Bergen