Les gens qui doutent

Daph­né TAMAGE, Le chant des con­traires, Stock, 2026, 192 p., 19,10 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782234105645

tamage le chant des contrairesCelles et ceux qui ont lu Daph­né Tam­age con­nais­sent bien Apolline, jeune diplômée en quête de célébrité dans son pre­mier roman (À la recherche d’Alfred Hayes), trente­naire fraiche­ment pub­liée dans le deux­ième (Le retour de Sat­urne). Nous la retrou­vons désor­mais en quête d’elle-même et de recon­nais­sance mater­nelle dans Le chant des con­traires, troisième roman de l’autrice belge, paru chez Stock.

Cette fois, plus qu’un roman, c’est un arti­cle dans la revue Syco­phante qu’elle veut à tout prix pub­li­er, sa mère ne con­sid­érant dignes d’intérêt que les auteurs qui avaient signé dedans. Seule­ment voilà, alors qu’elle doit se ren­dre à la soirée déci­sive de réveil­lon où est égale­ment invité le directeur de la revue, Apolline s’est enfer­mée chez elle, ou plutôt chez son père puisque le bail de son réduit parisien est au nom de celui-ci.

Coincée dans cette petite pièce som­bre, entourée de caiss­es de car­ton, elle tente d’appeler à l’aide. Mais entre un ser­ruri­er peu sen­si­ble à l’évocation de José Sara­m­a­go, un père trop occupé à pêch­er le saumon en Alas­ka et le tirage de carte peu con­va­in­cant de son énergéti­ci­enne, l’issue sem­ble com­pliquée à trou­ver. Les épisodes de sa vie avant l’enfermement se suc­cè­dent alors, révélant une jeune femme pleine de doutes et de con­tra­dic­tions. Sen­si­ble à l’écologie, elle porte la chap­ka en poils de loup de Sibérie rap­portée quar­ante ans plus tôt de Moscou par [sa] grand-mère, dans laque­lle elle garde pré­cieuse­ment une mésange morte, tombée comme beau­coup d’autres, lors d’une pluie d’oiseaux apoc­a­lyp­tique. Fémin­iste, elle refuse de s’asseoir sous une affiche de Picas­so, mais ne parvient pas à se débar­rass­er des trop nom­breux con­nards qui font par­tie de sa vie.

Je savais qu’en accep­tant les cadeaux de Stéphane Moravs­ki, je clouais le bec aux voix fémin­istes qui débat­taient en moi, car con­sen­tir à me faire choy­er sans couch­er ne fai­sait a pri­ori pas de moi une femme soumise, juste cupi­de. J’avais besoin d’une robe, Stéphane Moravs­ki m’en procu­rait une, je ne souf­frais en rien. Con­cer­nant l’autre con­nard, c’était une autre his­toire : quels étaient mes argu­ments ? L’amour ? Est-ce que j’étais amoureuse de lui plus que d’un autre ? Ou est-ce que j’aimais seule­ment qu’il m’offre la cuisse de canard con­fite que le serveur dres­sait devant moi ?

Se con­sid­érant quart amoureuse, quart esclave, quart fémin­iste, huitième écrivain et huitième médiocre, Apolline préfère pren­dre pour mod­èle Doris Less­ing qui se con­tred­it sans cesse, que Nat­acha, bien qu’on lui fasse remar­quer une légère ressem­blance avec l’hôtesse de l’air de la bande dess­inée belge.  

Le chant des con­traires rap­pelle à plusieurs égards Fleabag, la série de Phoebe Waller-Bridge. L’autodérision d’Apolline, sa prox­im­ité avec un homme d’Église et ses préoc­cu­pa­tions font penser à la lon­doni­enne. Cepen­dant, sous cette appar­ente légèreté, Daph­né Tam­age se livre à la cri­tique d’une société super­fi­cielle et sans nuance, ne se préoc­cu­pant pas des chutes d’oiseaux morts et préférant met­tre les gens dans des cas­es, les assig­nant à un rôle qu’ils n’ont pas choisi. Ain­si de cette jour­nal­iste qui con­fond la roman­cière avec une autre et la laisse à peine répon­dre à ses ques­tions :

J’aurais aimé savoir à quel moment vous vous êtes dit que la sci­ence-fic­tion pou­vait recel­er un champ d’étude fémin­iste en ren­ver­sant les codes vir­ilistes du genre. Ou plus exacte­ment : la sci­ence-fic­tion, si on exclut Ursu­la Le Guin et Octavia But­ler évidem­ment, aurait-elle été jusqu’ici réservée aux hommes et à leurs obses­sions de con­quêtes, avec heu, dis­ons-le, de gros engins ?

Ode au para­doxe qui con­stitue l’être humain, Le chant des con­traires relate aus­si la dif­fi­culté de se défaire d’une cer­taine forme d’éducation et de se faire une place en tant qu’écrivaine dans un monde qui con­tient encore beau­coup de reli­quats de l’ancien.

Peut-être que le vrai prob­lème des romanciers est de croire qu’ils ne con­ti­en­nent pas en eux tout et son con­traire. D’avoir honte de leurs dis­cor­dances intimes quand il s’agirait de les avouer. De se don­ner le beau rôle, d’endosser le cos­tume qu’ils se sont fab­riqué alors qu’ils sont bour­rés de para­dox­es, comme tout le monde, et pitoy­ables, comme tout le monde. Oui, je me con­tre­dis. Par respect pour mes lecteurs. Ce sont ses cratères qui font la sin­gu­lar­ité de la lune, pas ses sur­faces planes. Per­son­ne ne veut d’une lune plane. 

s’exclame l’héroïne de Daph­né Tam­age. Son chant réson­nera incon­testable­ment chez bon nom­bre d’entre nous, romanciers ou pas.

Lau­ra Delaye

Daphné Tamage à la Foire du livre

Rencontres : 
  • Écrire, c’est lire au futur — ren­con­tre avec Daph­né Tam­age et Car­o­line Lamarche — Ven­dre­di 27 mars 15h — Scène Alors on lit
  • Com­ment racon­ter un lieu — ren­con­tre avec Daph­né Tam­age, Nina Yargekov et Bertrand Schmid — Dimanche 29 mars 16h — Scène Alors on lit
Dédicaces : 
  • Ven­dre­di 27 mars 16h-17h – Stand de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles 313 (Hall 3)
  • Same­di 28 mars 11h-12h — Stand 234 (Hall 2)
  • Dimanche 29 mars 17h-18h — Stand 314 (Hall 3)