Un coup de cœur du Carnet

Je sais où dorment mes amis
Auteur : Alexandre Valassidis
Maison d’édition : Castor astral
Collection : Poésie
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 136
Prix : 16 €
Livre numérique : /
EAN : 9791027808274
Abandonnant le pseudonyme de Louis Adran sous lequel il a publié quatre recueils poétiques de grande amplitude aux Éditions Cheyne, Alexandre Valassidis, par ailleurs l’auteur de deux romans parus chez Gallimard, sait comment réveiller la poésie. Par un mélange de torpeur hypnotique et de bonds de fauve. Les sortilèges de la langue qu’il déploie dans ces portraits intimement liés aux lieux s’ouvrent sur une effraction du réel : l’ami qui s’est pendu. Le récit poétique Je sais où dorment mes amis entend loger l’écriture dans le geste du souvenir, de la ressaisie d’un monde perdu, d’un passé enfui et sortir de l’ombre des proches, des amis, morts ou vivants. Les portraits du père, de la mère, de l’ami Jacques se déclinent comme des portraits-paysages où les êtres évoluent dans des campagnes imprécises et sont saisis dans un champ de motifs qui les laissent à leurs mystères. Au nombre de ces motifs qui hantent les recueils poétiques antérieurs et qui se creusent ici, je citerai le corps, la focalisation sur les lèvres, la nuit et « la nuit de la nuit », le souffle des animaux, les saveurs des arbres, de la nature, le silence, les rumeurs de la guerre.
La récurrence de cristallisations sémantiques se loge sous l’enseigne de la sensorialité, du fragmentaire et d’une composante visuelle qu’il partage avec Georg Trakl, la présence de la couleur qui déstabilise la scène. Comme dans Cinq lèvres couchées noires, son premier recueil, la couleur noire, celle de la nuit, s’invite en reine et nimbe les réalités qu’elle caractérise d’une solitude irrelevable. Auxiliaire de l’ombre, le noir accomplit le geste d’Alexandre Valassidis : porter le dire aux lèvres et le soustraire à l’univoque, phraser et laisser bruire l’indicible. La langue suinte l’absence, la perte sans jamais les abroger ou les rédimer. La sauvagerie des corps, des amants et des odeurs de la nature, les noces de l’humain et de l’animal, les figures baconiennes du groupe de cinq amis qui ne seront bientôt plus que quatre, la disparition de Jacques, le père en attente de « l’indicible » évoluent sur fond d’une guerre sans contour, sans référent géographique ou temporel précis.
La surréalité ou plutôt l’irréalité se couche sur ces récits poétiques qui, toujours au bord de la disparition, dévoilent et dissimulent. La poétisation de la prose la soustrait à la tyrannie du sens. Dans une veine creusée par Paul Valéry, Alexandre Valassidis crée une poésie dont l’espace surgit quand la forme, et non le sens, mène la danse. Son appétence pour la forme ombragée qui retient le caché, le silence, l’énigme de Jacques, des vols dans les maisons, se tient au plus loin de la doxa de la littérature actuelle. Son écriture fuit ce qui l’emprisonne, s’appuie sur le souvenir d’« images brisées » vivant à l’heure du rêve, sauvées de la nuit de l’oubli à ceci près que le nocturne s’accroche à elles et menace de les y replonger. La langue qu’il forge, la création d’une syntaxe autre, les embardées de la ponctuation à la fin de l’ouvrage rythment un texte divisé en parties unies par le trait du portrait-paysage (« Deux femmes mûres en chapeaux (détail) », « Jacques toute une année durant », « Je sais où dorment mes amis », la dernière partie qui donne son titre au recueil).
L’année avec lui fut la route qu’ensuite
nous n’avions jamais pu reprendre et
l’allure sauvage des herbes couchées
ailleurs très loin de nous dans les
champs.
L’itération du « je revois » fixe des vestiges laissés vestiges dans la nuit de l’inexplicable. La mère, les amis ressurgissent par touches qui les fondent dans un tableau crevant la surface de la figuration. Afin de revoir les images d’une époque révolue, « retenue dans le corps », il faut défaire les clivages habituels de la langue et les découpages du réel.
Je voulais détourer la nuit la langue
les hospices de la bouche et du corps.
Je voulais toucher dans la fuite du
paysage une longue expression une
phrase pour dire l’absence à soi-même
et la pâte lourde du ciel.
Le motif de la lenteur (des gestes, de la parole qui se cherche), la troublante évocation « brûler les Fagnes », ces Fagnes qui ont été dévastées par le feu cet été, le grand pendu dont le corps leste ces pages hantées composent un livre envoûtant d’être envoûté et dont Alexandre Valassidis signale la prolongation/traduction sous la forme d’une bande musicale.
Véronique Bergen