
Hôtel bourgeois et autres poèmes modernistes
Auteur : Maurice Carême
Maison d’édition : Le Taillis Pré
Collection : Ha!
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 232
Prix : 22 €
Livre numérique : /
EAN : 9782874502613
Comme le précise Rossano Rosi dans sa préface, il fallut attendre 2017 pour voir enfin figurer le nom de Maurice Carême au catalogue de la collection patrimoniale Espace Nord. Une occultation, pour reprendre ironiquement le terme des ‘pataphysiciens, qui aura donc duré près de quarante ans, depuis le décès du poète en 1978. Les raisons de cet oubli ? Elles sont multiples et procèdent sans doute d’une série de jugements et de circonstances qui se seront imbriqués au fil du temps pour aboutir à cette mise à l’écart. Peu importe puisque l’anthologie parue à cette époque aura au moins permis de revisiter l’œuvre de Carême par le biais des 99 poèmes sélectionnés, extraits d’une quarantaine de recueils depuis Mère (1935). L’ambition était avant tout de montrer la palette large et irisée du poète dont on oublie d’ailleurs aussi qu’il fut romancier. Mais surtout, d’élargir le cadre sans doute trop visible, trop étroit du tableau noir qui bornait son statut de « poète de l’enfance ».
La publication récente aux éditions Le Taillis Pré des quatre premiers recueils du poète (63 illustrations pour un jeu de l’oie, Hôtel bourgeois, Chansons pour Caprine et Reflets d’hélices), parus entre 1925 et 1932 et rassemblés sous le titre Hôtel bourgeois et autres poèmes modernistes, vient en quelque sorte compléter l’anthologie précitée. Le beau volume permet au lecteur d’appréhender ce que l’on considère comme sa première période et que l’auteur lui-même reniera. Et pourtant, n’est-ce pas justement pour Hôtel bourgeois qu’il reçut sa première distinction, le prix Verhaeren ? Dans sa postface éclairante, François-Xavier Lavenne (actuel directeur de la Fondation Maurice Carême) insiste sur l’importance de cette réédition dans la compréhension du parcours poétique et personnel de Maurice Carême.
Le rejet par un écrivain d’une partie de sa production révèle que l’écriture est une tension, une quête mouvante de soi qui passe par le travail de la langue. […] Relire Carême depuis l’avant Carême, c’est restituer à l’œuvre la force d’un parcours et montrer, au-delà de la fracture apparente, une profonde cohérence.
Un pré-Carême qui ne serait cependant « ni tout à fait l[e] même, ni tout à fait un[e] autre » que celui que l’on retient d’habitude. En témoigne par exemple l’inspiration qui surgit dès le premier recueil, 63 illustrations pour un jeu de l’oie, une référence à l’enfance, au jeu qui ne le quittera jamais. Et le liminaire qui résume tout !
Soyons des enfants possédés
Par la passion de la joie.
Allons, chérie, jette les dés
Sur l’ellipse du jeu de l’oie.
La vie est belle. Seuls larmoient
Ceux qui n’osent la dénuder.
Soyons des enfants possédés
Par la passion de la joie.
L’enfance donc mais aussi d’autres thèmes qui pointent déjà dans ces premiers recueils et qui composeront le pré carré du Carême que nous connaissons, l’exotisme des toponymes, un érotisme diffus, et l’émotion joyeuse au contact du spectacle éblouissant de la nature.
Ce qui caractérise ces poèmes d’influence avant-gardiste, ce sont avant tout l’ emploi de termes exprimant la modernité de cette période de l’entre-deux-guerres (moteurs, trains, téléphone, cinéma, …), le sentiment désabusé, voire anxieux, face aux interactions entre l’homme et la machine ainsi qu’un désaxement de la rythmique poétique. À ce titre, son second recueil Hôtel bourgeois paru en 1926 est particulièrement étonnant et significatif. Comme le précise le postfacier, beaucoup de lecteurs durent être surpris par le ton pamphlétaire de l’ouvrage.
Dans cette charge jubilatoire contre la petite bourgeoisie, qui passe des vacances dans un hôtel minable, Maurice Carême abandonne les rimes et toute régularité rythmique pour se lancer dans une scansion furieuse où les vers sont désarticulés […] L’esthétique choisie se rapproche de l’expressionnisme dans ces caricatures cruelles et volontairement outrancières.
La promenade en car
Le car est moelleux et tiède
Comme un boudoir de cocotte.
Deux mille kilos
De muscles et d’os
S’y installent confortablement.
Domptés par la vitesse,
Des kilomètres de paysages
Rampent à ses roues
Et chavirent dans les virages.
Le conducteur annonce, théâtral,
Les ruines d’un château féodal.
Le car s’arrête un instant
— C’est l’usage -
Mais personne ne descend.
La poésie la plus prestigieuse
— Celle du passé -
N’illumine pas la citerne
Où croupit la sentimentalité moderne.
Le ton en effet ici est bien éloigné de celui que l’on associe d’emblée au poète de Wavre. L’insouciance, le jeu, les rimes régulières et la spontanéité du langage de l’enfant laissent place à une langue féroce et comme démembrée où la vitesse de la modernité semble emporter dans son sillage les derniers vestiges d’une humanité révolue.
Comme en prolongement de ce sentiment de méfiance face à une modernité dangereuse, le dernier recueil de cette période, Reflets d’hélices (1932), « est hanté par le mouvement parfait des machines qui semblent soudain s’emparer de ce qui faisait le privilège de l’homme ». On est tenté d’y voir ici un écho à la pièce R.U.R. de l’auteur tchèque Karel Capek qui le premier inventa le mot « Robot ». Une fable de science-fiction issue du courant moderniste tchèque, traduite pour la première fois en 1924, sur les dangers de l’automatisation et que notre poète aura peut-être eue entre les mains.
La réédition de ces quatre textes de Maurice Carême est un événement ! Encadrée par deux paratextes éclairants, elle permet de mieux comprendre la trajectoire étonnante et complexe d’un poète dont il est temps de prendre la mesure. Et à redécouvrir, peut-être et surtout dans son pays natal.
Rony Demaeseneer