L’état des lieux
Le 6 novembre 2008, l’intérêt de Tanguy Viel pour l’univers maritime nous avait conduits dans le port de Gand. Invité pour une conférence organisée par l’Université et l’École des hautes études, il avait préféré cette destination à une plus traditionnelle flânerie en centre-ville et dans les béguinages. Le port industriel exerçait sur l’auteur de Cinéma (1999) une attraction particulière. À tout hasard, nous avons apostrophé le capitaine d’un bateau-pilote pour lui demander s’il était envisageable de l’accompagner lors de sa tournée dans les docks. Son amabilité, plus que notre naïve rhétorique qui mettait en avant la Littérature et l’Université, lui a fait acquiescer à notre demande. Nous voilà donc embarqués pour deux heures de navigation jusqu’au canal Gand-Terneuzen, qui met le port en communication avec l’Escaut.
Or, lecteur déjà ancien de Maeterlinck, j’avais eu l’occasion d’effectuer des recherches pour retrouver le lieu exact du domaine familial d’Oostakker où le jeune Maurice avait pris goût à l’observation de la nature. J’avais identifié l’endroit sur une carte ancienne, mais appris par la même occasion que le lieu n’existait plus, la propriété ayant été détruite pour permettre l’extension du port. Et voilà que pendant cette navigation nous longions l’endroit quasiment exact où s’étaient trouvées les ruches du père du futur Prix Nobel. Le contraste était frappant entre le domaine champêtre que Maeterlinck avait connu pendant son enfance et l’environnement industriel qui nous entourait et qui compte parmi les plus pollués du pays.
Les lieux ne sont pas immuables, les hasards successifs de cette après-midi nous le rappelaient. Ils nous incitaient aussi à reconnaître, à travers une expérience à laquelle se mêlaient des souvenirs de lectures, que la littérature participe à la prise de conscience des menaces écologiques. L’écopoétique accompagne la manière dont nous construisons de nouveaux liens avec une nature mise en péril par l’activité humaine. Rappelons que cette approche étudie les rapports entre les textes littéraires et l’environnement, considéré de manière dynamique et pour lui-même, en dehors de toute utilité qu’il peut avoir pour l’homme. Marquée à l’origine par l’écocritique anglo-saxonne, elle s’en démarque cependant par la primauté qu’elle accorde à la forme des œuvres plutôt qu’à leur positionnement idéologique[1].
La discipline connaît aujourd’hui un intérêt grandissant, lié évidemment à la crise écologique : en témoigne la publication d’un nombre toujours plus important d’études qui s’y consacrent. Celles-ci peuvent prendre appui sur une actualité littéraire qui depuis peu fait une place majeure aux questions environnementales. L’ouverture de l’éventail est large puisque, pour en rester aux romans et récits, genres auxquels notre balisage se limiter[2], les œuvres couvrent des thématiques qui s’étendent de la célébration du sauvage à la défense de la ruralité, en passant par l’interrogation sur le militantisme écologique, la réflexion sur la condition animale et la disparition des espèces, la mise en scène de diverses formes de pollution … Les genres adoptés sont multiples eux aussi car si les dystopies et romans (post-)apocalyptiques européens francophones ne se sont pas imposés avec la même visibilité qu’outre-Atlantique, les écritures empruntent aussi bien à la tradition naturaliste qu’au polar ou au roman poétique. L’ironie, longtemps utilisée contre les écologistes, présentés comme les nouveaux inquisiteurs, s’invite également et ce registre vient contrebalancer la tendance au moralisme qui s’exprime dans certains textes.
À observer la production littéraire des dernières années, il est permis de dégager quelques grandes catégories. La littérature verte a été la première à se rendre visible : il s’agit d’une littérature qui s’attache à évoquer (la beauté de) la nature afin de donner une valeur aux lieux et participer ainsi à leur sauvegarde. Si cette littérature a pu s’inspirer parfois de la nature writing américaine, la réalité géographique de la Belgique, de la France ou de la Suisse est campagnarde et ce n’est jamais chez nous la sauvagerie qui est mise en avant. Notons aussi que l’écriture évite toute célébration lyrique, dont pouvaient encore user une Colette ou un Giono.
Une littérature marron s’est mise en place plus récemment, qui se concentre sur les atteintes à l’environnement, les diverses formes de pollution, la disparition des espèces ou les enjeux sociaux liés à la crise écologique. On assiste en outre à l’apparition d’œuvres ouvertement écologistes qui, rejetant les réserves qui se sont attachées à la littérature militante après les années Sartre, estiment que la cause environnementale justifie que l’on mette la littérature à son service. Tantôt les romans privilégient le local, tantôt ils penchent pour une perspective plus globale ; l’aller-retour est cependant constant entre les problématiques liées à un endroit spécifique et celles qui touchent un monde globalisé[3].
Au-delà des catégories rapidement esquissées ici et pour prendre un point de vue plus surplombant, l’on retiendra que la tradition réaliste est régulièrement revisitée dans des récits qui laissent volontiers croire à une expérience vécue. Cela ne signifie pas pour autant que les auteurs renouent avec une vision naïve du réalisme, supposément apte à dire la vérité du monde. Des spécificités s’observent évidemment selon les aires géographiques et culturelles : les littératures francophones des Antilles, de l’Afrique subsaharienne ou du Maghreb[4] mettent des accents propres, qui diffèrent du Canada francophone[5]. La problématique de la (dé-)colonisation et de l’exploitation durable des ressources par les pays du Nord s’inscrit dans un imaginaire qui est résolument différent de celui qui prévaut dans les pays francophones d’Europe.
Il est à noter que l’on ne dispose pas encore aujourd’hui d’un ouvrage qui s’attacherait à établir un panorama des lettres francophones de Belgique dans leurs rapports avec la nature, l’environnement et l’écologie. Il ne faut peut-être pas s’en désoler dans la mesure où l’écopoétique entend échapper aux approches nationales, et parfois chauvines, qui patrimonialisent la littérature comme d’autres s’approprient la nature. Or, il ne s’agit pas plus de défendre « nos » lettres – du moins pas à l’exclusion des autres – que d’agir seulement pour la sauvegarde de la mer du Nord, de la forêt ardennaise ou des zones humides des Hautes Fagnes simplement parce qu’elles seraient « nôtres », étant comprises à l’intérieur du territoire national ou régional. Une approche croisée, marquée par le cosmopolitisme est préférable, d’autant que les menaces écologiques impactent l’environnement sans s’arrêter à de quelconques frontières.
Il demeure qu’une vaste synthèse pourrait préciser utilement la position des lettres de Belgique dans leurs rapports avec la nature. Devant l’impossibilité d’esquisser ne fût-ce que l’amorce d’un panorama, l’on se contentera de pointer ici un certain nombre de balises. Si le français disposait d’un équivalent pour l’anglais « landmarks », on le privilégierait volontiers dans la mesure où ce terme renvoie aussi bien à un repère matériel qu’à un principe abstrait servant à s’orienter. Quelques cairns donc, monticules de pierres qui pourront servir de repères. Construits autour de quelques écrivaines ou écrivains choisis dans une bibliothèque toute personnelle, ils agglomèreront des éléments liés à différents aspects de la problématique environnementale. Comme le savent tous les randonneurs qui en moyenne montagne s’éloignent des chemins battus, ces cairns, construits au fil du temps par des marcheurs différents, ne tracent jamais un chemin unique. Leur forme change d’ailleurs en fonction de la fréquentation du terrain, et de nouveaux amas de pierres sont susceptibles d’apparaître d’une année à l’autre. Il en va de même ici : chacun aura donc loisir d’ajouter un caillou à tel cairn, d’ignorer tel autre ou de décider d’en édifier un nouveau.
Les repères évoluent dans le temps et c’est la raison pour laquelle on ne se limitera pas ici à la littérature en train de se faire. En effet, un des risques majeurs que court l’écopoétique consiste à s’enfermer dans une approche purement présentiste. Il serait d’ailleurs possible de légitimer ce choix en avançant que l’apparition de la problématique environnementale en littérature est récente et coïncide avec la prise de conscience de l’importance de l’écologie auprès d’un large public. Mais, de même qu’il est souhaitable de faire résonner toute littérature dans un espace géographique, linguistique et culturel large, il est bon de rester à l’écoute des échos d’une littérature plus ancienne, qui ne demande qu’à être réactualisée à travers nos préoccupations contemporaines.
Quatre petits repères érigés avec des matériaux anciens d’abord avant de baliser le contemporain d’un premier cairn rehaussé de vert et d’un second badigeonné de marron.
Un certain Look : la révolution industrielle et les « miasmes de la ville »
La révolution industrielle, qui fera de la Belgique une puissance économique mondiale, se met en place dès la fin du 18e siècle : c’est l’époque que certains choisissent pour faire débuter l’Anthropocène, la période géologique qui succéderait à l’Holocène et dont le nom souligne les conséquences des activités humaines sur l’ensemble de la planète. La littérature s’est faite l’écho de cette révolution qui a connu chez nous le développement de l’industrie textile, des mines de charbon, de la sidérurgie et plus tard de la chimie… largement considérées lors de leur développement comme autant de synonymes de progrès. Si la fascination du symboliste Émile Verhaeren pour la révolution industrielle et sa mort, ironique, sous les roues d’un train dont il célébrait naguère la puissance, est bien connue, il resterait à revenir en détail sur la représentation littéraire de la pollution, au-delà aussi des auteurs habituellement conviés.
Ainsi, un certain A. N. Look signe, avant En ville morte (1906) de Franz Hellens, une nouvelle aux accents déjà fantastiques. « La ville et ses miasmes » (1897) s’attache à un poète qui à travers un regard d’égout surprend ce qui apparaîtra comme un « monstre immonde » contre lequel la ville devra lutter : « Là, comme eût fait un éclair, d’entre les barreaux de fer, avait jailli une fulgurance, un brasillement intense illuminant la nuit, y mettant la lueur inquiétante d’un œil de feu. Disparu soudain, cet œil de cyclope ténébreux laissait une vague appréhension et s’étant rapproché, Mandar vit dans les profondeurs du cloaque, de silencieux repliements, avec des chatoiements étranges qui pouvaient être liquides mais qui, métalliques, avaient quelque chose de capricieux en leurs formes et leur déplacement[6].» Des découvertes restent à faire et qui permettraient d’étudier comment certaines esthétiques dissimulent ou rendent visible le lien essentiel entre les injustices sociales et les injustices environnementales, les secondes ayant jusqu’à présent fait l’objet de beaucoup moins d’intérêt que les premières.
Maurice Maeterlinck… et ses détracteurs parmi les scientifiques
Pour le public le plus large, Maurice Maeterlinck est d’abord l’auteur de La vie des abeilles (1901), même si l’ensemble de la série de récits qu’il a consacrés aux fourmis, aux termites ou aux fleurs a circulé largement. Exceptionnel observateur du monde naturel, la visibilité de son œuvre a associé durablement l’image de la Belgique littéraire à la nature. Pour autant, il ne faut pas être insensible aux critiques adressées à un écrivain qui entendait aussi faire œuvre scientifique. De manière révélatrice, le grand botaniste Jean Massart – qui s’engagera résolument en faveur de la défense de l’environnement avec Pour la protection de la nature en Belgique (1912) – prévenait en préface de son livre consacré aux arbres de nos régions : « Et surtout, qu’on ne vienne pas chercher, dans ce livre, de la poésie sur les arbres et les forêts. Rien ne me semble plus vain que les amplifications biologico-philosophico-poétiques qui ont la double prétention d’embellir la nature et de rendre ses beautés accessibles à tous. (…) La vie est assez grande et assez belle pour se passer de commentaires ; elle n’a pas besoin d’être stylisée, et il est grand temps qu’on dresse quelques écriteaux : “Il est défendu de déposer de la poésie le long de la nature”. On a fait de la littérature aux dépens de la vie des abeilles et de l’intelligence des fleurs ; c’est plus que suffisant[7]. » Rendue publique l’année même de l’attribution du prix Nobel à Maeterlinck, la critique peut paraître sévère, mais elle mérite d’être prise au sérieux[8], car elle pointe des tensions qui s’expriment toujours aujourd’hui entre le monde scientifique et le monde littéraire. Ainsi par exemple autour des arbres et du végétal, sujet très en vogue aujourd’hui et autour duquel des polémiques similaires s’expriment.
Dans ce contexte, il est souhaitable aussi de se souvenir d’écrivains comme Robert Goffin qui s’est servi du genre romanesque pour vulgariser des connaissances scientifiques. Auteur de trois textes – Le roman des anguilles (1936), Le roman des rats (1937) et Le roman de l’araignée (1938) – Goffin exploite à chaque fois les ressorts narratifs liés à un genre romanesque spécifique – enquête policière, amour, horreur, anticipation– pour rendre accessible un savoir issu de l’histoire naturelle. Leur lecture nous apprend que le roman animalier n’est innocent qu’en apparence et que même pédagogique, l’écriture de la nature n’est jamais idéologiquement neutre. En témoigne la manière dont Goffin aborde la prolifération des rats et le danger qu’ils représenteraient s’ils étaient plus organisés : « Qu’un nouvel Hitler, raciste et ratier, se lève parmi les rangs obscurs et il ne nous restera qu’à trembler[9]. ». À l’époque de la montée des extrêmes, la mise en garde contre le nazisme ne saurait être plus explicite.
André Baillon et le « retour à la nature »
En sabots (1923) d’André Baillon est incontestablement un des livres majeurs de la littérature environnementale et ce autant par l’importance du projet de vie qu’il retrace que par la qualité de l’écriture. Quasiment invisible à l’étranger, ce récit relate l’installation de l’auteur en Campine où il espère subvenir à ses besoins et à ceux de sa compagne en élevant des poules. Le rejet de la ville, la recherche de la liberté à travers la frugalité rappelle – présence féminine en sus !– l’installation de Thoreau dans une cabane, relatée dans Walden (1854). Baillon parlera d’ailleurs de sa « hutte », vers laquelle l’attire en particulier la présence d’un âtre : « On se sent tout de suite bien, quand on fait des flammes a même les pierres, avec du bois que l’on casse sur les genoux ; on devient simple[10]. » Le récit, publié par Rieder qui à l’époque fait connaître l’auteur de La désobéissance civile (1849) à travers Henry Thoreau sauvage (1924) de Léon Bazalgette, constitue le condensé des espoirs et des désillusions de tous ceux qui ont rêvé trouver une vie meilleure au plus près de la nature, des anarchistes regroupés en colonies agricoles à la fin du 19e siècle aux babacools des années 1970 partis élever des moutons dans le Midi.
Pour Baillon comme pour de nombreux autres, le « retour à la nature » s’achèvera en fiasco, mais si le projet d’élevage n’aboutit pas, le livre constitue une réussite, majeure en raison du sens aigu de l’observation d’un auteur qui sait rendre sensible le monde tout en maintenant intacte sa capacité à l’(auto-)ironie. C’est à la lumière d’En sabots qu’il convient de lire les nombreux récits d’installation dans la sauvagerie qui connaissent – à l’instar de Dans les forêts de Sibérie (2011) de Sylvain Tesson – un succès considérable auprès d’un public urbain soucieux d’échapper au moins par procuration au piège des villes.
Marie Gevers, pour dépasser le régionalisme
Il n’existe sans doute pas de contraste plus saisissant que celui qui sépare la masure de Baillon à Westmalle du manoir de Missembourg où a toujours vécu Marie Gevers, entourée d’un domaine de sept hectares. Cette grande bourgeoise, qui a pu passer non sans raison pour une écrivaine régionaliste, demande d’être relue à travers le prisme de l’écopoétique. La comtesse des digues (1929) y invite, et dans un autre registre L’herbier légendaire (1949), qui mêle observation personnelle, savoir venu de l’histoire naturelle et univers mythologique. « L’étang » aussi, qui s’attache aux conséquences que prend la disparition en 1935 de la pièce d’eau, depuis toujours centrale dans le quotidien comme dans l’imaginaire de la famille. L’étang se vide en raison de travaux de voirie effectués à proximité et qui nécessitent un pompage intensif : « L’eau baisse encore aujourd’hui et si l’on creuse un puits, il faut aller à sept mètres pour trouver l’eau… Les poules d’eau sont parties, le héron passe haut dans le ciel, le dernier nénuphar est mort[11]. »
Si ces lignes témoignent du fait que les grands chantiers destructeurs de biotopes ne datent pas d’aujourd’hui, il convient de noter que Gevers ne considère cette disparition que dans une perspective personnelle. Conservatrice, la mère de Paul Willems allait même jusqu’à soutenir que le confort apporté par la proximité d’un arrêt de train ne valait en aucun cas la perte de l’étang : « Si l’électrification d’une ligne de chemin de fer est un progrès, oh, nous aurons vu[12]. » L’écrivaine peine à considérer la perte du point de vue de la nature elle-même, ce qui n’enlève d’ailleurs rien au traumatisme que cet assèchement a provoqué. On en trouve encore la trace cinquante ans plus tard dans la belle évocation que Paul Willems consacre à sa mère sur toile de fond des différentes destructions auxquelles la propriété a échappé. Mais en écrivant « Seul l’étang infidèle ne revint pas[13]» , il se pose toujours lui aussi en propriétaire de la nature. De même lorsqu’il esquisse le tableau de son époque à lui, un jardin préservé mais assiégé par la circulation, l’industrie et la ville : rayures des avions dans le ciel, milliers d’autos sur l’E19, banlieuisation d’Edegem. Pire : les émanations provoquées par le port d’Anvers qui ne s’arrêtent pas aux limites de la propriété : « C’est un savant mélange de mazout assaisonné d’exhalaisons venues de la grotte aux dragons. Il y a enfin une sorte de neige noire semée par les moteurs et les cheminées d’usine. Elle se mélange la nuit à la rosée et macule les feuilles, les fleurs, l’herbe[14]. » Le ubi sunt qui prend acte de la fin de l’univers campagnard que l’auteur a connu jeune – « Où sont les bois, les champs, les prairies, les jardins charmants, le ruisseau avec eaux vertes où pullulaient les anguilles minuscules[15] ? »– ne débouche toutefois sur aucune interrogation écologique explicite. L’on n’en tiendra évidemment pas rigueur à l’auteur de Pays noyé (1990) : il aura manqué à la famille une génération d’écrivains de plus pour dire une crise écologique dont d’ailleurs le plus grand nombre n’a pris conscience qu’à la fin du 20e siècle.
Rehaussé de vert
Il n’est plus possible aujourd’hui de raconter des histoires, vraies ou fictives, sans intégrer la dimension environnementale. L’époque, on vient de le voir pas si éloignée, où l’on pouvait croire à l’immuable retour de saisons tout aussi immuables et se contenter de déplorer les atteintes à l’environnement localisées qui nous touchaient directement, est révolue. Certains auteurs en avaient pris plus tôt que d’autres la mesure. Ainsi Caroline Lamarche, aujourd’hui centrale dans le champ et dont l’engagement écologique dans le monde associatif est ancien. Si l’écologie ne s’impose pas pour l’écrivaine comme un « sujet littéraire[16]» plus légitime qu’un autre, le souci du vivant affleurait déjà dans son œuvre ancienne. Parmi les auteurs Minuit de sa génération, elle a été une des rares à se tourner vers l’animalité avec Le jour du chien (1996), bien avant qu’Éric Chevillard ne fasse des animaux son univers de référence. Mais c’est plus récemment, avec l’interrogation sur notre rapport aux animaux menée dans Nous sommes à la lisière (2019), que cette styliste de premier plan fait résonner la problématique environnementale. Le titre du recueil est emprunté aux Bêtes suivi de Le temps des morts (1953) de Pierre Gascar, premier écologiste de la littérature française exigeante. Le tribut à cet auteur oublié est assumé par cette écrivaine qui exprimait déjà dans Le jour du chien son horreur face à l’abattage industriel : « La suite, c’est le couloir de la mort. Là, tout est étroit, il n’y a place que pour un seul animal à la fois et, de chaque côté du mur, les hommes brandissent leurs crochets pour que cela aille plus vite[17]. » Sensible à l’époque déjà à la problématique de l’alimentation carnée, dont la littérature s’emparera plus tard de façon massive, Lamarche fait entendre aujourd’hui des positions plus radicales, en relayant notamment les paroles d’un palefrenier indigné par la destruction massive de la nature : « “Je m’attacherai avec une chaîne aux bulldozers, disait-il encore, je crèverai leurs pneus, je mettrai une bombe sous leurs roues et toi, tu m’aideras ?” Je disais oui, évidemment[18].» Loin de constituer un appel direct à la violence, des moments pareils constituent pour la fiction un moyen d’interroger les limites de l’action pacifique en faveur de l’environnement.
Jean-Pierre Otte partage avec Caroline Lamarche un intérêt ancien pour l’univers animal, c’est d’ailleurs un entomologiste confirmé. La série d’ouvrages intitulée L’amour au naturel comporte neuf volumes dans lesquels l’auteur témoigne de qualités d’observation exceptionnelles et de solides connaissances scientifiques. S’il ne recherche pas l’innovation formelle, il se montre particulièrement sensible aux rapports entre l’homme et son environnement. L’amour en forêt (2001) résume le programme dans une formule forte : « [L]a grande tâche de l’écrivain d’aujourd’hui est de chercher par tous les moyens, par tous les mots, à restituer un peu de cette intimité [avec la nature] que personne ne partage plus. Il faut recréer l’ouverture et la libre circulation entre les règnes[19]. » L’exploration empathique du vivant cherche à définir une nouvelle alliance, hommes, bêtes et plantes confondues : « il n’est pas injuste de se comprendre à travers eux, car c’est d’eux qui nous sommes sortis […] D’aucuns s’élèveront et s’alarmeront avec véhémence devant une telle façon ouverte d’envisager les choses. Campés et crispés farouchement sur leurs positions et leurs convictions, ces justes sont précisément ceux-là qui maintiennent des frontières et des fossés – dressés et creusés par d’autres juste devant eux – entre l’humain et le divin, entre l’humain et le minéral, le végétal, et l’animal[20]. » Afin d’abolir certaines frontières trop imperméables, Otte recourt à une écriture des sens qui, capable de faire oublier l’important savoir scientifique, nous fait entrer dans la peau des bêtes.
Cette écriture matérialiste des sens est aussi celle que privilégie Sandrine Willems dans À l’espère (2008), qui se déroule en Provence et dont le titre renvoie à une expression méridionale signifiant « à l’affut ». L’écrivaine y tisse un réseau qui montre l’imbrication du vivant ; ainsi dans ces lignes qui disent le lien entre l’animal et le végétal : « L’herbe étant devenue aussi rare que l’ombre, [la chèvre] n’avait plus qu’à contempler toutes ces plantes autour d’elle, aussi assoiffées qu’elle, ayant recours aux plus subtiles stratégies, afin de retenir le peu d’eau qui les faisait vivre[21].» Le texte exploite les possibilités de la langue en jouant sur les sens de « poils », renvoyant à la fois à la fourrure animale et aux cheveux racinaires des plantes. L’œuvre de Willems rappelle que la nature n’est pas une réalité extérieure, mais qu’elle réside dans un rapport, celui que les personnages nouent avec l’environnement et que les lecteurs sont invités à explorer à leur suite. L’attachement aux lieux est central chez cette écrivaine qui privilégie l’idée de « nouaison » ou de « reliance » et qui, comme l’a bien montré Dominique Ninanne dans une étude récente, contribue à réenchanter le monde[22].
La façon de Christine Van Acker est radicalement différente de celle de Willems mais les deux écrivaines partagent un intérêt marqué pour le « non-humain ». Plus proche sans doute de Jean-Pierre Otte, qu’elle a lu, Van Acker innove cependant plus que son aîné dans la forme en recourant à une écriture de la chronique. La bête a bon dos (2018) exploite les ressources du fragmentaire pour mêler vécu personnel et connaissances scientifiques. La perspective est ouvertement antispéciste, mais sans militantisme ; en témoigne une petite scène humoristique où l’écrivaine, confrontée à une détractrice qui estime inimaginable de ne pas établir une hiérarchie au sein du vivant, affirme crânement placer « les animaux et les humains sur pied d’égalité, sans aucune distinction de classe, biologique ou sociale[23]. » Van Acker a pleinement pris la mesure des menaces qui pèsent sur l’environnement : « Ce qui a changé (…) c’est le constat que la plupart des formes de vies dont nous admirons les grâces et les étonnantes incarnations, ne seront bientôt plus que des images[24]. » C’est mettre en exergue la disparition des espèces, dont l’importance avait pu échapper à une génération d’écrivains antérieure, même parmi ceux qui se montraient soucieux du bien-être animal.
Van Acker poursuivra son exploration du vivant avec un livre consacré au végétal, qui à l’image de son sujet, se développe en réseau[25]. L’en vert de nos corps (2020) repose toujours sur une observation attentive du monde – « Si par malchance, je devenais aveugle, j’arrêterais d’écrire[26]», soutient l’écrivaine – mais le livre se libère davantage encore des formes conventionnelles. L’autrice, qui aime faire son autoportrait en « eucaryote métazoaire hétérotrophe », s’ingénie à détourner le sens des mots dans une écriture simultanément poétique et ludique. Son œuvre rappelle opportunément que rien n’interdit d’écrire notre rapport au vivant à travers l’ironie qui, au-delà d’une Willems ou d’un Otte titrant Sexualité d’un plateau de fruits de mer (2002) un de ses livres, pourrait bien constituer une des marques distinctives de notre production littéraire.
Badigeonné de marron
De plus jeunes écrivaines et écrivains, qui à la différence des contemporains précédemment cités, ont grandi dans des années où l’écologie s’était déjà imposée comme une problématique de société majeure, s’emparent actuellement de la thématique pour la faire résonner sur des registres très variés.
Caroline de Mulder choisit le mode de l’enquête dans Calcaire (2017) pour aborder les méfaits de la pollution, incarnés par le personnage d’Orlandini. Ce puissant entrepreneur, cynique et soucieux seulement d’enrichissement personnel, prétexte le recyclage pour enfouir de déchets dans d’anciennes mines de calcaire. Au blanc de cette roche formée originellement par l’accumulation au fond des mers de coquillages et de squelettes d’animaux marins – « minuscules crustacés ressembl[a]nt à des larves blanchâtres incrustées à la pierre[27] »– se substitue la couleur malpropre de substances hautement toxiques : « ça ruisselle d’agents chimiques et de métaux lourds, avec pollution et contamination des eaux souterraines[28]. » L’écrivaine, pour laquelle le déchet a constitué le déclencheur initial du roman, analyse dans un retour sur sa démarche comment l’opposition entre pureté du calcaire et souillure des déchets a servi aussi à structurer les personnages : « Si Orlandini est tout simplement une ordure qui vit sur le déchet, la plupart des autres personnages sont hantés par un désir de pureté et pollués par des secrets inavouables et tus. Le déchet enfoui devient métaphore[29]. » S’emparer d’une problématique écologique conduit, on le vérifie à travers ce commentaire, à organiser en profondeur la forme, bien au-delà du simple recours à des motifs thématiques appartenant à la sphère écologique.
Antoine Wauters réinvente lui aussi les formes quand il opte pour le mode post-apocalyptique dans Moi, Marthe et les autres (2018). Ce roman, constitué de 192 brefs paragraphes, s’attache à l’errance de quelques survivants dans un Paris dévasté par une catastrophe d’origine indéterminée. Afin de satisfaire leurs besoins essentiels mais aussi pour reconstruire une éthique, les personnages recyclent les déchets – objet et idées – et s’efforcent de faire du neuf à partir des restes de l’ancien. La quête de sens apparaît aussi importante que la recherche de nourriture dans ce roman marqué par la violence et par la fin des solidarités larges. Le narrateur finira d’ailleurs par se faire tuer, sans que cela l’empêche de poursuivre son récit. C’est donc à la première personne que nous lisons son enterrement : « Ils marchent, Marthe et les autres, en empruntant le boulevard SainGerm et ce bon vieux funicul nous menant en droite ligne chez nous. Dans la grotte, ils creusent le trou et m’y déposent la tête en bas, les pieds en l’air, avant de pousser le plus fort possible pour que mon cœur s’enfonce où la terre brûle, où la roche fond, où le feu est vivant[30]. » Malgré la sauvagerie de l’univers, le gore ne prend jamais le dessus : l’horreur est contrebalancée par des jeux de mots qui défamiliarisent ironiquement Paris et par un burlesque hyperbolique qui dédramatise les situations les plus tragiques.
Notons que, malgré ce qui les sépare, la question des déchets rapproche les livres de De Mulder et de Wauters. Serait-ce un effet générationnel qui les conduit à regarder du côté de la pollution, les décombres et plus largement vers les atteintes à l’environnement et à recycler sous forme d’art les détritus et les dégâts dont ils constatent l’omniprésence ? Peut-être, d’autant que Wauters a plus récemment pris pour sujet les effets de la construction du barrage géant de Tabqa dans Mahmoud, ou la montée des eaux (2021). Quoi qu’il en soit et au-delà des catégories du vert ou du marron dont l’utilité relève d’abord de la commodité de l’exposition, les lettres contemporaines prouvent leur originalité quand elles s’attachent à transformer la matière écologique.
Parce qu’elle s’inscrit dans un temps long, différent de celui du discours médiatique, de la parole militante ou du discours politique qui ont chacun leur propre temporalité – de très courte à moyenne –, la littérature nourrit l’imaginaire de son poids. S’il est présomptueux de la croire intrinsèquement plus durable, il est permis d’espérer qu’elle viendra ajouter sa pierre à l’action en faveur d’un monde plus respectueux de l’ensemble du vivant.
Pierre Schoentjes
[1] Pour le détail de l’approche l’on se reportera à Pierre SCHOENTJES, Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique, Marseille, Wildproject, coll. « Tête nue », 2015, p. 13–18.
[2] La poésie, qui entretient depuis toujours un lien étroit avec la nature, demanderait une approche séparée, tout comme l’essai, dans lequel se distingue actuellement Isabelle Stengers.
[3] On trouvera le détail de ces catégories, illustrées par des analyses, dans Pierre SCHOENTJES, Littérature et écologie. Le Mur des Abeilles, Paris, Corti, 2021, coll. « Les essais », p. 9–16 et passim.
[4] Cf. Xavier GARNIER, Écopoétiques africaines. Une expérience décoloniale des lieux, Paris, Karthala, 2022.
[5] Cf. Julien DEFRAEYE et Élise LEPAGE (éd.), Approches écopoétiques des littératures française et québécoise de l’extrême contemporain, Montréal, Université de Laval, 2019.
[6] A. N. LOOK, « La ville et ses miasmes », dans L’humanité nouvelle, 1897, p. 655–656 ; je remercie Dominique Ninanne de m’avoir fait découvrir ce texte étonnant, dont l’auteur reste à identifier.
[7] Jean MASSART, Nos arbres, Bruxelles, Henri Lamentin, 1911, p. iii-iv.
[8] Comme d’autres d’ailleurs, ainsi que nous y invite l’enquête de David VAN REYBROUCK dans Le fléau (De plaag, 2002) consacré au décalque commis par Maeterlinck au détriment d’Eugène Marais, premier observateur des termites. L’affaire problématise parfaitement l’écart entre le poids accordé respectivement à la « transcription » du réel par un naturaliste patient mais anonyme et la « création » littéraire sous la plume d’un grand auteur.
[9] Robert GOFFIN, Le roman des rats, Paris, Gallimard, coll. « La vie des bêtes », 1937, p. 217.
[10] André BAILLON, En sabots, Paris, Rieder, 1922, p. 20.
[11] Marie GEVERS, « L’étang », dans Vie et mort d’un étang, Bruxelles, Espace nord, 2007 [1950], p. 117.
[12] Ibid., p. 111.
[13] Paul WILLEMS, Le fonds Marie Gevers et ses prolongements, Bruxelles, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 1989, p. 10 ; en ligne sur http://www.arllfb.be.
[14] Ibid., p. 11.
[15] Ibid., p. 10.
[16] Caroline LAMARCHE, « La nouvelle comme lieu de rencontre. Entretien avec S. Buekens», Literature.green, 2019 ; en ligne. Ce site propose par ailleurs de nombreux échanges avec des écrivains s’inscrivant dans la littérature environnementale, ainsi encore avec Christine Van Acker.
[17] Caroline LAMARCHE, Le jour du chien, Paris, Minuit, 1996, p. 16.
[18] Caroline LAMARCHE, Nous sommes à la lisière, Paris, Gallimard, 2019, p. 63.
[19] Jean-Pierre OTTE, L’amour en forêt, Paris, Julliard, 2001, p. 22.
[20] Ibid., p. 89–91.
[21] Sandrine WILLEMS, À l’espère, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, coll. « Traverses », 2008, p. 100.
[22] Dominique NINANNE, « Nouer le monde et la langue », dans R. BARONTINI, S. BUEKENS et P. SCHOENTJES, L’horizon écologique des fictions contemporaines, Genève, Droz, 2022, p. 177–193. Cette étude, première d’une série à paraître, illustre bien la fertilité de l’approche écopoétique appliquée au corpus belge.
[23] Christine VAN ACKER, La bête a bon dos, Paris, Corti, coll. « Biophilia », 2018, p. 15.
[24] Ibid., p. 52.
[25] Sur l’importance du réseau et du maillage dans la littérature environnementale on lira Hannah CORNELUS qui étudie le corpus belge – et Christine van Acker – en parallèle avec la production en France : Tisser les interdépendances. Écopoétique des liens dans la littérature française contemporaine, Genève, Droz, 2023 [à paraître].
[26] Christine VAN ACKER, L’en vert de nos corps, Watermael-Boitsfort, L’Arbre de Diane, 2020, p. 204.
[27] Caroline DE MULDER, Calcaire, Paris, Actes Sud, coll. « Actes noirs », 2017, p. 98.
[28] Ibid., p. 24.
[29] Caroline DE MULDER, « Calcaire : déchets toxiques et quête romanesque », dans R. BARONTINI, S. BUEKENS & P. SCHOENTJES, op. cit., p. 232.
[30] Antoine WAUTERS, Moi, Marthe et les autres, Paris, Verdier, 2018, p. 71.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°214 (2023)







