Objet de fascination pour les écrivains, la Préhistoire a inspiré de nombreux romans dès la fin du 19e siècle. En Belgique singulièrement, des romanciers d’hier et d’aujourd’hui font vivre l’imaginaire des premiers hommes. Tour d’horizon. « Les Oulhamr fuyaient dans la nuit épouvantable. Fous de souffrance et de fatigue, tout leur semblait vain devant la calamité suprême : le Feu était mort. »[1] Le souffle romanesque et la force évocatrice qui se dégagent des premiers mots du célèbre roman La guerre du feu de Rosny aîné illustrent à eux seuls l’intérêt immense qu’a suscité ce roman publié en 1909. Continuellement réédité depuis, adapté à de multiples reprises en bandes dessinées et en films, il constitue aujourd’hui l’œuvre emblématique d’un genre, d’une tradition, d’un corpus que l’on rassemble sous le nom de « roman des âges farouches », de « roman préhistorique » ou encore de « roman de la Préhistoire ».
Mais quelle réalité se cache exactement derrière ces expressions ?
Entre science et imagination
Les romans ou nouvelles mettant en scène la Préhistoire, cette très vaste période comprenant les près de 3 millions d’années qui séparent l’émergence des premiers humains de l’invention de l’écriture, peuvent-ils être rassemblés sous une même étiquette, en un genre littéraire identifiable et identifié à l’instar du roman historique, du roman d’aventures ou encore de la science-fiction auxquels sa production est régulièrement associée ?
Les spécialistes de la question semblent s’accorder globalement lorsqu’il s’agit de définir l’expression « roman préhistorique ». Pierre Schoentjes, dans son très récent Inventer des grottes, pré-histoires romanesques, l’utilise pour « désigner des fictions dont une part importante de l’action se déroule à la Préhistoire »[2]. Marc Guillaumie quant à lui propose de définir le roman préhistorique comme « un récit de fiction en prose suffisamment important et autonome, dont l’action est censée se dérouler dans la Préhistoire, en référence à la science de l’époque où il a été écrit »[3]. Au-delà de leurs allures tautologiques, ces définitions révèlent les difficultés inhérentes liées à la mise en évidence d’un genre regroupant une constellation d’œuvres, nécessairement hétérogène.
Cependant, et sans entrer dans d’excessifs détails[4], les romans préhistoriques publiés dans ce que l’on considère comme la période fondatrice du genre, située entre le dernier quart du 19e siècle et les premières années du 20e siècle, présentent une remarquable cohésion structurelle et thématique. Si ce constat s’applique à l’ensemble de la production de l’époque, il est particulièrement visible dans celle d’origine belge francophone, notamment peut-être sous l’influence de Rosny aîné auquel nos auteurs se rattachent volontiers.
C’est que l’émergence du roman préhistorique à la fin du 19e siècle s’inscrit dans un contexte particulier qui voit l’archéologie préhistorique se développer comme science. Influencée à la fois par la géologie, qui ne cesse de repousser l’âge de la Terre, et les théories évolutionnistes de naturalistes comme Jean-Baptiste Monnet de Lamarck puis Charles Darwin, qui révolutionnent l’approche du vivant, l’époque vit une véritable révolution intellectuelle à laquelle de nombreux artistes sont sensibles. Si les romans préhistoriques se nourrissent de ces sciences, ils s’éloignent pourtant dès leurs origines des données scientifiques et développent une série de caractéristiques communes, véritables matrices d’un imaginaire préhistorique fait de grottes et de massues, de nature luxuriante et de luttes fratricides certes éloigné de la réalité, mais dont l’ancrage dans la culture populaire témoigne de sa force et de sa permanence.
Il faut dire que l’époque concernée en premier chef par le roman préhistorique présente des dispositions naturelles à l’extrapolation fictionnelle : la Préhistoire s’arrête lorsqu’apparait l’écriture. Certes, cette convention historique est critiquable et critiquée. Quoi qu’il en soit, aucun témoignage écrit direct n’a été produit. Que pensaient les femmes et les hommes de la Préhistoire ? Que voulaient-ils exactement faire passer comme message lorsqu’ils s’adonnaient à l’art pariétal ? Comment envisageaient-ils leur environnement ? Quelles étaient leurs croyances ? Leur rapport au vivant ? Comment s’organisaient les rapports entre les sexes ? Entre les âges ? Entre les groupes humains ? Il semble bien hasardeux de répondre fermement à ces questions et cette absence invite tout autant les scientifiques à la prudence que les artistes à la créativité.
En somme, le roman préhistorique ne pouvait se développer sans l’émergence d’une science préhistorique, mais ce n’est qu’en la trahissant que les romanciers faisaient œuvre de fiction. Ainsi, si les premiers auteurs affirment presque toujours, en préface ou au sein même de leur œuvre, se soumettre aux données de la science, ce n’est que pour mieux la renier, de manière consciente ou non, presque aussitôt. Il convient dès lors de voir ce factice ancrage comme une convention du genre, une sorte d’effet de réel, de caution fictive, et de lire ces récits non comme des témoins fiables de ce que pouvait être la vie à la Préhistoire mais comme des fictions avant tout innervées par les idéologies de leur époque.
Naissance dans les lettres belges francophones
Alors que le motif préhistorique semble connaitre un retour significatif dans la production littéraire belge francophone récente, sous des formes hybrides et dans des contextes particuliers que nous explorerons plus loin, le roman préhistorique entretient avec nos lettres un rapport particulier qui remonte à ses origines. Dans l’introduction de son étude, le chercheur Marc Guillaumie établit un corpus fondateur du genre qui s’élabore dans l’espace francophone européen entre 1870 et 1914 avant d’essaimer dans d’autres langues. Il y souligne la « sur-représentation des Belges»[5] , sans que l’on puisse réellement expliquer cette étonnante particularité. Ainsi, parmi les neuf auteurs originels qu’il identifie, quatre sont d’origine belge : Gustave Hagemans (1830 — 1908), J.-H. Rosny aîné (1856 — 1940), Ray Nyst (1864 — 1948) et Paul Max (1884 — 1945). Pour compléter le tableau, bien que leur contribution soit plus tardive et d’une moindre importance, citons également Henri-Jacques Proumen (1879–1962), Jean Tousseul (1890–1944) et Pierre Goemaere (1894–1975).
Parmi eux, il convient assurément de mettre en exergue J.-H. Rosny aîné. S’il n’est pas l’inventeur du roman préhistorique, comme l’ont affirmé par excès d’enthousiasme certains de ses spécialistes, il reste que le talent de l’auteur et l’ampleur de son œuvre dédiée à la thématique de la Préhistoire (au moins six romans et plusieurs nouvelles écrits entre 1887 et 1935) en font une figure centrale dans l’espace francophone et, a fortiori, dans l’espace francophone belge ; si bien que l’on pourrait, s’il fallait établir une somme anthologique du roman préhistorique belge, paraphraser le titre de la célèbre anthologie du fantastique établie par Jean-Baptiste Baronian en 1975 et nommer ainsi le volume : « La Belgique préhistorique : avant et après J.-H. Rosny aîné ». En effet, bien que son influence soit aujourd’hui peut-être moins directement visible, au siècle précédent, il semblait difficile pour les auteurs belges francophones de ne pas s’inscrire dans les traces de leur illustre compatriote. Ray Nyst ne manque pas de le citer dans sa longue introduction à La caverne (1909) tandis que Henri-Jacques Proumen dédie son Ève, proie des hommes (1934) à « l’incomparable romancier »[6] et que Pierre Goemaere précise que son Pèlerin du soleil (1927) est écrit en « hommage admiration et d’affection [au] Maître J.-H. Rosny aîné»[7] . André-Marcel Adamek, près d’un siècle plus tard dans Randah, la fille aux cheveux rouges, nomme l’un de ses personnages « Bakouhm, celui qui sait »[8] en référence au savant Bakhoûn imaginé par Rosny aîné dans le fascinant Les Xipéhuz. Ce témoignage contemporain illustre la permanence de la figure de l’auteur de La guerre du feu dans l’imaginaire littéraire du roman préhistorique. De quoi se constitue-t-il ?
Nature sauvage
Il y a d’abord un décor. Nombre des premiers romans préhistoriques s’ouvrent sur des descriptions de paysages qui, en plus de poser le cadre dans lequel l’intrigue va se déployer, illustrent avec force une conception de la Nature, présentée comme profondément ambivalente. Nourricière, foisonnante, d’une abondance édénique, elle constitue également la principale menace qui pèse sur des hommes encore peu outillés pour s’en protéger. S’y déploient une faune et une flore endémiques, encore courantes aujourd’hui, coexistant avec un ensemble d’espèces disparues, du moins sous nos latitudes. L’effet d’exotisme de ces descriptions, similaire au dépaysement propre à la littérature d’aventures, constitue assurément un des principaux attraits des romans préhistoriques.
La lumière s’éleva dans sa force. Elle roulait sur le marécage, fouillant les boues et séchant la savane. La joie du matin était en elle, la chair fraîche des plantes. L’eau parut plus légère, moins perfide et moins trouble. Elle agitait des faces argentines parmi les îles vert-de-grisées ; elle jetait de longs frissons de malachite et de perles, elle étalait des soufres pâles, des écaillures de mica, et son odeur était plus douce à travers les saules et les aulnes. Selon le jeu des adaptations et des circonstances, triomphaient les algues, étincelait le lis des étangs ou le nénuphar jaune, surgissaient les flambes d’eau, les euphorbes palustres, les lysimaques, les sagittaires, s’étalaient des golfes de renoncules à feuilles d’aconit, des méandres d’orpin velu, de linaigrettes, d’épilobes roses, de cardamines amères, de rossolis, des jungles de roseaux et d’oseraies où pullulaient les poules d’eau, les chevaliers noirs, les sarcelles, les pluviers, les vanneaux aux reflets de jade, la lourde outarde ou la marouette aux longs doigts. Des hérons guettaient au bord des criques roussâtres ; des grues s’ébattaient en claquant sur un promontoire ; le brochet barbelé se ruait sur les tanches, et les dernières libellules filaient en traits de feu vert, en zigzags de lazulites.[9]
La description hyperbolique d’une nature triomphante qu’offre Rosny aîné dans les premières pages de La guerre du feu est parfaitement représentative de l’imaginaire préhistorique déployé dans ces récits. Il s’agit d’évoquer l’extraordinaire vitalité des règnes végétal et animal.
Ainsi lorsqu’un feu, allumé par une peuplade ennemie, dévore les alentours, la petite troupe des Hommes du Fleuve mise en scène par Pierre Goemeare dans Le pèlerin du soleil, assiste, terrorisée et impuissante, à la fuite des animaux :
En un galop forcené se ruent à travers la plaine des légions de bêtes. Il semble que la Forêt mourante se soulève et lance contre ses bourreaux toutes les meutes qu’abritaient ses ombrages. Elles ont fui par les lisières supérieures et ont rencontré la chaîne des Roches Rouges qui les fait dériver vers le sud. Elles passent, avec un fracas de cyclone, en un tourbillon de pelages, de crinières, de fourrures, entraînant dans leur panique les animaux de la plaine. Il y a là des bêtes accourues des fourrés, des tanières, des savanes, des marécages. Il y a des Léopards, des Lynx, des Chats, des Panthères ; il a des Ours, des Loups, des Sangliers ; il y a des Élans, des Saïgas, des Hyènes, des Onagres ; il a des Buffles et des Aurochs ; il y a des Rhinocéros… Il y a encore des cervidés qui se précipitent par bandes, mufles au vent, cous tendus, bois couchés sur les croupes, trouant les buissons comme flèches ; et des Chevaux qui fuient par troupeaux immenses, les pattes projetées en détentes folles. Leurs crinières volent en écume, la terre, sous leur galopée fantastique, résonne comme un tambour.[10]
Si l’on peut souligner ici la remarquable absence du mammouth (qui apparait ailleurs dans le roman), pourtant véritable symbole de la faune préhistorique présent dans la quasi-totalité des romans, cette description cumulative illustre le syncrétisme historique et géographique du paysage préhistorique. L’espace qui est mis en scène, malgré le soin avec lequel une partie des auteurs situe l’époque et l’endroit de l’intrigue, apparait avant tout comme un espace relativement indéterminé, fantasmatique, caractérisé en priorité par sa spectaculaire abondance de vie ; un territoire romanesque avant tout.
L’espèce humaine
Dans cet espace sauvage s’ébroue une curieuse espèce qui, souvent péniblement mais avec une admirable détermination, est tout en train de s’extraire de l’animalité. C’est l’humain.
L’humanité primitive se situe toujours au cœur des romans préhistoriques et s’incarne la plupart du temps dans une figure héroïque : c’est Vamireh, Naoh, Aoûn, Backhoûn chez Rosny aîné, c’est Tabbok chez Gustave Hagemans, c’est Volcar le terrible chez Paul Max ou encore Yram chez Pierre Goemaere. Si Ray Nyst ne nomme pas ses héros, leur rôle est similaire. Ils sont là pour symboliser une humanité en marche vers le progrès.
Rarement totalement solitaire, le héros préhistorique guide un petit groupe. Il est l’initiateur de l’action, celui grâce auquel la tribu va se mouvoir et, à travers l’accomplissement d’un exploit (triompher de l’ennemi, migrer vers des terres plus accueillantes, domestiquer le feu…), opérer un saut évolutif dont le récit et la représentation constituent le véritable enjeu du roman préhistorique. Le héros se situe ainsi entre passé et futur et incarne l’espèce humaine en pleine évolution.
Les caricaturistes contemporains de Charles Darwin dessinaient le naturaliste en homme-singe. Ces dessins restés célèbrent illustraient le scandale que pouvaient représenter les théories évolutionnistes dans une société qui n’était pas encore tout à fait prête à considérer l’être humain comme un primate parmi d’autres. Loin d’y voir une relégation, les auteurs de romans préhistoriques développent au contraire une forme d’admiration pour cette humanité primitive qui, malgré une condition physique plutôt désavantageuse a pu, par son ingéniosité, dominer le vivant :
L’homme préhistorique, formé aux écoles d’une vie solitaire et dangereuse, presque sans armes, soutenait la lutte avec succès contre une flore et une faune maître du sol ; la main à la massue il a ouvert les forêts et a tenu tête à la nature. Il a rendu habitable à sa lignée la terre des fauves, des éléments ravageurs, des maladies et des poisons ; si bien qu’aujourd’hui nous sommes des millions, et les têtes sont devenues plus nombreuses n’étaient jadis les arbres des forêts, où lui était presque seul dans l’immense hallier qui couvrait la terre.[11]
Pour Ray Nyst, et pour tous les romanciers préhistoriques avec lui, les découvertes archéologiques élèvent l’Humanité.
L’œuvre de Rosny aîné constitue sur cet aspect l’exemple le plus abouti. Ses fictions préhistoriques, tout comme celles par ailleurs qui relèvent de la science-fiction, sont innervées par la représentation « d’une humanité perçue comme globale, de ses origines à sa fin, en tant qu’espèce »[12]. Le lecteur contemporain ne peut qu’être frappé par cette vision très actuelle d’une espèce humaine soumise au cycle naturel d’apparition, d’évolution et de disparition. Son projet littéraire présente une dimension totalisante, celle de raconter l’Humanité à tous les stades de l’évolution, de sa naissance, symbolique évidemment, dans les récits préhistoriques, à sa fin, dans La mort de la Terre. S’il affirme, à la fin des Xipéhuz, que « La Terre appartient aux Hommes »[13], il ne cesse de montrer que ce règne n’est qu’éphémère, une simple parenthèse dans la formidable histoire du vivant qui a commencé bien avant l’homme et continuera bien après lui.
Diversité génétique
Pour représenter cette évolution, les auteurs de romans préhistoriques n’hésitent pas à faire cohabiter en en même lieu et en un même temps des états différents de l’évolution humaine, mais aussi plusieurs espèces humaines imaginaires présentées comme des « races » et nommées ainsi. Cet aspect a donné au roman préhistorique une réputation de littérature raciste, à certains égards justifiée. Si l’on ne peut évidemment nier que certains romans préhistoriques se révèlent violemment et frontalement racistes (comme bien d’autres romans de la même époque par ailleurs), la plupart sont avant tout pétris de cette idée que les ancêtres de l’humanité moderne présentaient des caractéristiques physiques et mentales particulières. Ce sont elles qui leur ont permis de perdurer jusqu’à aujourd’hui alors que d’autres variétés humaines, moins favorisées par le hasard biologique, ont disparu.
Les auteurs représentent ainsi volontiers dans leur récit une forme de hiérarchie entre différentes espèces humaines pour la plupart totalement fictives. Dépeindre cette diversité constitue d’ailleurs l’un des exercices privilégiés des romanciers qui multiplient ce que Marc Guillaumie appelle des « para-humanités imaginaires »[14]. Ce sont les Nains Rouges, ces êtres de petite taille à la peau couleur brique, aux épaisses mâchoires et aux « yeux triangulaires »[15]. Ce sont les Tardigrades, mangeurs de vers, « parias aux frontières de l’animalité »[16]. Ce sont encore les Hommes des arbres à la tête énorme et à la mâchoire « en forme de mufle »[17] mentionnés également par Rosny aîné et repris par Pierre Goemaere. Ces peuplades dessinent tout une constellation d’humanités primitives bien éloignées de la véracité scientifique, mais qui participent à la fois à l’exotisme du récit, proche sur cet aspect la science-fiction ou la fantasy encore à naitre, et à l’illustration du propos évolutionniste défendu par les auteurs : l’humanité primitive est une animalité. Ray Nyst décrit son héros comme « un animal soigné et ménagé par la nature »[18]. Mais l’évolution implique de progressivement s’extraire de cette condition animale car dans un monde dynamique envisagé à travers le filtre de la lutte et de la survie du plus fort, « s’humaniser » est la condition de la perpétuation de l’espèce.
Les romans préhistoriques tels qu’ils se déploient à leur origine ne sont certainement pas des documentaires. S’ils doivent être lus comme les témoins d’une époque, alors ils en révèlent bien plus sur les idéologies qui traversent l’Europe occidentale à la charnière des 19e et 20e siècles que sur les mœurs de nos lointains ancêtres. Néanmoins, les lire à travers les lunettes de la science archéologique n’est certainement pas le meilleur moyen de leur faire honneur. Leur dimension romanesque, aventureuse, l’exotisme foisonnant des mondes qui y sont créés et le souffle mythique qui les traversent les inscrivent plus que partout ailleurs dans la vaste tradition de ce que l’on appelle aujourd’hui les littératures de l’imaginaire.
Avatars contemporains
Tout au long du 20e siècle, le roman préhistorique continue son développement. Les récits se déclinent abondamment dans la culture populaire et médiatique et s’étendent bien au-delà des frontières de la littérature. Par un hasard dont on peinerait certainement à trouver les raisons, l’histoire de la littérature belge francophone garde bien peu de traces de témoins du genre après le premier tiers du 20e siècle. Comme si, à partir des années 1930, nos lettres s’en désintéressaient globalement alors qu’il connaissait ailleurs des succès importants et une présence continue.
La production contemporaine dément cependant cette affirmation et si l’on ne trouve pas vraiment chez nous de grandes fresques préhistoriques comme peuvent l’être celles de l’étasunienne Jean M. Auel (et sa série Les enfants de la Terre, 1981 — 2011) ou du français Pierre Pellot (et sa série Sous le vent du monde, 1997–2001), plusieurs auteurs contemporains font aujourd’hui vivre l’imaginaire des premiers hommes.
Il convient certainement de citer en premier lieu Daniel De Bruycker. Son premier roman, Silex. La tombe du chasseur, est publié chez Actes Sud en 1999. S’y révèle immédiatement l’intérêt profond que l’auteur porte à la Préhistoire ; un intérêt qui se déploie de manière plus évidente encore dans son dernier roman, L’orée, publié en 2015 chez Luce Wilquin. Silex se présente comme le journal de bord d’un archéologue parti en mission de fouille dans les steppes du Tadjikistan à la découverte d’une sépulture néandertalienne. Si le roman ne se déroule donc pas à la Préhistoire, il se développe au fil de la fouille, à travers les pensées retranscrites de l’archéologue, un lien imaginaire avec le squelette progressivement révélé, comme une occasion de méditer sur la mystérieuse et irréductible altérité des états anciens de l’Humanité. L’orée quant à lui constitue l’un des exemples contemporains les plus fidèles à la longue tradition des fictions préhistoriques. Se déroulant dans une Préhistoire tardive, le roman se présente comme le récit d’une transmission entre un grand-père à sa petite fille. À travers son histoire et celle de sa tribu, le vieil homme raconte le passage de la vie nomade à la vie sédentaire. Une transition historiquement longue et inégalement répartie que l’auteur choisit de rassembler dans les quelques dizaines d’années que dure une génération, symbolisant ainsi avec force ce que l’archéologue Vere Gordon Childe a nommé « la révolution néolithique ». La vision de la Préhistoire y est ici indéniablement plus apaisée que dans les romans préhistoriques antérieurs, mais l’auteur ne renonce pour autant pas à quelques motifs qui leur étaient chers comme la forêt primitive ou encore le spectaculaire épisode de guerre contre une tribu cannibale constituée de « brutes obtuses » qui « ne connaissaient pas le feu»[19], rejouant l’éternelle lutte entre lumière et obscurité.
Dernier roman du regretté André-Marcel Adamek publié chez Mijade en 2011, année de la disparition de l’auteur, Randah. La fille aux cheveux rouges joue une partition relativement similaire à celle de L’orée. Dans ce roman plus ramassé, destiné à un public plus jeune, l’auteur condense lui aussi, dans l’espace d’une vie humaine, le passage du paléolithique au néolithique. Sa principale originalité réside, comme son titre le laisse entendre, dans la figure héroïque au cœur de l’intrigue incarnée par un personnage féminin. Bien que Rosny aîné ait déjà nommé l’un de ses romans préhistoriques par le nom de son personnage féminin principal, Eyrimah en 1893, les femmes y étaient presque toujours reléguées au second plan, chez lui comme chez les autres auteurs. La vision très sexiste des femmes dans cette production, que Marc Guillaumie et Pierre Schoentjes ont analysée en profondeur dans leurs essais respectifs, relève à la fois d’une idéologie d’époque et de conventions narratives qui font des personnages féminins, dans la grande marche de la perpétuation de l’espèce, des objets de conquête essentiellement réduits à des fonctions reproductrices. André-Marcel Adamek, propose ainsi un roman, peut-être tout aussi éloigné de la réalité de la Préhistoire mais néanmoins plus conforme, dans sa nuance, à la sensibilité et aux enjeux de notre époque.
C’est d’ailleurs au sexisme, autant préhistorique que contemporain, que s’attaque avec un humour tonitruant Eva Kavian dans L’homme que les chiens aimaient, publié en 2016 chez Onlit. Présenté par son éditeur comme un road-movie à la sauce mésolithique, le roman suit les pérégrinations de Galère qui, après avoir reçu « l’équivalent de son C4 »[20] quitte sa forêt de Marlagne pour un voyage sans retour. Durant ses aventures pour le moins loufoques, chaque occasion, et il s’en présente beaucoup, semble bonne pour tester les multiples variétés de la sexualité libre d’« une époque encore préservée de la morale et de la religion »[21]. Par un constant jeu de parallèles entre Préhistoire et époque contemporaine, l’autrice s’amuse à dépeindre la naissance de nos sociétés sédentarisées tout en égratignant joyeusement et avec un réel plaisir de la transgression notre imaginaire sexuel et ses représentations féminines, ces « incouilles » comme elle les nomme dans le roman.
Cécile Hupin, dans son premier roman publié chez 180° éditions en 2024, ne fait pas autre chose lorsqu’elle ouvre Ne pas nourrir les animaux sur la « fabuleuse orgie suicidaire »[22] à laquelle s’adonne la narratrice préhistorique et sa jeune amante. Enlacées dans la mort, elles sont interrompues dans leur félicité 35 000 ans plus tard par les coups d’une pelleteuse. Là s’arrête à peu près l’exploration préhistorique de l’autrice. Le roman s’intéresse alors à la lutte acharnée que se livrent un fermier et un promoteur immobilier pour des terres agricoles vouées à accueillir un hôpital. Dans ce roman déjanté, la place de la Préhistoire reste marginale. Cécile Hupin utilise la distance temporelle de sa narratrice pour nous livrer avant tout une fable acide sur la prédation sans limite de notre époque moderne.
Dialogue des âges : Préhistoire et science-fiction
On le voit, les romanciers contemporains semblent sensibles à la représentation plus explicite du dialogue entre les époques anciennes et contemporaines, jusqu’à parfois flirter avec la science-fiction.
Dans La Vénus de la Vallée mosane publié chez M.E.O. en 2023, Olivier Papleux utilise les dernières découvertes scientifiques, notamment sur le séquençage de l’ADN néandertalien, pour nous emmener dans une véritable enquête « génético-paléolithique » à la recherche d’un traitement miracle visant à combattre une mystérieuse maladie liée aux gènes néandertaliens toujours présents chez l’homme moderne. Très dynamique mais aussi très didactique, l’intrigue semble parfois prétexte à fournir au lecteur un exposé scientifique.
Dans des romans pourtant très différents, le Bruxellois Jeremie Brugidou et la Gantoise Noëlle Michel installent leur intrigue dans un futur relativement proche où les progrès de la génétique ont permis de faire renaitre des espèces disparues.
Ainsi dans Ici, la Béringie publié aux éditions de l’Ogre en 2021, Jeremie Brugidou explore un même lieu, le détroit de Béring, à travers trois époques. C’est d’abord celle de Sélhézé jeune nomade vivant dans ce qui était alors un espace ouvert entre Amérique et Asie et foisonnant d’une vie aujourd’hui presque totalement disparue. C’est ensuite celle d’Huskins, géologue américain qui, au milieu du 20e siècle, découvre, à l’aube de la guerre froide, dans ce territoire ô combien stratégique, les traces de cette vie préhistorique. C’est enfin celle de Jeanne, archéologue œuvrant dans un futur proche à la sauvegarde d’un chantier de fouilles détruit par la fonte rapide du permafrost d’un immense parc abritant des mammouths reconstruits génétiquement. Ce remarquable roman traverse les tumultes des siècles, fait résonner les époques dans une construction narrative complexe mais fascinante destinée à nous faire ressentir le chaos du monde, présent et à venir.
Tout aussi passionnant, Demain les ombres de Noëlle Michel, publié au Bruit du monde en 2023, nous transporte dans un futur aux accents dystopiques à la découverte d’une expérience scientifico-commerciale visant à faire renaitre les Néandertaliens. Le roman aux allures de techno-thriller est surtout l’occasion pour l’autrice de montrer, au-delà de la génétique, l’importance de l’éducation et de la culture dans la construction intellectuelle et de dénoncer les dégâts qu’engendre l’insatiable soif de contrôle de nos sociétés modernes.
Inventer la Préhistoire
Ce voyage dans les romans inspirés par la Préhistoire illustre la fascination que cette époque méconnue exerce sur nos imaginaires. Investissant les failles, comblant les trous et les silences de la science, les autrices et auteurs forgent, depuis près d’un siècle et demi, un imaginaire spéculatif qui allie la force expressive du mythe et le sérieux de la science. Si le roman préhistorique s’est transformé, adapté au fil du temps, il trouve sa cohérence dans un objectif toujours partagé, celui d’être, avant tout, un récit des origines.
Nicolas Stetenfeld
[1] J.-H. ROSNY AÎNÉ, La guerre du feu, Bruxelles, Labor, coll. « Espace Nord », 1994, p. 13.
[2] Pierre SCHOENTJES, Inventer des grottes, pré-histoires romanesques, Marseille, Le mot et le reste, 2025, p. 41–42.
[3] Marc GUILLAUMIE, Le roman préhistorique : essai de définition d’un genre, essai d’histoire d’un mythe, Talence, Éditions Fedora, 2021, p. 44.
[4] Pour une exploration approfondie de cette question, nous renvoyons à l’incontournable essai de Marc Guillaumie (op. cit.), et plus particulièrement au chapitre « Innovation et ressassement » (p. 355–456).
[5] Ibid., p. 46.
[6] Henri-Jacques PROUMEN, Ève, proie des hommes, Bruxelles, Labor, 1934.
[7] Pierre GOEMAERE, Le pèlerin du soleil, Paris, Albin Michel, 1927.
[8] André-Marcel ADAMEK, Randah, la fille aux cheveux rouges, Namur, Mijade, 2011, p. 85.
[9] J.-H. ROSNY AÎNÉ, op. cit., p. 16–17.
[10] Pierre GOEMAERE, op. cit., p. 148–149.
[11] Ray NYST, La caverne, Bruxelles, Ray Nyst, 1909, p. 53.
[12] Natacha VAS-DEYRES, « De l’aube de l’humanité au crépuscule du futur. La dialectique science-fiction-préhistoire chez Rosny aîné, Francis Carsac et Pierre Pelot », dans Elseneur, n°34, 2019, p. 132.
[13] J.-H. ROSNY AÎNÉ, Les navigateurs de l’infini précédé de Les Xipéhuz, Bruxelles, Espace Nord, 2024, p. 52.
[14] Marc GUILLAUMIE, « Créer la Préhistoire, le roman préhistorique de J.-H. Rosny aîné », dans Elseneur, n°34, 2019, p. 22.
[15] J.-H. ROSNY AÎNÉ, La guerre du feu, op. cit., p. 201.
[16] J.-H. ROSNY AÎNÉ, Vamireh, dans Romans préhistoriques, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1987, p. 82.
[17] Pierre GOEMAERE, op. cit., p. 213.
[18] Ray NYST, Notre père des bois, 1899, p. 161, cité dans Pierre SCHOENTJES, op. cit., p. 334.
[19] Daniel DE BRUYCKER, L’orée, Avin, Luce Wilquin, 2015, p. 161.
[20] Eva KAVIAN, L’homme que les chiens aimaient, Bruxelles, Onlit, 2016, p. 10.
[21] Ibid., p. 104.
[22] Cécile HUPIN, Ne pas nourrir les animaux, Sion, 180° éditions, 2024, p. 14.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°225 (2025)











