À fond l’aphorisme

Un coup de coeur du Carnet

Michel DELHALLE, La Rechute d’Icare, Amougies, Cactus Inébranlable, coll. « Les p’tits cactus », 2015 ; Jean-Louis MASSOT, Sans envie de rien, illustrations de Gérard Sendrey, Amougies, Cactus Inébranlable, coll. « Les p’tits cactus », 2015 ; Jean-Loup NOLLOMONT, Pensées nyctalopes, dessins de Serge Poliart, Amougies, Cactus Inébranlable, coll. « Les p’tits cactus », 2015.

cactusBien qu’oscillant entre philosophie et poésie, l’aphoriste n’a rien du sage ni du parfait honnête homme. Les traits qu’il décoche n’ont d’autre cible que lui-même, mais à travers l’ironie de sa féroce autodérision, c’est chacune de nos consciences qui est visée ; ce sont toutes nos valeurs et nos certitudes qui sont percées à jour. Il n’est nul besoin de citer les œuvres immenses bâties avec ce matériau textuel en apparence si friable et qui, cependant, passent parfois mieux à la postérité qu’un pensum. Qui n’a ainsi en tête une formule radicale, une de ces phrases qui dénudent le réel jusqu’à l’os et assurent la survie mentale dans un monde tout d’apparat et de toc ? Un verset de L’Ecclésiaste, une formule de Lichtenberg, une sentence de Cioran, et ça repart.

Lancer donc, comme le fait aujourd’hui Jean-Philippe Querton, une collection axée autour de la forme brévissime est une entreprise des plus opportunes, alors que cette pratique est justement menacée d’extinction de l’intérieur même de son expression. À une époque où les correspondances d’écrivains ont cédé la place aux Cent meilleurs tweets de la littérature française, on semble loin des strictes contraintes raffinées du haïku. La confusion entre genre et média atteint son comble, ne fût-ce que parce que la limitation des caractères du message n’est guère imputable à une contrainte endogène, mais à un formatage imposé par la technologie et, bien pire, l’économie…

Voilà un souci qui n’empêche pas Cactus Inébranlable Éditions de prétendre fleurir en plein désert. Attention, mirage ! Sous leurs dehors élégants et soignés, les « P’tits cactus » sont autant de cartouchières bourrées jusqu’à la gueule de munitions anti-bêtise. La chasse est ouverte…

« Pull ! », s’écrie Michel Delhalle, qui nous donne de suivre dans son viseur La Rechute d’Icare. Tout comme au tir aux clays, on rate la cible une fois sur deux, parce qu’on veut aller trop vite, on est pressé de voir le suivant. Une subtilité a échappé, il y avait un guéridon dont on n’avait pas remarqué l’ultime gigogne, on y revient, et cette fois, c’est dans le mille. « Banalité, j’aurai ton scalp. » : quel autre cri de guerre pouvait proférer l’aficionado de Jules Renard qu’est Delhalle ? On suit volontiers ses injonctions de « Prendre ses désordres pour des réalités » et « Hâte-toi de te hâter », on constate avec lui que « L’instant n’a pas de mémoire », on en gobe « des vertes et des pas sûres », on s’endort dans son hôtel « à trois étoiles filantes »… Pas une de ces nouvelles en une phrase qui ne contienne un univers ; sous la crête de la ligne s’ouvre un abîme de perplexité, mais tout autant de bonheur langagier. Ah, si le monde était bien fait, ou juste l’école, c’est dans un tel puits de saine nescience que les profs iraient dénicher leurs sujets de dissert’…

Traque nocturne maintenant, à la suite de Jean-Loup Nollomont. Ses Pensées nyctalopes – dont chacune est dérisoirement surplomblée d’un titre ! – sont d’authentiques bijoux d’humour, dont il est stérile de gloser la percutante évidence. Ce sont des réparties imparables, du micro-Audiard et de la Pierre Dacquittude, des calembours en foire et des poetry-jacking en série.

SOUS LA COUETTE DE LA VIE CONJUGALE

-Je n’en peux rien si tu bandes mou.

-Je n’en peux rien si tu mouilles sec.

LA QUESTION EST CAPITALE

Faut-il ou non abolir la peine de se donner la mort ?

L’hallali approche. La meute se rassemble autour de la proie qui gît, Sans envie de rien d’autre que d’en finir. Sans envie, vraiment ? Remixant les Je me souviens de Perec et le Je voudrais pas crever de Vian, Jean-Louis Massot établit la liste, bien sûr non exhaustive, de ses désirs ultérieurs. En découle une suite hypnotique, portée par une musicalité jamais essoufflée, et entièrement conjuguée au conditionnel passé. La modestie et la discrétion de l’auteur ont décanté en ces pages, jusqu’à atteindre à la poésie pure. Il doit s’inquiéter, le lecteur qui n’aurait voulu être « une dispute de moineaux pour un ver de terre », « les remparts imprenables d’un château faible », « le Marseille de Léo Ferré », « un cheveu sur la langue de Jessica Lange » – s’il n’est tout à fait mort, il n’est plus vraiment vivant.

Ce brelan de lapidaires se situe sans conteste dans le sillage des Chavée, Scutenaire, Stas et autres ingérables spécimens de la Belgique ensauvagée. Mais la narquoise lucidité et la généreuse amertume des Delhalle, Nollomont et Massot irriguent d’un sang neuf une littérature qui, jugée avant tout sur la quantité, est trop souvent qualifiée de « mineure ». À moins que l’adjectif ne soit celui qui s’applique aux notes inaugurales des meilleures sonates ?

Frédéric SAENEN