Le Jean Ray d’Henri Vernes

Hen­ri VERNES, Thier­ry MORTIAUX, Jean Ray, 14 rue d’Or, pré­face de Jean-Bap­tiste Baron­ian, La pierre d’alun, coll. « La petite pierre », 2016, 141 p., 36 €

vernesHen­ri Vernes s’honore d’une ami­tié de vingt ans avec Jean Ray. Après divers­es pré­faces et post­faces, il pro­pose main­tenant un texte de plus grande ampleur. Son livre oscille entre sou­venirs per­son­nels et réflex­ions sur l’art lit­téraire de Jean Ray.

Il ren­con­tre le Gan­tois en 1943, alors que celui-ci pub­lie beau­coup, des textes majeurs, qui sont aus­si des suc­cès de vente. L’après-guerre est cepen­dant une péri­ode plus terne pour Ray qui croit son heure passée. Mais Vernes, qui devient un auteur de référence chez Marabout, conçoit un pro­jet de réédi­tion. Il apporte aujourd’hui des pré­ci­sions sur les cir­con­stances de ces réédi­tions, par­ti­c­ulière­ment celles des Har­ry Dick­son, aux­quels Ray ne sem­blait plus croire du tout. H. Vernes a égale­ment été impliqué dans les négo­ci­a­tions avec Alain Resnais pour l’adaptation au ciné­ma d’Har­ry Dick­son, et explique les raisons de l’abandon du pro­jet.

Quand il par­le du style de Jean Ray, c’est l’auteur qu’il est lui-même qui par­le ; ses remar­ques sont justes et ren­dent bien l’impression que pro­duit sur le lecteur l’écriture de Ray. Une « écri­t­ure pleine de presque-dits et de vérités mal avouées, chargées de doutes, d’interrogations jetées en espérant n’en obtenir jamais de répons­es. » Et par­lant de Malper­tu­is, « un chef‑d’œuvre servi par une langue truquée, à la ponc­tu­a­tion per­son­nelle, de cor­us­cances, de ter­mes neufs à force d’avoir vieil­li, de phras­es truf­fées de vio­lence et de non-dits. »

Hen­ri Vernes n’hésite pas à abor­der la déli­cate ques­tion de la « légende »[1] de Jean Ray, dont il a été à l’époque l’un des prop­a­ga­teurs. Déli­cate, parce que, depuis, le car­ac­tère fic­tif de cette légende a été démon­tré. Et donc aujourd’hui Vernes s’en dis­tan­cie, nuance, rejette l’essentiel de la respon­s­abil­ité sur Thomas Owen. Mais il ne peut cepen­dant se résoudre à rompre tout à fait avec elle, en lais­sant plan­er un doute, entre autres à pro­pos de cica­tri­ces de l’auteur gan­tois.

Le livre est cepen­dant desservi par divers règle­ments de comptes à l’égard de per­son­nes dont Vernes estime qu’elles trahissent Jean Ray, non pas sur le ton de la dis­cus­sion ou de l’argumentation, mais sur celui de la polémique. À cela s’ajoutent les trop habituelles et peu fondées attaques sur la cri­tique, entre autres uni­ver­si­taire, œuvre de « cuistres », comme si la seule cri­tique autorisée était celle fondée par la prox­im­ité avec l’auteur. Dans la pré­face à ce livre, Jean-Bap­tiste Baron­ian pré­cise qu’il a insisté auprès de Vernes pour « qu’il écrive son Jean Ray, le vrai Jean Ray ». Indé­ni­able­ment, c’est son Jean Ray, le Jean Ray que Vernes a con­nu, mais qui est loin d’être le seul Jean Ray. Qu’il est dif­fi­cile de par­ler d’un auteur dont on est proche et d’accepter que d’autres puis­sent en par­ler aus­si.

 Joseph Duhamel


[1] Dans les années 50 et 60, s’est élaborée à pro­pos de Jean Ray, et avec la com­plic­ité de celui-ci, une véri­ta­ble légende : sa grand-mère aurait été une Sioux, il aurait bourlin­gué sur toutes les mers du globe, se serait livré au traf­ic d’alcool, aurait même été domp­teur de fauves, etc. Cette légende n’est pas sans intérêt dans le posi­tion­nement lit­téraire recher­ché par Jean Ray, entre autres pour brouiller les pistes suite à son incar­céra­tion pour fraude.