Amélie Nothomb : voyages en littérature

Amélie NOTHOMB, Riquet à la houppe, Albin Michel, 2016, 160 p., 16,90 €/ePub : 11.99 €
Discours de réception d’Amélie Nothomb à l’Académie royale de Belgique. Accueillie par Jacques De Decker, Paris, Albin Michel, 2016, 65 p., 10 €/ePub : 6.99 €

nothomb_riquetUn nouveau roman d’Amélie Nothomb en ce mois d’août ? D’aucuns haussent déjà les épaules : évidemment, l’auteure n’a pas manqué une rentrée littéraire depuis 1992. Le cru de cette année est une réécriture d’un conte de Perrault ? Rien de bien nouveau non plus : elle nous a déjà fait le coup en 2012 avec Barbe Bleue. C’est sur Riquet à la houppe qu’elle a cette fois jeté son dévolu? Le petit récit précieux semble taillé sur mesure pour la geisha gothique des Lettres belges, lui qui met aux prises les extrêmes de la beauté et de la laideur et célèbre les séductions de la conversation. Alors, circulez, y a rien à voir ?

Ce serait faire fi, tout d’abord, de l’événement en soi que constitue cette vingt-cinquième participation consécutive de la romancière à la rentrée littéraire – et toujours à l’enseigne du même éditeur. Vingt-cinq ouvrages[1], donc : à ce rythme de publication, l’écrivaine a forcément connu quelques moins bonnes cuvées. La frénésie éditoriale, devenue une marque de fabrique, ne l’a pourtant pas empêchée d’écrire les authentiques joyaux que sont Le sabotage amoureux, Les catilinaires, Métaphysique des tubes, Biographie de la faim ou encore Une forme de vie, ni de bâtir, livre après livre, une œuvre cohérente et complexe, qui l’a hissée du statut de talent précoce à celui de best-seller durable et star médiatique. Et lui vaut son « singulier statut d’icône des lettres » – les mots sont de Jacques De Decker, dans son discours d’accueil d’Amélie Nothomb à l’Académie royale, en décembre 2015. Albin Michel a en effet eu l’heureuse idée de publier, en même temps que le nouveau roman de Nothomb, le discours qu’elle a prononcé lorsqu’elle est devenue académicienne – un éloge de Simon Leys, qui l’a précédée au fauteuil 26 –, ainsi que celui de Jacques De Decker.

nothomb_academieDeux livres paraissant simultanément : 2016 est décidément une année faste pour l’auteure d’Hygiène de l’assassin. Dans l’exercice cadenassé du discours de circonstance et dans son nouveau roman, le point de départ est identique : l’écriture des autres – Leys pour le discours, Perrault pour le roman. Deux monuments dont Nothomb livre une lecture singulière. De Simon Leys, elle retient surtout un court extrait, savoureux, de l’une des chroniques du Bonheur des petits poissons, où le sinologue pose le constat que « ce n’est pas que les gens ne remarquent pas la beauté, c’est qu’elle leur est insupportable », pour revendiquer une écriture qui cherche la beauté et qui fait le pari que cette beauté peut, doit parler à d’autres qu’elle-même.

Au conte de Perrault, elle emprunte le titre de son nouveau roman, mais aussi une trame narrative – un garçon hideux, mais suprêmement intelligent, et une jeune fille à la beauté parfaite, mais que tout le monde considère comme stupide, grandissent à quelques kilomètres de distance, incompris et brimés, puis se rencontrent et… le miracle a lieu. Nothomb se coule avec bonheur dans l’univers merveilleux du conte, installant la jeune fille dans un vaste château (en ruine, quand même) auprès d’une grand-mère, mi- fée mi- sorcière, nantie de bijoux somptueux.

Qu’elle reprenne une histoire déjà écrite par d’autres (Les catilinaires, Attentat, Barbe bleue…) ou s’essaie à un genre littéraire codifié (Péplum), la romancière opte toujours pour une réécriture ludique, teintée d’ironie – hommage aux œuvres de ses prédécesseurs et texte éminemment personnel à la fois. Riquet, qu’elle transpose à l’heure actuelle, résonne ainsi de gimmicks nothombiens, à commencer par des choix onomastiques spectaculaires (Riquet s’appelle Déodat et sa princesse, Trémière) et dûment commentés. L’enfance et l’adolescence y sont toujours les périodes cruciales de l’existence, riches de multiples expériences et cruelles tout à la fois : Nothomb dépeint avec incision les difficultés de ses deux héros, rejetés par les autres enfants parce qu’ils sont trop – lui trop laid, elle trop belle – et se détestant eux-mêmes à force de se voir comme les autres les voient. L’une des plus belles pages du roman est sans conteste celle où Déodat, petit garçon, découvre ses propres traits dans le miroir. Ce tableau de l’enfance, loin de toute idéalisation, sent le vécu et on est d’autant plus enclin à pressentir la romancière sous ses créatures de papier que les premières perceptions de son Riquet rappellent furieusement celles de l’héroïne de l’autobiographique Métaphysique des tubes. Pour dire ces deux enfants extraordinaires, cousins sans doute de cette Hirondelle dont le Journal formait le nœud d’un de ses précédents romans, Nothomb convoque la figure de l’oiseau, le plus commun mais le plus difficilement lisible des animaux, dit-elle, car il résiste à toute tentative d’anthropomorphisation : Déodat, qui devient ornithologue, et Trémière sont comme deux passereaux au milieu des humains. Unheimlich.

Autres que les autres, les deux héros aspirent pourtant aux mêmes joies que tout le monde. C’est en tout cas le sens que la romancière donne au conte de Perrault :

On sent que Perrault éprouve de la tendresse pour cette belle autant que pour Riquet. Il veut les délivrer d’une malédiction absurde pour leur donner l’absurde bonheur de l’amour qu’ils méritent autant que n’importe qui. 

Et ils vécurent heureux pour toujours… Nothomb, elle, affectionnerait plutôt la variante Et il la tua pour la garder pour lui seul pour toujours. Mais peut-on toujours résister à la tentation du happy-end ?

Nausicaa DEWEZ

 

 


[1] Si l’on excepte Brillant comme une casserole, recueil de nouvelles que Nothomb a publié chez l’éditeur belge La pierre d’alun.

 

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