Au cœur du magma

LUVAN, Susto, La Volte, 2018, 400 p., 18 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 9782370490551

luvan sustoIl n’est pas anodin que Susto s’ouvre sur une citation d’Alberto Manguel affirmant la puissance de l’imagination. Un jour, l’auteur argentin lira le roman de luvan, parce que les livres ont leur destin, et augmentera la prochaine édition de son indispensable Dictionnaire des lieux imaginaires.

Susto, c’est une « utopie universaliste fondée en Antarctique par les réfugiés climatiques de tous horizons », un monde entre deux explosions, entre deux ruines, et qui tendrait toujours le poing bien haut. Le lecteur suit, fasciné, les aventures labyrinthiques de la terroriste Adina Sadvoska, d’Hamelin, d’Hanao, de Kurobuzu, et d’une vingtaine d’autres personnages plus ou moins principaux, dont la liste poétique et joyeusement absurde se trouve en tête de l’ouvrage. Le lecteur les suit, les perd, les retrouve – il en est du lecteur comme des héros : il lui faut vivre pleinement le séisme de Susto. Et il chemine, gourmand, curieux, dans un univers qui lui éclate au visage, dont le récit éparpillé est un paysage en soi. Extraits d’articles à propos de Susto, de lettres, règlements, de pages d’histoire : le roman est tissé de typographies différentes, de livres dans les livres, de voix, de phylactères et de schémas. Cet entrelacs narratif, à la fois vif et savant, est ce que l’apocalypse qui a précédé Susto offre comme résultat textuel et géologique, mais c’est aussi le germe des tremblements à venir, les ingrédients de l’activité sourde du roman, ce qui génère son énergie : l’appel de la catastrophe suivante. C’est un concert de jazz – John Coltrane au fond des enfers minéraux – et si les instruments sont nombreux, la balance des sons est impeccable.

Le roman fait vivre ce qu’il raconte, met en scène ce qu’il narre, en ce sens il est à proprement parler expérimental, dans ses pages s’ouvrent des lézardes, la lave coule, les chapitres sont les plaques tectoniques qui s’entrechoquent et se contraignent : Susto est le roman de l’insécurité, un livre magmatique et instable, qui crache et avale ses personnages, un monde qui se venge de ce que les hommes lui ont fait. Mais cette vengeance a ceci de ludique que le lecteur en sort purifié par la fiction, étourdi par l’érudition imaginaire, envoûté par le concert des crissements, des onomatopées, des morceaux de bravoure, des bribes de comics qui sont comme peintes dans des cavernes en miettes. Il y a chez luvan une passion des mots, un amour du son et de l’image, quelque chose qui vient de l’origine de la langue et qui, d’une manière neuve, en raconte l’histoire.

« 3 juillet : Susto a la gueule de bois. Toute la journée d’hier, toute la nuit, des fissures sont apparues sur les flancs de l’Erebus et ceux du Terror. Avalant ici, dégueulant là. Des pierres, des murs, des ponts. On compte les morts, charrie les blessés. Partout, on sent l’œuf pourri. » Susto a l’évidence des catastrophes. Parfois, le lecteur erre, mais doit-il tout comprendre ? Ne doit-il pas d’abord sentir ce qui lui arrive ? Pris dans ce roman tellurique, dans un texte en éruption, encerclé par les volcans furieux et le big band anarchiste des personnages, le lecteur ne doit-il pas se laisser embarquer dans la déroute ? S’accrocher aux motifs qui lui conviennent ? Recréer du sens ? Se faire poète avec luvan ? C’est une des facettes du livre qui ouvre à sa dimension politique : loin de tout message et de toute idéologie, Susto invite le lecteur à explorer sa part de catastrophe, sa part de responsabilité, et à s’interroger : comment ma propre imagination peut-elle sauver un monde au bord du gouffre ?

Nous invitons les lecteurs à relire les articles publiés sur le-carnet-et-les-instants.net à propos des derniers livres de luvan, auteure aux mille vies, à la palette riche, toujours occupée à fignoler de nouvelles explosions.


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Nicolas Marchal