L’Arche de Lalande

Françoise LALANDEBel­giques. Pas des anges, Ker, 2018, 82 p., 12 € / ePub : 5.99 €, ISBN : 978–2‑87586–236‑5

La pub­li­ca­tion du « Bel­giques » con­fié par les édi­tions Ker à Françoise Lalande, et sous-titrée « Pas des anges » (même si ce titre n’apparaît pas sur la cou­ver­ture), s’inscrit dans une nou­velle col­lec­tion lancée par l’éditeur Xavier Van­vaeren­bergh, “Bel­giques” (et dirigée par Marc Bail­ly).

Sur le site de son « Vil­lage lit­téraire » (« KER » en bre­ton sig­ni­fie « vil­lage »), Xavier Van­vaeren­bergh évoque la spé­ci­ficité de ces « Bel­giques ». Cha­cun des recueils de nou­velles est con­fié à un auteur belge fran­coph­o­ne. Au fil des pre­mières livraisons d’auteurs (Engel, San­toliq­ui­do, Dartev­elle, Wellens, Baba) la col­lec­tion brosse « un por­trait en mosaïque de la Bel­gique. Des paysages, des ambiances, du folk­lore, des tra­di­tions, de la gas­tronomie, de la poli­tique, des langues… Tan­tôt humoris­tiques, tan­tôt doux-amers, cha­cun de ces tableaux impres­sion­nistes est le reflet d’une Bel­gique : celle de l’auteur. »

Les pre­miers titres con­stituent déjà un flo­rilège indis­pens­able de lit­téra­ture belge fran­coph­o­ne, dans un genre lit­téraire, la nou­velle, qu’il con­tribue ain­si à pro­mou­voir.

Le pari de pub­li­er trois recueils  chaque année, «  et donc trois auteurs », est tenu, comme le démon­tre le dernier ouvrage signé d’une des grandes dames de la lit­téra­ture belge fran­coph­o­ne, Françoise Lalande.

En cinq nou­velles, l’auteure de Madame Rim­baud nous donne à enten­dre sa voix sin­gulière dont l’écho s’entrelace dans ce phrasé envoû­tant qui enveloppe le lecteur dans une fas­ci­na­tion qua­si hyp­no­tique.

Ain­si dans la longue nou­velle « Pas des Anges », la nou­vel­liste plonge dans les sou­venirs per­son­nels d’une enfance arden­naise en se lais­sant porter par les méan­dres de la phrase pour explor­er, dans la forêt de sap­ins qui s’offre à sa mémoire, les sen­sa­tions per­dues d’un bon­heur éphémère, « (…) il y a ce qui l’enchante aujourd’hui comme hier, l’odeur de la forêt, une odeur de phar­ma­cie et de tisane d’abbé malin, un par­fum de bonne san­té quand elle était petite, elle n’aimait qu’à moitié la forêt de son enfance, elle était fille des villes, elle trahis­sait dans la bru­tal­ité de sa jeunesse ce qui la con­stru­i­sait, un pro­fond besoin de soli­tude et de marche énergique, mais elle aimait l’odeur des sap­ins, oui , déjà, elle l’aimait. » Voilà pour la mise en place de ce qui sera l’évocation cru­elle et lucide du des­tin d’une famille, les Keil (nom de famille de la lignée mater­nelle de Françoise Lalande) vu à tra­vers le regard de la petite fille et les sou­venirs recon­sti­tués au fil d’un tra­vail mémoriel. C’est l’histoire d’une famille qui a tra­ver­sé les deux guer­res, con­nu l’exode en 1940, le retour pré­maturé dans les Ardennes aux­quelles l’offensive von Run­st­ed allait porter un dernier assaut, puis le Con­go et les colonies, c’est l’histoire d’une famille qui n’a jamais vrai­ment adop­té le père de la petite fille, Louis, le mal-aimé, celui qui venait du Sud, ou plus sim­ple­ment d’ailleurs. Au fil du réc­it, Lalande nous dresse un por­trait sans pitié, sans con­ces­sion, sans amour de cette fig­ure de père, incom­pris depuis tou­jours, et davan­tage encore lorsque la mal­adie et la mort l’emporteront après une pitoy­able suc­ces­sion d’opérations aux­quelles il fera face en s’humiliant, à la grande honte de sa fille. Mais, après les obsèques, après le décès et le deuil, lorsque la jeune femme retourne dans les forêts d’Ardenne, c’est le sou­venir d’une étoile qui la réc­on­ciliera avec le défunt père revenu pren­dre place dans son cœur.

On retrou­ve dans cette nou­velle-titre la plu­part des thé­ma­tiques qui hantent l’œuvre de la roman­cière depuis Cœur de feu­tre, Daniel ou Israël, et Le gar­di­en d’a­balones, mais aus­si l’essayiste spé­cial­iste de Rim­baud et de Dotremont.

Les autres nou­velles du recueil sont plus cour­tes, mais tout aus­si sai­sis­santes. « Pérec au Petit Roy­aume » racon­te une lec­ture de textes au fond d’une mine de char­bon à laque­lle l’auteur de La vie mode d’emploi a accep­té de par­ticiper à l’invitation de poètes belges. Tan­dis que la crise économique et indus­trielle étend ses méan­dres sin­istres en sur­face, Pérec a dit le mépris que lui inspi­rait cette mas­ca­rade dans un san­glot « (…) un san­glot vio­lent (…), Pérec leur bal­ançait sa con­vic­tion de s’être four­voyé là, dans la mine désaf­fec­tée du Bori­nage ». La chute de ce réc­it est d’une force sidérante, s’achevant par cette phrase : « comme tou­jours, sur un cheval furieux, la poésie arrivait enfin. ». Au lecteur, boulever­sé, de décou­vrir quelle est cette poésie jail­lie de la nuit du Bori­nage…

On ne peut évo­quer Lalande sans que Rim­baud ne sur­gisse. Ce sera le cas ici aus­si dans la nou­velle « Rim­baud au Petit Roy­aume » qui achève le recueil évo­quant les errances du poète dans ses Bel­giques qu’il rejoignit dès l’adolescence en fuyant Charleville pour Charleroi…

Lalande est aus­si syn­onyme d’humanisme, de tolérance, d’engagement, d’intransigeance. « L’Arche brux­el­loise » s’ouvre sur la pluie qui « tombe d’un ciel couleur vieille souris », le ciel qui inspire à l’écrivain l’évocation des lieux de son Brux­elles (le Bel­ga, Ixelles, Bozar, Flagey…) et de celui qu’elle ne con­naît pas. Mais pas de mièvrerie chez Lalande. Dans son « Arche », la roman­cière tétanisée par les atten­tats du 22 mars 2016, fera entr­er le cheval de la Méd­i­na de Fez, le chat roux de La Marsa, et tous les chats « qui furent sauvés de la rue et ont enchan­té ma vie ». Il y a Eury­dice, Dol­phi, Bavard, Joli Cœur, Mul­ti Céréales et aus­si l’énigmatique von Stauf­fen­berg. Et les ani­maux gigan­tesques trou­veront aus­si à se ser­rer dans l’Arche de Lalande, avec tous les enfants du monde qui souf­frent, et aus­si Orel­san et Stro­mae, et aus­si Ignace Lapi­ow­er dont vous décou­vrirez en refer­mant le livre ce qui lui a valu d’entrer dans l’Arche de Lalande.

Dans « Roman noir », Lalande explore l’énigme de la pas­sion amoureuse. Pour nous y entraîn­er, elle déroule le fil tortueux des sou­venirs que lui inspire un fait divers, la décou­verte sur une plage d’Ostende du corps sans vie de Chris­tine M.

De là un dou­ble chem­ine­ment con­duit la roman­cière à Chris­t­ian Dotremont et à Hugo Claus, et à un ami com­mun, un Irlandais, Bri­an dont on aimerait enten­dre les lec­tures du poème de Kipling, If…

En refer­mant le livre, un vœu nous vient à l’esprit : que ces Bel­giques don­nent au lecteur l’envie de se ren­dre dans une bib­lio­thèque, ou une bouquiner­ie, et d’y rechercher les précé­dents livres de Lalande (ceux que nous avons cité plus haut, mais aus­si Chris­t­ian Dotremont l’in­ven­teur de Cobra, La séduc­tion des hommes tristes, …), en atten­dant les prochains avec une impa­tience renou­velée…

En guise de Post Scrip­tum

Répé­tons pour con­clure le souhait que nous for­mulions à la pub­li­ca­tion d’un des pre­miers ouvrages de « Bel­giques » : que bien vite un édi­teur fla­mand s’empare de ces nou­velles et le pub­lient en tra­duc­tion dans la langue de Lanoye, Hert­mans et autres Van Rey­broeck. S’étendrait ain­si un réseau de con­nex­ions sen­si­bles entre les deux lit­téra­tures et langues qui font aus­si du Petit Roy­aume ce pluriel stim­u­lant des Bel­giques…