Claire Lejeune, « voix pourpre » et « contrebandière de la pensée »

Claire LEJEUNE, Pour trou­ver la clé, il fal­lut per­dre la mémoire des ser­rures, textes inédits choi­sis par Anne André, Danielle Bajomée et Mar­tine Renouprez, Arbre de Diane, coll. « Les Deux Sœurs », 2018, 96 p., 12 €, ISBN : 978–2‑930822–10‑5

La prose poé­tique, les essais de Claire Leje­une (1926–2008) sont placés sous le signe de la ful­gu­rance, d’une poé­tique rad­i­cale­ment nova­trice qui entend décloi­son­ner les savoirs, les expéri­ences afin de tra­vers­er les chapes du pou­voir, de la dom­i­na­tion et de recon­tac­ter les promess­es à venir des orig­ines. Dans les années 1960, La gangue et le feu, Le pour­pre, La geste, Le dernier tes­ta­ment, Elle sig­nent l’avènement d’une parole qui noue indis­sol­uble­ment nais­sance à soi hors des rets du patri­ar­cat, expéri­ence mys­tique d’un verbe poli­tique et poé­tique, sub­ver­sion des piliers d’une civil­i­sa­tion qui a muselé les femmes. De se dire, les sans-voix mon­tent à l’existence, gag­nent un proces­sus de sub­jec­ti­va­tion que Claire Leje­une place sous le signe de l’ouverture à l’autre de la rai­son et aux ter­res du sym­bole. « Nous ne faisons pas la poésie. Elle nous fait de nous défaire » écrivait-elle.

Pour trou­ver la clé, il fal­lut per­dre la mémoire des ser­rures nous livre de sou­verains textes inédits choi­sis par Anne André, Danielle Bajomée et Mar­tine Renouprez, des poèmes à fleur de lave, d’inquiétude, d’un ques­tion­nement vis­céral, des let­tres de sa cor­re­spon­dance avec Mau­rice Blan­chot, avec René Char, avec René Thom, des textes sur les puis­sances du sym­bole, accom­pa­g­nés de pho­tographismes de Claire Leje­une. Le régime de la créa­tion est celui de la nudité, de l’extraction hors de la non-vie. Afin de phras­er ce qui échappe au monothéisme d’une pen­sée vertébrée par la Loi — Loi de Dieu, de son sub­sti­tut, le Père —, il faut inven­ter une langue-corps, une langue soro­rale, con­quise sur les cen­dres du divin. « La mémoire de la clé — de l’origyne — s’est per­due, car au nom du Père, sa langue fut coupée, inter­dite de trans­mis­sion ».

L’entrée en écri­t­ure, la con­quête d’un soi altéré, dif­frac­té riment avec vio­lence, dépos­ses­sion, extase mys­tique sans Dieu, un Dieu con­fon­du pour son impos­ture.


Lire aus­si : De la patrie à la fratrie, par Claire Leje­une (C.I. n° 79)


Au tra­vers des extraits de la cor­re­spon­dance avec Mau­rice Blan­chot (une cor­re­spon­dance qui se noua dès 1968 et se pro­longea jusqu’en 1994), on mesure toute l’audace d’une entre­prise sans équiv­a­lent dans les let­tres, une démarche rad­i­cale qui fut, tout à la fois, poé­tique, exis­ten­tielle, intel­lectuelle, poli­tique. Celle qui por­ta la blessure immé­mo­ri­ale de la Femme pour la retourn­er en chant libéra­teur, celle qui dres­sa un auto-por­trait sous la guise d’une « clan­des­tine, d’une con­tre­bandière de la pen­sée » fait de la pen­sée l’instrument de méta­mor­phoses intérieures, d’un recom­mence­ment de l’Histoire. Pour gag­n­er une vie supra-indi­vidu­elle, il s’agit de tra­vers­er des seuils, d’être « lourde du Verbe » afin d’« enfan­ter Le lan­gage ». Réin­ven­tion d’une orig­ine bar­rée et d’une langue mutante, arrache­ment aux ruines, à la logique des dual­ismes et délivrance vont de pair. Dans Mémoire de rien, Le Livre de la sœur, Le Livre de la mère, Claire Leje­une défait les héritages mor­tifères, au fil d’une généalo­gie où Niet­zsche côtoie Lilith, Rim­baud, Hér­a­clite.

Au tra­vers de sa poé­tique sauvage, de l’indompté, du corps sous­trait à la tyran­nie de l’esprit rationnel, Claire Leje­une nous lègue un ver­tige de sen­si­ble en acte, de con­cept en mou­ve­ment. Comme René Char le lui écrivait dans une let­tre de 1966, « Il man­quait à la poésie de ce temps une voix pour­pre. Nous l’avons désor­mais ».

Véronique Bergen