Stéphane Mandelbaum : c’est derrière que tout se passe, pas à l’avant-plan

Anne MONTFORT (dir.), Catalogue de l’exposition Stéphane Mandelbaum, préface de Bernard Blistène, textes d’Anne Monfort, Gérard Preszow, Choghakate Kazarian, Bruno Jean et Pierre Thoma, notes d’Anne Lemonnier, Éd. Dilecta/Centre Pompidou, 2019, 153 p., 30 €, ISBN : 978-2-37372-079-2

À l’occasion de l’exposition Stéphane Mandelbaum qui s’est tenue ce printemps au Centre Pompidou et qui s’ouvre au Musée Juif (du 14 juin au 22 septembre), les Éditions Dilecta/Centre Pompidou publient un saisissant catalogue de l’artiste assassiné en décembre 1986 à l’âge de vingt-cinq ans. Qui rencontre les dessins, les gravures de Stéphane Mandelbaum fait l’expérience d’un choc sensoriel. La sidération et le trouble que ses créations induisent naissent de l’intensité dramatique de ses portraits, de la déconstruction qu’elles opèrent de l’espace et des formes afin de convoquer l’irreprésentable. La déroute des formes sous les forces d’un trait sismique se renforce par une articulation singulière du visuel et du textuel qui peut faire songer à leur alliance chez Jean-Michel Basquiat. Magnifiquement conçu, présentant une centaine de dessins, le catalogue montre, au travers des textes d’Anne Monfort, Gérard Preszow, Choghakate Kazarian, d’un entretien entre Bruno Jean et Pierre Thoma, des notes d’Anne Lemonnier  — certains ont connu l’artiste —, un univers stéphanemandelbaumien hautement chargé en vertiges.

Relevant la veine autobiographique de l’œuvre (dessins du grand-père Szulim, seul survivant d’une famille juive polonaise ayant fui les pogroms, du père, le peintre Arié Mandelbaum, de sa mère, l’illustratrice Pili, autoportraits en écorché, en braqueur, en ange déchu…), Anne Montfort questionne la cohabitation de deux registres d’images dans un même dessin, la juxtaposition perturbante d’images hétérogènes (Himmler et Mickey, la sexualité et les camps nazis dans Le rêve d’Auchwitz). Gérard Preszow qui a côtoyé Stéphane Mandelbaum et lui a consacré des textes et un film, le peintre Pierre Thoma qui l’a connu à l’Académie des Beaux-Arts de Watermael-Boitsfort (où ils furent les élèves de Lucien Braet) rendent compte de l’urgence qui court dans ses dessins au crayon, au fusain, au stylo-bille, à l’encre, dans ses peintures, ses gravures, ses collages, ses croquis. Dans une veine post-expressionniste, rendant hommage aux figures de son panthéon intime (dessins de Pasolini, Francis Bacon, Rimbaud, Pierre Goldman…), Stéphane Mandelbaum traque l’envers du décor, les chairs sacrifiées, le nexus des victimes et des bourreaux. Cap sur l’indicible de l’Histoire, sur le brasier des pulsions individuelles et collectives. Il s’agit d’excaver ce que le monde ne veut pas voir.

Choghakate Kazarian part des visages déformés, boursouflés à la Arcimboldo, des éclopés, de l’altération du physique et en dégage ce qu’il nomme une « méthode blasphématoire » où la transgression et la provocation s’incarnent dans une vitesse, un emportement graphique tout en tensions. Si Stéphane Mandelbaum se doit de télescoper des réalités antagonistes (la pornographie et la Shoah…), de portraiturer/portraituer de hauts dignitaires nazis (Goebbels, Himmler, Röhm), c’est afin de s’affronter au trou noir d’Auschwitz. L’affrontement se fait à mains presque nues, à l’aide du Bic, du fusain ou du crayon. Se réappropriant de multiples influences, de nombreuses références (Francis Bacon, le Japon, Shoah de Claude Lanzmann, L’empire des sens de Nagisa Oshima, Portier de nuit de Liliana Caviani, la judéité…), l’artiste les porte à incandescence. Ses dieux sont ceux de la voyance, du paroxysme, de la mise en risque, de la traversée des abîmes. Hold up des spectateurs, il nous fait entrer dans les coulisses de la société, nous jetant au visage, dans les dernières années de sa vie, des prostituées et leurs clients, des travestis, des gangsters, des rois de la pègre. L’Histoire est un bordel, un ring de boxe dont nous sortons tous perdants. C’est derrière que tout se passe, pas à l’avant-plan.


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Absolue cohérence entre l’œuvre et la vie, jusqu’à leur superposition : attiré, aimanté par la marge, les milieux interlopes, la vie tout en intensités et en dangers hors du système, Stéphane Mandelbaum déploie des compositions qui déconstruisent la relation de la marge et du centre. Choghakate Kazarian analyse la gestion des marges, la manière dont elles déstabilisent le dessin central. La marge (de l’œuvre et de la vie, esthétique et existentielle) devient l’élément de structuration et, par-là même, de déstructuration.

En moins de dix ans, à la vitesse d’un météore, Stéphane Mandelbaum a créé une œuvre d’une puissance incomparable. Certains artistes se tiennent au bord du volcan. Comme Empédocle, Stéphane Mandelbaum y a plongé, nous laissant en guise de sandales des créations qui déchirent la rétine, les sens.  

Véronique Bergen

En pratique :

Exposition Stéphane Mandelbaum – du 14 juin au 22 septembre
Musée Juif de Belgique
Rue des Minimes, 21
1000 Bruxelles
Mardi à vendredi : 10:00 – 17:00
Samedi et dimanche : 10:00 – 18:00
Lundi : Fermé
Site internet