Le livre de l’intranquillité

Nicole MALINCONI, Poids plumes, gommes de Kikie Crêvecœur, Esper­luète, 2019, 80 p., 15 €, ISBN : 9782359841121

Qu’allait écrire Nicole Mal­in­coni, après avoir don­né voix à There­sa Stan­gl, la veuve de Franz Stan­gl, ex-com­man­dant du camp d’extermination de Tre­blin­ka (Un grand amour, 2015) et entre­pris sa pre­mière fresque his­torique (De fer et de verre. La Mai­son du Peu­ple de Vic­tor Hor­ta, 2017) ? Où son écri­t­ure allait-elle la men­er ? Elle qui n’œuvre jamais dans la com­péti­tion, le cal­cul, le bruit et la fureur du temps présent n’a pas surenchéri ; elle est rev­enue à nu, sans doc­u­men­ta­tion, au départ ; elle a retrou­vé son fidèle regard, l’a ouvert sur l’alentour, le pas très loin ; elle est retournée vers ces vies minus­cules à qui elle a tou­jours accordé une place de choix dans ses livres, vers les plus minus­cules des minus­cules, ces/ses oiseaux qu’elle aime tant. Ces oiseaux qui s’avèrent, aus­si, une épreuve pour son écri­t­ure.


Lire aus­si : Nicole Mal­in­coni, brève his­toire d’une écri­t­ure (C.I. n° 197)


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Je ne devrais peut-être pas, cela pour­rait sem­bler sim­pliste, et pour­tant je me l’autorise. À rap­procher Nicole Mal­in­coni des oiseaux qu’elle écrit, et dire : Elle n’est pas telle le rami­er posé sur le faîte du toit avec sa pos­ture de grand placide, sa « manière de regarder pass­er la vie comme qui regarderait le dehors, de sa fenêtre, tran­quille » ; elle est plutôt comme les oiseaux de petit for­mat qui ne pren­nent pas « des airs de philosophe » et sont faits « pour l’intranquillité ».

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Intran­quille est aus­si son écri­t­ure. De ne pou­voir dire l’oiseau dans tout son être, son paraitre, son atti­tude, sa gestuelle, ses déplace­ments, ses agisse­ments – dans tout son réel (pour employ­er un mot que l’autrice lie à sa démarche lit­téraire depuis son pre­mier livre, Hôpi­tal silence). De devoir rester dans l’à‑peu-près ou les bal­bu­tiements (les ter­mes sont d’elle). Sou­vent sa phrase doit se cor­riger. Doit s’y repren­dre à deux fois (« Une pie plonge du haut de l’immeuble. Dis­ons plutôt qu’elle tombe comme une pierre. » [je souligne]) Et encore tout ne sera pas dit pour autant. L’écriture ne dit jamais tout. De cela elle a déjà par­lé sou­vent.

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Si intran­quille est son écri­t­ure que dans un autre de ses livres paru aux Edi­tions de l’Esperluète, Les oiseaux de Mes­si­aen (2005), à peine com­mençait-elle à écrire les oiseaux qu’elle se lais­sait entraîn­er dans une réflex­ion sur l’écriture et ses con­traintes, ses impos­si­bil­ités. Son essence.

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Intran­quille et pour­tant un calme, une quié­tude, une sérénité nous gag­nent à la lec­ture de ce livre sur les oiseaux.

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Tout au long de Poids plumes, elle qui regarde les oiseaux plus qu’elle ne les écoute (elle n’est pas Mes­si­aen et son écri­t­ure n’est pas musi­cale), pour se pronom­mer – et afin de don­ner tout l’être aux oiseaux – elle se neu­tralise, s’efface tant que faire se peut et dit « on ». Comme le rap­pelle Lau­rent Demoulin dans son arti­cle paru dans le numéro 55 de la revue Textyles, « Nicole Mal­in­coni, le style ou l’écriture ? À pro­pos de De fer et de verre », le « on » est « comme une mar­que styl­is­tique qui colle à la plume de Nicole Mal­in­coni » et « s’adapte aux besoins de la cause ». Dans De fer et de verre, le « on » pou­vait être, entre autre, la voix du peu­ple. Ici, il n’est plus qu’une per­son­ne, à peine quelqu’un, qui regarde le peu­ple des tout petits dans l’immensité du monde bru­tal.

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Nicole Mal­in­coni est par­ti­c­ulière­ment atten­tive à la trans­for­ma­tion du monde et à ses con­séquences. À ce qui dis­paraît. À ce que cela induit. Pour l’être humain, ailleurs dans son œuvre. Pour les oiseaux, dans ce livre-ci. Comme, par exem­ple, l’enfouissement des fils élec­triques qui ne per­met plus les rassem­ble­ments pré­para­toires aux grandes migra­tions.

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Dans le cadre de son regard ou de ses sou­venirs, les oiseaux sont en colonie ou en soli­taire.

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Pour illus­tr­er le texte, Kikie Crêve­coeur pose aus­si un cadre (au trait noir) à ses dessins (gommes). Des vignettes, on dirait. Par­fois les oiseaux y sont en bande, dess­inés, par­fois ils y sont esseulés. Jacques Dubois par­le égale­ment de vignette à pro­pos de cer­taines formes brèves de Nicole Mal­in­coni. « Même lit­téraire, une vignette sera du côté de la mod­estie et de l’impromptu, dût-elle pour­tant avoir exigé du tra­vail et mis en œuvre tout un art. »

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Les oiseaux de Nicole Mal­in­coni ne sont pas sans rela­tion avec l’être humain, même si le plus sou­vent ils l’ignorent. Ils lui ren­voient ce qu’il est : un être de mots (un par­lêtre), un être à qui est réservé « l’impuissance, le dés­espoir ou l’angoisse » qu’il ait, ou non, « vu mourir un canard ».

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Dans leurs inter­ac­tions avec les êtres humains, sou­vent les oiseaux se tien­nent à car­reau pen­dant que ceux-ci sont debout der­rière leurs car­reaux, à les observ­er. Peut-être même à espér­er les attir­er.

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Les êtres humains restent là, dému­nis, face aux oiseaux. Avec toutes leurs ques­tions, sur le pourquoi et le com­ment de leur com­porte­ment, de leur déplace­ment, de leurs cri­aille­ments, ils sont là, et les oiseaux ne leur répon­dent pas. Déjà qu’ils savent si peu de choses sur eux-mêmes.

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Il y a les oiseaux qu’elle a vus, ceux qui lui en rap­pel­lent d’autres, dont elle se sou­vient, il y a les oiseaux qu’elle imag­ine, ceux qui ont été soignés, il y a aus­si ce chardon­neret sur la toile de Carel Fab­ri­tius, il y a les oiseaux en lib­erté, d’autres avec le fil à la pat­te, il y a aus­si l’oiseau qui se tient au bord de, celui qui est dans le cadre de la fenêtre. Il y a ceux dess­inés par Kikie Crêvecœur, de gommes et de trait, ils s’accordent si bien à ceux d’encre et de mots de Nicole Mal­in­coni.

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Pour le vol, il n’y a pas mieux que les oiseaux…

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Pour finir, on voudrait en revenir au début, à la dédi­cace qu’elle fait à une nuée d’oiseaux, en les citant un à un, par leur nom d’espèce. « À la Per­drix grise, à la Per­drix rouge, à la Grive musi­ci­enne, au Bru­ant jaune, au Guille­mot, etc. » ; elle en cite ain­si plus de sep­tante. Elle les ramasse sur deux pages avant de leur don­ner la lib­erté dans la suite du livre. Jusqu’à ce qu’ils dis­parais­sent com­plète­ment. Dans la dernière vignette, il n’y a plus que leur présence absente, « Ils se cachent. / Ils se taisent. / Ils man­quent. »

Michel Zumkir