Occupation militaire et domination masculine durant la Guerre 14–18

Emmanuel DEBRUYNE, « Femmes à Boches ». Occu­pa­tion du corps féminin, dans la France et la Bel­gique de la Grande Guerre, Belles Let­tres, 2018, 456 p., 25,90€ / ePub : 18.99 €, ISBN : 9782251448435

Se revendi­quant à la fois de l’histoire du genre et de celle de la guerre, l’ouvrage « Femmes à Boches », d’Emmanuel Debruyne, pro­fesseur d’histoire con­tem­po­raine à l’UCL, exam­ine une ques­tion auda­cieuse, dans sa for­mu­la­tion même : l’« occu­pa­tion du corps féminin », en France et en Bel­gique, durant la Guerre 14–18. Quel est le con­texte ? « Pen­dant qua­tre ans, la qua­si-entièreté de la Bel­gique et de larges pans de dix départe­ments français sont occupés par l’armée alle­mande » : ces ter­ri­toires, découpés par l’ennemi en plusieurs zones dis­posant de leur admin­is­tra­tion, for­ment un large périmètre regroupant une dizaine de mil­lions d’habitant-e‑s.

L’occupation est à dou­ble détente : à l’envahissement du ter­ri­toire par son armée (deux mil­lions de sol­dats), l’ennemi super­pose sa dom­i­na­tion sur le corps des femmes qui con­stituent la majorité de la pop­u­la­tion des ter­ri­toires occupés, compte tenu du départ mas­sif des hommes sous les dra­peaux et de l’exode d’un mil­lion de citoyens ayant quit­té le pays pour échap­per à la guerre. « A vrai dire, observe Emmanuel Debruyne, une majorité des occupés sont des occupées ».

Sur le plan des sources, à défaut de témoignages oraux directs, « Les jour­naux intimes, édités ou non, volu­mineux ou suc­cincts, se sont avérés des sources d’une grande richesse ». C’est sur le dépouille­ment minu­tieux d’une cen­taine d’entre eux que se fonde prin­ci­pale­ment le livre.

L’ouvrage décrit les dif­férents types de rela­tions que les mil­i­taires alle­mands et les femmes des régions con­quis­es vont entretenir. Dans les trois pre­miers chapitres, l’auteur abor­de d’abord les vio­ls con­statés durant la brève péri­ode de l’invasion, sans nég­liger l’autre forme de vio­lence sex­uelle que con­stitue la mise en œuvre par l’ennemi d’inspections san­i­taires vis-à-vis de la pop­u­la­tion fémi­nine. Ensuite, l’enquête se penche sur la péri­ode d’occupation, en obser­vant le développe­ment de la pros­ti­tu­tion (Brux­elles devient la ville-phare des amours tar­ifées) et les rela­tions libre­ment con­sen­ties.

Les trois chapitres suiv­ants décrivent les con­séquences de ces phénomènes : stig­ma­ti­sa­tion sociale des femmes con­cernées, développe­ment des mal­adies vénéri­ennes, ten­ta­tives de la part de l’occupant de régle­menter la pros­ti­tu­tion, accroisse­ment de la natal­ité hors mariage. Un dernier chapitre envis­age les phénomènes d’exclusion de l’après-guerre envers les femmes qui ont trahi, mais aus­si envers leurs enfants.

Lors de la mobil­i­sa­tion du début 1914, péri­ode appa­rais­sant comme un moment « car­nava­lesque », c’est-à-dire d’estompement des normes sociales, une « fièvre » sex­uelle s’empare des pop­u­la­tions et se traduit par un pic de nais­sances au print­emps de l’année suiv­ante. Par con­tre, pen­dant l’invasion alle­mande, à la fin de l’été, les nom­breux vio­ls com­mis par l’ennemi en même temps que des exac­tions envers les civils, se con­cré­tis­eront par une vague de nais­sances « de père incon­nu » en mai et juin 1915. En dépit du manque de don­nées chiffrées, Emmanuel Debruyne éval­ue entre 15 et 25000 le nom­bre de vio­ls com­mis durant l’invasion.

Pour ten­ter de lim­iter la prop­a­ga­tion des mal­adies vénéri­ennes au sein de son armée, l’ennemi installera un impor­tant sys­tème de con­trôle pro­phy­lac­tique des pros­ti­tuées. La cohab­i­ta­tion avec l’armée d’occupation amèn­era égale­ment des rela­tions à se nouer entre les occupées et les sol­dats alle­mands. Celles-ci sont mal perçues par les autorités alle­man­des, qui s’opposent fer­me­ment aux mariages entre les occupées et les occu­pants.

Les autochtones eux-mêmes con­damnent ces idylles, la pop­u­la­tion bien­pen­sante (catholique) pré­ten­dant qu’elles sont surtout le fait de femmes appar­tenant aux « bass­es class­es » et qu’elles relèvent du domaine de la pros­ti­tu­tion. Ces accu­sa­tions refer­ont sur­face lors des procès d’après-guerre.

Cette enquête magis­trale menée par Emmanuel Debruyne sur les rela­tions des femmes belges et français­es avec l’occupant durant la Grande Guerre démon­tre que l’occupation mil­i­taire s’est dou­blée d’un puis­sant phénomène de dom­i­na­tion mas­cu­line. Celui-ci s’illustre à tra­vers le développe­ment de la pros­ti­tu­tion, les vio­ls et les nais­sances de père incon­nu, mais aus­si les liaisons sen­ti­men­tales et les mariages. Cette descrip­tion très fouil­lée d’un aspect mécon­nu de la Pre­mière Guerre mon­di­ale con­stitue à coup sûr une lec­ture nova­trice du con­texte his­torique.

René Begon