Spilliaert. Passer de l’autre côté des choses

Stéphane LAMBERT, Être moi, tou­jours plus fort. Les paysages intérieurs de Léon Spilli­aert, Arléa, 2020, 128 p., 10 €, ISBN : 978–2‑36308–223‑7

Après Mon­et (L’adieu au paysage. Les nymphéas de Claude Mon­et, La Dif­férence, Mon­et, impres­sions de l’étang, Arléa), Rothko (Mark Rothko, rêver de ne pas être, Arléa), Nico­las de Staël (Nico­las de Staël, le ver­tige et la foi, Arléa), Goya (Visions de Goya, l’éclat dans le désas­tre, Arléa, prix Mal­raux 2019), le dia­logue que Stéphane Lam­bert noue avec la pein­ture se porte sur Léon Spilli­aert. Prox­im­ité, sis­mo­graphe de poète, affinités élec­tives, démarche ques­tion­nante qui décloi­sonne l’œuvre et la vie et plonge à mains nues dans l’imaginaire des pein­tres : ce quatuor com­pose moins une méth­ode qu’un embrase­ment pas­sion­né. Dans Être moi, tou­jours plus fort. Les paysages intérieurs de Léon Spilli­aert, Stéphane Lam­bert livre un réc­it à deux voix, celle du pein­tre Spilli­aert, celle du nar­ra­teur-auteur.


Lire aus­si : His­toires de vie, des ren­con­tres risquées entre réel et imag­i­naire (C.I. 190)


Com­ment, un siè­cle plus tard, met­tre ses pas dans ceux de cet artiste né en 1881 à Ostende, qui décli­na dans des œuvres mar­quées par l’inquiétude et l’angoisse la sta­tion bal­néaire, la puis­sance de la mer, la nuit — fût-elle en plein jour ? Un sub­til jeu d’échos, voire de miroir, s’établit entre ces deux voix qui, davan­tage qu’être séparées par le temps, se tien­nent à dis­tance du tumulte du monde des hommes. Pein­tre de l’intériorité, Spilli­aert a trou­vé en Stéphane Lam­bert un lecteur guidé par les Mus­es de la sen­sa­tion et de la voy­ance.

L’essai campe une scène fon­da­trice, auro­rale, de nature géo­graphique, plus exacte­ment psy­chogéo­graphique : la nais­sance de Spilli­aert à Ostende, un lieu à la lisière de la terre ferme et de l’eau. De même que la ville d’Ostende est con­stru­ite sur deux élé­ments antag­o­nistes — la terre et l’eau —, le pein­tre des espaces noc­turnes et vides, de l’errance nim­bée de fan­tas­tique, nav­igue entre solid­ité ter­ri­enne et évanes­cence aque­use. Comme si la sin­gu­lar­ité du lieu où il naquit, pas­sa sa jeunesse et une grande par­tie de sa vie adulte s’était réver­bérée dans son car­ac­tère, dans son être-au-monde… Riche­ment ponc­tué par des œuvres de Spilli­aert (datées des années 1901–1910, à l’exception de Troncs noueux de 1938), con­stru­it sur l’alternance des deux voix, l’essai restitue le voy­age de Spilli­aert sur les ter­res de l’inquiétante étrangeté. Étrangeté de la mer du Nord, de l’Océan dis­ait-il, étrangeté de l’existence, opaque comme le flux et le reflux des marées, des sen­sa­tions, rap­port trou­ble au monde du dehors et au monde intérieur : l’intranquillité de la mer, son appétit d’ogre (« chaque tem­pête réclame son âme à dévor­er ») résonne avec celle de Spilli­aert qui, ques­tion­nant l’essence des choses, des êtres, des paysages, met­tra en forme le réel perçu en le nim­bant d’irréalité. Début du 20e siè­cle : un trem­ble­ment d’irréalité décolle les étants, les matières d’eux-mêmes et fait de Spilli­aert le spec­ta­teur d’un monde par rap­port auquel il demeure étranger. Début du 21e siè­cle : sur les traces de Spilli­aert, à Brux­elles, à Ostende, Stéphane Lam­bert fait l’expérience d’une faille entre soi et le monde, d’un dénivelé irrel­ev­able entre le vis­i­ble et l’invisible, le dici­ble et l’indicible. C’est sur cette faille que l’art se con­stru­it. Sœur de celle de Pes­soa, l’intranquillité comme tonal­ité des dessins, des lavis se traduit dans des paysages désori­en­tés, mangés par l’obscurité, désertés par l’humain, dans des auto­por­traits rongés par le doute.

L’Océan est tou­jours le même, et tou­jours changé. Le sable est un sol sans mémoire. Je cours der­rière l’angoisse qui me pousse. Mes pas effacés s’amoncellent dans une manne incon­nue. Ce que je cherche se trou­ve de l’autre côté. Tou­jours de l’autre côté. 

Met­tre ses pas dans ceux de Spilli­aert, ressus­citer les ren­con­tres qu’il eut avec Ensor, les sym­bol­istes, Maeter­linck, Ver­haeren (dont Spilli­aert illus­tra les œuvres), avec Zweig, évo­quer son mariage, sa venue à Brux­elles, c’est pour Stéphane Lam­bert descen­dre en rêveur éveil­lé dans le ver­tige immo­bile, tein­té d’onirisme, qui imprègne ses toiles, son exis­tence, c’est s’ouvrir à l’inapaisement de la démarche artis­tique. Le dia­logue, le voy­age impul­sés par Stéphane Lam­bert méta­mor­pho­sent le fan­tôme de Spilli­aert en con­tem­po­rain revenu à la vie. La grâce de l’écriture est d’abolir les fron­tières du temps.

Véronique Bergen