Les ailes d’une âme

Éric BRUCHER, Colombe, Sablon, 2020, 175 p., 13 €, ISBN : 978–2‑931112–02‑1

brucher colombeOn ne boud­era pas ici un dou­ble plaisir.

Celui de saluer la nais­sance d’une nou­velle mai­son d’édi­tion de lit­téra­ture belge de langue française. Les Édi­tions du Sablon, créées par Olivi­er Weyrich démon­trent, si besoin en était, le dynamisme de celui qui compte à son act­if plusieurs col­lec­tions lit­téraires (Plumes du Coq, Noir cor­beau, La tra­ver­sée) et est doré­na­vant lau­réat de deux des plus émi­nents prix lit­téraires de la Fédéra­tion Wal­lonie Brux­elles : le Rossel vient d’être attribué au roman de Cather­ine Bar­reau La con­fi­ture de morts et le prix Joseph Hanse à la col­lec­tion La tra­ver­sée.

Celui de se féliciter de la réédi­tion d’un des romans que la ces­sa­tion des activ­ités de Luce Wilquin avait ren­dus indisponibles : Colombe, paru ini­tiale­ment en 2011, lau­réat, l’an­née suiv­ante, du prix Sander Pier­ron de l’A­cadémie et final­iste du prix Hori­zon du deux­ième roman.

À relire ce roman court, nous envahit autant d’é­mo­tion que lors de la pre­mière lec­ture. La grâce d’un style sen­si­ble et flu­ide, à l’instar des Gnossi­ennes d’Erik Satie (évo­quées au détour du réc­it) donne à la nar­ra­trice cette voix sin­gulière et attachante de la détresse d’une âme. Pao­la s’in­scrit d’emblée dans le réper­toire des per­son­nages dont la lit­téra­ture aime à explor­er les ver­tiges et à les for­muler avec cette intim­ité que seule per­met l’écri­t­ure romanesque. La mélan­col­ie dont le livre nous fait le réc­it à la pre­mière per­son­ne per­met au romanci­er d’investiguer et de for­muler  intime­ment l’indi­ci­ble de la neurasthénie. Les chapitres courts se décli­nent à par­tir de l’incip­it : « Par­fois, je voudrais boire le ciel entier ». Voici une ver­tig­ineuse entrée en matière. « Mon tho­rax est une cage qui enferme une colombe frag­ile, ses ailes veu­lent s’ou­vrir pour s’en aller. Mon corps l’empêche et la blesse ». La métaphore qui con­tient le titre du roman, nous dit la per­cep­tion intérieure, intime, invis­i­ble du mal qui acca­ble Pao­la depuis l’enfance. Ni Arielle, sa maman, ni le médecin de famille ne parvi­en­nent à com­pren­dre ou admet­tre la neurasthénie de l’adolescente qui bien­tôt devien­dra anorex­ie.

Éric Bruch­er réus­sit avec une rare sen­si­bil­ité à exprimer le chem­ine­ment irréversible de la mélan­col­ie et à le for­muler avec un phrasé au plus proche du cœur. Petit à petit, par dévoile­ments suc­ces­sifs du passé, Éric Bruch­er nous donne à con­naître ce qui a engen­dré cet état, mais aus­si ce qui con­tin­ue de l’attiser : la sépa­ra­tion des par­ents, l’in­com­préhen­sion d’Arielle, le départ du père « sans laiss­er de traces », l’inu­til­ité de la médecine (« Je ne veux pas être soignée d’être humaine ! » se révolte Pao­la dans une révolte ful­gu­rante), la sen­sa­tion d’appartenir à un autre univers.

L’observation peut aus­si se faire féroce, inci­sive, irrévo­ca­ble, pro­je­tant sur les pro­tag­o­nistes de la vie de Pao­la une lumière crue et impi­toy­able. Il est vrai que le réel est con­fron­té sans cesse à l’inaccessible idéal dont une des sources serait la mer : « D’aussi loin qu’il m’en sou­vi­enne, c’est d’elle, la mer, que monte en moi cette nos­tal­gie sans remède. Après, j’ai levé les yeux au ciel, l’immense est devenu ma cer­ti­tude, et je l’ai cher­chée en moi ». Se suc­cè­dent alors, avec une con­stante justesse d’évocation, les scènes rap­pelant les sou­venirs d’enfance et ces ter­ri­bles images d’un doc­u­men­taire qui déclenchera l’anorexie.

Le deux­ième ver­sant du roman s’ouvre avec l’hospitalisation de Pao­la, suiv­ie d’une con­va­les­cence chez Solange, la sœur de sa mère. Ce sera le début d’une résilience dont Bruch­er nous décrit le chem­ine­ment fait de nou­velles ren­con­tres, dans un envi­ron­nement bucol­ique et apaisé, dans le chant choral, dans l’apprivoisement nou­veau des choses sim­ples et le dévoile­ment des secrets. Nous n’en dirons rien ici bien sûr, si ce n’est d’inviter le lecteur de ces lignes à ouvrir, comme des ailes, les pages de ce beau roman de résilience.

Il faudrait don­ner à lire Colombe à celles et ceux qui se trou­vent dans l’entourage de l’anorexie. À l’instar de William Sty­ron qui dans Face aux ténèbres, nous don­nait à éprou­ver par leur ful­gu­rante explo­ration lit­téraire, les abysses de la dépres­sion, Bruch­er, avec Colombe, pénètre dans cette incom­préhen­si­ble et ter­ri­fi­ante crevasse de l’âme qu’est l’anorexie. Il nous con­duira, cœur bat­tant, vers la résilience dont il tisse la den­telle déli­cate, comme s’il nous fai­sait enten­dre une Gnossi­enne.

Jean Jau­ni­aux