Savitzkaya, écriture sensorielle

Laurent DEMOULIN, Savitzkaya ou la nouba originelle, Mimesis Edizioni, 144 p., 12 € / ePub : 8,99 €, ISBN: 9788857580388

demoulin savitzkaya ou la nouba originelleC’est sous l’angle d’une robinsonnade esthétique et conceptuelle que Laurent Demoulin aborde l’œuvre multiforme d’Eugène Savitzkaya. Et c’est à partir du texte théâtral La folie originelle paru en 1991 que l’essai questionne l’ébriété et la charge jouissive des poèmes, romans, pièces de théâtre, contes, essais, scénarios de film d’un des auteurs belges les plus inventifs. Pour approcher l’univers libre et sauvage de l’auteur de Mongolie, plaine sale, Mentir, La disparition de maman, Marin mon cœur, Les couleurs de boucherie, Laurent Demoulin met en place une méthodologie qui allie deux figures complémentaires : l’intuition sensible et la boussole de l’analyse, le filon thématique-onirique et la ressaisie tabulaire.

Ce dispositif duel permet de voyager dans la concrétude organique, la féerie sensorielle d’un écrivain qui fait danser les mots au plus près de l’enfance, du non apprivoisé, de l’indomesticable. Davantage qu’une étude, Savitzkaya ou la nouba originelle délivre l’espace d’un dialogue qui interroge la généalogie du séisme que provoqua la parution de La folie originelle sur l’auteur. Les motifs qui hantent ce texte théâtral forment une constellation serrée qui, déjà présente dans les romans et recueils poétiques antérieurs, ne cessera d’être explorée, relancée dans les œuvres ultérieures : le bestiaire, l’enfance, la différence, la folie, la mère, le père, l’érotisme, le scatologique, l’alphabet de la mort, les puissances du désir et de la vie. Les thèmes ne sont rien sans le questionnement de leur traitement esthétique singulier, de leur déconstruction et des régimes de langue qu’ils induisent.

Dans l’économie scripturale d’Eugène Savitzkaya, Laurent Demoulin distingue le massif d’une invention syntaxique, d’une poésie hors de ses gonds, de récits baroques, ensauvagés et celui de romans qui délaissent l’explosion verbale au profit d’une autre déterritorialisation. Cette division formelle fait la place belle aux textes hybrides, à l’apparition de nouvelles thématiques (la fuite du temps, les mille et une textures de la vie quotidienne…). Dans l’alambic de l’auteur de Sister, Les morts sentent bon, Fraudeur, l’expérience sensorielle, le matériau de l’enfance, l’héritage russo-polonais, l’érosion des frontières entre fiction et autofiction, humanité et animalité, féminin et masculin, réel et imaginaire, mots et choses se fécondent les uns les autres, en direction d’un avant (autant chronologique que structurel) qui est une promesse de futur.

L’enfance est le thème central de l’œuvre d’Eugène Savitzkaya. L’écrivain ne s’en est jamais caché, qui écrivait dans un bref texte en 1981 : « Mon enfance perdue est mon seul avenir, mon seul but véritable et cohérent ».         

Romancier (Robinson), nouvelliste (Belgiques), poète (Filiation, Homo saltans…), critique, professeur à l’Université de Liège, conservateur du Fonds Simenon, Laurent Demoulin ne pose pas seulement sa lanterne magique sur le motif plurivoque de l’enfance, « ce réservoir infini d’énergie romanesque ou poétique », mais il déniche l’enfance des textes, creuse le terril de phrases qui font « jouer les sens contre le sens », qui cavalcadent en deçà du logos, des fourches caudines de la raison, qui affolent la géométrie de l’écriture par l’exhumation de l’enfoui, des humeurs, des sécrétions corporelles, de créatures fantastiques échappant aux lois de la biologie officielle. L’animisme joint à l’euphorie panthéiste génèrent un univers ancré dans le continuum de l’humain et du non-humain, du réel et du surréel, de la structure et du chaos, un monde sensible soumis à une pulsion métamorphique qui frappe aussi bien les personnages, la narration, le décor que le style.

Chez Savitzkaya, la désorientation ne relève pas d’un exercice virtuose mais d’une expérimentation charnelle des zones de fusion et de confusion entre le langage et le pré-linguistique, comme si les phrases urinaient, spermaient, cyprinaient sur elles-mêmes, au fil d’un engendrement séminal. Les fleurs de rhétorique refluent devant la rythmique des vocables, devant le creusement sourd des signifiants et des sons venus d’un ailleurs qui est avant tout un jadis en permanence relancé. La corporéité de l’écriture de Savitzkaya approche à pattes de héron et de renarde la mémoire de l’enfance, les soubresauts géologiques ayant présidé à l’avènement de l’univers. Laurent Demoulin éclaire avec finesse la genèse de ce mouvement génésique que, de livre en livre, Savitzkaya sonde et abrite dans une langue hautement vitaliste.   

Véronique Bergen