Récupérer ses vaches

Nico­las HANOT, Les vach­es de mon­sieur Bur­bur, Edi­tions du Sablon, 2022, 304 p., 20 € / ePub : 15,99 €, ISBN : 9782931112250

hanot les vaches de monsieur burburC’est un pro­jet de haute tenue que celui des édi­tions du Sablon. Quand Olivi­er Weyrich s’est lancé dans l’aventure, pour repub­li­er des ouvrages men­acés de dis­pari­tion et pro­pos­er de nou­veaux titres qui lui sem­blaient cohérents, il pre­nait le genre de risques qu’on aime voir pren­dre aujourd’hui, à une époque où l’on con­sacre la toute-puis­sance de l’écran et de la vitesse : faire de livres pour lier les gens. Les édi­tions du Sablon ont cette ambi­tion : met­tre en avant des plumes belges orig­i­nales et faire voy­ager les lecteurs en Europe à tra­vers des textes forts. Après Sem­poux, Deutsch, Basile et Wijck­aert notam­ment, les édi­tions du Sablon pub­lient un pre­mier roman haut en couleurs : Les vach­es de mon­sieur Bur­bur, de Nico­las Han­ot.

Mon­sieur Bur­bur est un vieux fer­mi­er soli­taire. Il vit aux con­fins de l’Europe, dans un petit vil­lage d’un pays de l’est imag­i­naire, la Sla­vanie. Son ter­rain jouxte la riv­ière qui forme la fron­tière avec le pays voisin. Mon­sieur Bur­bur est sim­ple et tran­quille. Il a deux vach­es. En une nuit, sa vie bas­cule dans l’absurde :

Mon­sieur Tuone Bur­bur, veuf, fer­mi­er de son état, eut la désagréable sur­prise de décou­vrir un matin son champ scindé en deux par une haute langue de fer qui le séparait de ses deux seules vach­es. 

C’est que la Sla­vanie vient d’élire au poste prési­den­tiel un cer­tain Lukas Prac­siz, dont la pre­mière mesure, appliquée en quelques jours, est de « pro­téger la fron­tière » à l’aide d’une clô­ture métallique infran­chiss­able, érigée par les bons soins de l’entreprise privée dudit prési­dent. Prac­siz est une syn­thèse de tout ce qu’on peut trou­ver, dans la vie poli­tique, de dém­a­gogie agres­sive, de pop­ulisme gras, de vul­gar­ité et de haine à l’égard des étrangers, des femmes, des homos, des autres. Comme la Sla­vanie est un pays de l’UE, Brux­elles s’émeut et cherche à dis­cuter avec Prac­siz, mais c’est peine per­due, on ne dis­cute pas avec un abru­ti con­va­in­cu d’avoir rai­son, et qui mul­ti­plie les mesures pour accroître son pou­voir au détri­ment de ses adver­saires.

Mon­sieur Bur­bur entame alors son long chemin de croix en absur­die : il lui faut un passe­port pour pass­er le pont et aller auprès de ses vach­es, puis un visa, des autori­sa­tions pour importer du bétail, il doit prou­ver que ces ani­maux sont bien à lui, le voilà par­ti pour la cap­i­tale. Et il nous emmène avec lui dans un périple où sa bon­hom­mie se heurte aux bar­belés admin­is­trat­ifs, où il se fait des amis, parce que Tuone Bur­bur est d’abord et avant tout un bon gars.

Ce réc­it prin­ci­pal est entrelacé à deux autres : d’une part on suit, amusé et dégoûté, les pre­miers pas fra­cas­sants de Lukas Prac­siz au pou­voir ; et d’autre part on s’attache, avec beau­coup plus de ten­dresse, au des­tin de Mira, une jeune étu­di­ante slavaine qui s’en va décou­vrir Paris, c’est-à-dire le monde, et dont la con­science poli­tique est bien oblig­ée de naître quand l’abaissement de l’âge de la majorité l’oblige manu mil­i­tari à ren­tr­er au pays.

Nico­las Han­ot nous livre ici un excel­lent pre­mier roman. Attaché cul­turel en Croat­ie, fin obser­va­teur de ses sem­blables et des cul­tures qu’il côtoie, il par­le d’expérience, et son pays fic­tif est plus vrai que nature. Et der­rière la fable, sous l’ironie, c’est une joyeuse ode à la con­cil­i­a­tion, à l’amitié entre les peu­ples, au voy­age et à la décou­verte de l’autre, que Nico­las Han­ot écrit. Il a pris beau­coup de plaisir dans ce livre, et le lecteur le ressent. Nous atten­dons donc la suite des aven­tures de Tuone Bur­bur et de ses deux vach­es.

Nico­las Mar­chal