Tristane, ma sœur Tristane…

Amélie NOTHOMB, Le livre des sœurs, Albin Michel, 2022, 193 p., 19 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978–2‑226–47636‑4

nothomb le livre des soeursLau­réate du Renau­dot 2021 pour Pre­mier sang, Amélie Nothomb ne s’est pas reposée sur ses lau­ri­ers : elle inau­gure à nou­veau la ren­trée lit­téraire cette année. Pour sa trente-et-unième, elle pub­lie Le livre des sœurs aux édi­tions Albin Michel.

Amélie Nothomb évoque volon­tiers sa grande prox­im­ité avec sa sœur Juli­ette – laque­lle signe elle aus­si un livre en cette ren­trée, puisqu’Éloge du cheval paraitra début sep­tem­bre, chez Albin Michel égale­ment. Le livre des sœurs ne par­le toute­fois pas d’Amélie et Juli­ette, mais de Tris­tane et Laeti­tia. L’autrice explore cette année non le ter­rain de sa pro­pre vie, mais celui de l’imagination, qu’elle définit joli­ment, dans le hors-série que Lire Mag­a­zine lit­téraire vient de lui con­sacr­er, comme « la réminis­cence de ce qui n’a jamais eu lieu ».

Les par­ents des deux héroïnes, Nora et Flo­rent, vivent une idylle per­pétuelle, sur laque­lle le temps n’a aucune prise. Espérant les voir s’éloigner quelque peu, leurs amis leur con­seil­lent d’avoir des enfants. Une pre­mière fille, Tris­tane, nait rapi­de­ment, mais rien ne change : Flo­rent n’a d’yeux que pour Nora, qui le lui rend bien. La petite fille, douée et bril­lante, apprend à se faire dis­crète, mais souf­fre de la dis­tance que lui imposent ses par­ents. Son esseule­ment prend fin à la nais­sance de Laeti­tia, de qua­tre ans et demi sa cadette. Non que Nora et Flo­rent se détachent soudain l’un de l’autre pour octroy­er un peu de place à leurs enfants. Mais au pre­mier regard, les deux petites filles éprou­vent l’une pour l’autre un amour fort, incon­di­tion­nel :

Entre Tris­tane et Laeti­tia se pro­duisit l’amour au sens absolu, l’amour hors caté­gorie, un phénomène d’autant plus puis­sant que non réper­torié. À la fois tout l’amour et toute la lib­erté, il échap­pait à l’altération des clas­si­fi­ca­tions

Sur cette défla­gra­tion ini­tiale, Amélie Nothomb con­stru­it un habile jeu de miroirs, qui fait vol­er en éclats ressem­blances pressen­ties et oppo­si­tions pré­sumées. Ain­si de Nora, respectable compt­able, et de sa sœur Bobette, dont l’activité prin­ci­pale con­siste à boire des bières et fumer devant la télévi­sion. Ce per­son­nage donne lieu à quelques scènes trem­pées dans l’humour féroce de l’autrice :

On l’appelait Bobette. Plus per­son­ne ne savait de quel prénom cela con­sti­tu­ait le diminu­tif. Bobette, à vingt-deux ans, avait qua­tre enfants. Si on lui demandait avec qui elle les avait eus, elle vous traitait de facho. 

Ces deux sœurs-ci ne s’apprécient guère – une rela­tion aux antipodes de celle qui unit Laeti­tia à Tris­tane. Éton­nam­ment, Bobette man­i­feste plus de sen­si­bil­ité et d’intelligence humaine que sa sœur, pour­tant si pro­pre-sur-elle. Entre le cou­ple fusion­nel for­mé par Flo­rent et Nora, et les insé­para­bles sœurs Tris­tane et Laeti­tia aus­si, les ressem­blances sont aus­si trompeuses, et l’un des deux amours fini­ra bien plus mal que l’autre.

Mais c’est surtout les nuances entre les car­ac­tères des deux jeunes filles qu’explore Amélie Nothomb. Un pre­mier indice se niche déjà dans l’étymologie de leurs prénoms : si « Tris­tane » évoque la tristesse, « Laeti­tia » sig­ni­fie « la joie » en latin… Bien que les deux filles aient en com­mun de ne guère intéress­er leurs par­ents, leurs débuts dans la vie ont rad­i­cale­ment dif­féré :

Laeti­tia igno­ra que le cœur pou­vait crev­er de faim, Tris­tane ne put jamais l’oublier. En même temps que leur amour apparut un hia­tus : Laeti­tia n’aurait jamais l’angoisse de ne pas être aimée, Tris­tane la con­serverait éter­nelle­ment.

Qui s’assem­ble ne se ressem­ble pas : alors que Laeti­tia abor­de l’existence avec opti­misme et avec la cer­ti­tude de ses con­vic­tions, Tris­tane est mar­quée pour tou­jours par les pre­mières années de sa vie et l’étiquette de « petite fille terne » que Nora lui a un jour accolée. Le roman évoque cette brisure vécue dans l’enfance par la sœur ainée sans pathos, mais avec beau­coup de sen­si­bil­ité, tout comme sa résur­gence dans la vie d’adulte de Tris­tane.  

Depuis Tuer le père (paru en 2011), Amélie Nothomb explore régulière­ment les rela­tions entre par­ents et enfants et la manière dont elles imposent leur mar­que sur un des­tin. Le livre des sœurs creuse un peu plus ce sil­lon fécond. Après avoir abor­dé les con­séquences de la haine des pères ou des mères (Frappe-toi le cœur et Les prénoms épicènes), la roman­cière s’attache cette fois à des par­ents indif­férents à leur progéni­ture, et mon­tre tout ce que cette indif­férence a de dévas­ta­teur. Elle lui oppose une célébra­tion de l’amour soro­ral, dont elle met en mots la sin­gu­lar­ité et la puis­sance. Ain­si saisit-elle les liens du sang au plus près de ce qu’ils sont : irré­ductible­ment ambiva­lents.

Nau­si­caa Dewez

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Présen­ta­tion du livre d’Amélie Nothomb par les Édi­tions Albin Michel