Le jardinier-soleil

Chris­tine VAN ACKER, Émile Claus. Le vieux Jar­dinier, Inven­it, coll. « Ekphra­sis », 2022, 54 p., 14 €, ISBN : 9782376800927

van acker le vieux jardinierDans la très belle col­lec­tion « Ekphra­sis » des Édi­tions Inven­it, basée sur le principe du dia­logue entre un écrivain et une œuvre muséale, Chris­tine Van Ack­er décline un texte flo­ral-cos­mique, d’une écopoésie sub­tile, con­sacré au tableau Le vieux jar­dinier du pein­tre Émile Claus. C’est à par­tir du ray­on­nement d’Hélios qu’elle approche cette œuvre exposée à La Bover­ie à Liège et qu’elle déroule un texte-tour­nesol autour d’un artiste qui fut une des fig­ures mar­quantes du lumin­isme. La con­fronta­tion relève de mul­ti­ples reg­istres : du reg­istre exis­ten­tiel dès lors que l’éclat héli­aque du Vieux jar­dinier « sauve des vies », sauve « quelques mois » de celle de l’autrice au creux de l’hiver du con­fine­ment, reg­istre du réc­it biographique, des échos de l’enfance, reg­istre de l’esthétique et des effets qu’il pro­duit, reg­istre d’une sen­si­bil­ité et d’un engage­ment écologiques. Dans ce por­trait d’un por­trait, Chris­tine Van Ack­er tisse des fils de soie, d’or, de mousse entre le corps-monde du per­son­nage peint par Émile Claus et le corps-terre de son grand-père, déplie la carte du Temps et de ses rav­ages écologiques, remonte de la fin du 19e siè­cle à notre présent dévasté. Le mou­ve­ment s’enfonce dans l’esprit et la matière du tableau autant que dans les rêves qui pro­lon­gent la géo­gra­phie de sa com­po­si­tion. Le chant de la terre qui monte d’une toile datant des années 1886, l’autrice entre autres d’Ici (Le Dilet­tante), de La bête a bon dos (José Cor­ti), L’en vert de nos corps (L’Arbre de Diane), du Monde d’ici-bas. Chris­tine Bris­set, une femme ordi­naire (L’Esperluète) le dif­fracte sur les portées musi­cales de l’enfance, de la nature, du lien (saccagé/retrouvé/animiste/amoureux…) que l’on noue avec elle. S’ouvrant sur une sai­sis­sante descrip­tion de la nais­sance de la forge solaire il y a cinq mil­liards d’années, le texte se clôt sur le réc­it de la mort de l’étoile dans cinq mil­liards d’années. Chris­tine Van Ack­er nous dévoile le per­son­nage prin­ci­pal du tableau d’Émile Claus et nous délivre son nom : Soleil dès lors que « c’est le Soleil en per­son­ne qui, par la grâce des méta­mor­phoses, a pris pieds, jambes, bras, mains, poitrine, vis­age d’homme. C’est le Soleil qui s’invite, astre aux yeux cernés, à la barbe irisée ». Dis­pen­sa­teur de vie, per­me­t­tant l’apparition de la vie sur terre, Hélios s’incarne dans un vieil homme hum­ble qui tra­ver­sait une époque où la cathé­drale du vivant ne s’effondrait pas encore, où les oiseaux déploy­aient des chants qui ryth­maient les saisons.

Qui regarde qui ? Com­ment, à par­tir de son monde d’alliances entre humain, végé­tal et ani­mal, le jar­dinier nous perçoit-il ? Qu’avons-nous per­du, qu’avons-nous gag­né sur le chemin de halage qui mène du 19e siè­cle au 21e siè­cle ?

Don­nez-lui le temps de tra­vers­er les âges et d’accepter votre aujourd’hui. Qu’avez-vous fait de ce dont il a pris soin ? Que sont devenus les arbres qu’il vous avait con­fiés ? Poussé dans le dos par le peu­ple végé­tal, il se heurte à la vic­toire con­tem­po­raine du minéral, pré­fig­urée par la gri­saille de la colonne, de la jalousie, et du car­relage qu’il foule de ses pieds.

Le retour vers un monde dont la nature et ses tribus végé­tales et ani­males n’étaient pas encore totale­ment sac­ri­fiées sur l’autel d’un néolibéral­isme éco­cidaire laisse tout à la fois réson­ner la mélodie de la perte, de la colère con­tre une dévas­ta­tion envi­ron­nemen­tale dont l’humain est respon­s­able et les chants d’une har­monie retrou­vée avec les mul­ti­ples formes du vivant. Médi­ta­tion sur un tableau, sur une manière d’être au monde, en con­nex­ion avec les voix des fleurs, des arbres, des riv­ières, réflex­ions sur la présence sen­si­ble à la terre, le tra­vail des champs, le cycle des saisons à l’heure du virtuel, de l’artificialisation du vivant et de la spa­tio­phagie due à l’expansion de l’homo sapi­ens, évo­ca­tion d’une cam­pagne fla­mande au bord de la Lys, d’un univers cham­pêtre qui n’existe plus, Le Vieux jar­dinier nous plonge dans la beauté flo­rale-végé­tale d’un texte dont les pétales, les branch­es sen­tent le bégo­nia, les herbes folles et les nec­tars de l’enfance.

Véronique Bergen

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