Renée, Helga, Marek

Car­o­line DE MULDER, La poupon­nière d’Himmler, Gal­li­mard, 2024, 285 p., 21,50 € / eBook : 9,99 €, ISBN : 978–2‑07–303545‑5

de mulder la pouponniere d himmlerCar­o­line De Mul­der ne se laisse pas enfer­mer dans un genre. Depuis Ego Tan­go (prix Rossel 2010), cha­cun de ses romans explore un nou­veau ter­ri­toire. Nous sommes cette fois en 1944, à la fin de l’été, dans la cam­pagne bavaroise. Coupé du monde, un cen­tre Lebens­born (lit­térale­ment, « Fontaine de vie ») voit se crois­er les des­tins de trois per­son­nages ; c’est à tra­vers eux que l’autrice peint, sans des­sein d’exhaustivité, cet univers de talc, de linge blanc et de bois verni, facette con­crète des poli­tiques natal­istes et eugénistes du régime nazi. Il y a Renée, qui est française, ton­due et sans nou­velle du sol­dat dont elle attend l’enfant ; il y a la con­scien­cieuse Hel­ga, une sœur du Sec­ours pop­u­laire nation­al-social­iste ; et il y a Marek, le déporté qu’elles n’aperçoivent que rarement, qui trime sous étroite sur­veil­lance aux abor­ds du château.

Si Car­o­line De Mul­der arpente un ter­rain nou­veau avec chaque titre, elle établit égale­ment une con­ti­nu­ité dans son œuvre à tra­vers le soin tou­jours accordé à la langue. Ici, la pri­mauté est don­née au réc­it, mais l’art des phras­es éclatées, sonores n’est jamais loin. Il s’observe en par­ti­c­uli­er dans les chapitres de Marek, où l’attention au corps — qu’il s’agisse de ren­dre compte de la pri­va­tion ou de la douleur — ramène l’autrice vers un style qui rap­pelle par endroits celui de Bye Bye Elvis (2014).

Ses mains en égratignures, en plaies, sont mar­quées de cica­tri­ces et de cors. Pinces, griffes, gouf­fres. Et il a déjà porté la pre­mière poignée à sa bouche, quand il voit. Le pain. Une grande tranche de pain beur­rée. Il se pré­cip­ite, dévore, en regar­dant partout autour, comme pour­suivi, per­son­ne, per­son­ne, de peur qu’on ne l’empêche. Avale, craig­nant que le temps manque.

En demeu­rant au plus près des per­son­nages, la grande his­toire, les boule­verse­ments du print­emps 1945 appa­rais­sent comme des échos sourds. Mais surtout, cette per­spec­tive à hau­teur d’hommes donne à voir Marek, Renée et Hel­ga dans leur isole­ment : Marek avec ses espoirs dan­gereux, qu’il doit taire, Hel­ga avec ses doutes, et Renée avec ses appels sans réponse.

Comme on pro­gresse dans le réc­it, l’on est frap­pé par la doc­u­men­ta­tion qui l’étaie, par l’attention au détail, aux points de procé­dure, même aux odeurs. Mais la recon­sti­tu­tion ne va jamais au-delà du regard des pro­tag­o­nistes ; l’évènement en soi n’importe pas, seul l’évènement vécu est don­né, dans une per­spec­tive non seule­ment sub­jec­tive mais ren­due aus­si lis­i­ble par une économie dans le choix des scènes qui se ren­con­tre plus sou­vent au ciné­ma qu’en lit­téra­ture.

Leurs sit­u­a­tions étant en tout point dif­férentes, les trois per­son­nages don­nent à voir des aspects dis­tincts de la Poupon­nière d’Himmler. Mais il est aus­si intéres­sant d’observer que ces sit­u­a­tions sont en directe rela­tion avec leur psy­cholo­gie, en ver­tu de la notion lit­téraire récente d’agen­tiv­ité. Renée, notam­ment par sa sit­u­a­tion d’étrangère ne par­lant pas la langue, dis­pose d’une marge de manœu­vre étroite ; hormis dans cer­taines scènes, elle en devient un per­son­nage sym­bole de la vio­lence faite aux femmes, aban­don­né par sa famille et par le père de son enfant, vic­time de la vin­dicte pop­u­laire et en proie à l’hostilité des pen­sion­naires. Marek, à l’inverse, sachant ne plus rien avoir à per­dre et ani­mé d’une sorte de survie psy­chique, démon­tre une forte puis­sance d’agir. Le por­trait le plus intéres­sant est toute­fois celui d’Hel­ga, qui se trou­ve dans une sit­u­a­tion de lim­i­ta­tion due à la doc­trine et aux rouages de l’organisation, qui mod­èle toute sa capac­ité d’agir dans le dévoue­ment et puis qui cède au ver­tige.

Enfants aban­don­nés, enfants pris au hasard, enfants nés dans les KZ, envoyés dans des camps de tra­vail, dans des camps de l’Office de rap­a­triement alle­mand, enfants de mères déportées, de mères mortes ou vivantes, enfants de par­ents rebelles, de par­ents expul­sés, réin­stal­lés, déportés, exter­minés. Enfants utiles et inutiles. Val­ables, non val­ables. Faisant bonne impres­sion, mau­vaise impres­sion. Soignés ou stéril­isés ou déportés ou morts. Envoyés dans des camps spé­ci­aux pour mau­vais enfants, dans des insti­tu­tions pour enfants val­ables, Heim­schulen, écoles du Reich, Nap­o­la, BDM, Maj­danek, Auschwitz.

La dernière par­tie du roman laisse courir sans longe ce ver­tige. Une scène qu’il investit est celle de ces feux allumés par les SS pour bruler tous les doc­u­ments du cen­tre et qui recou­vrent tout de cen­dre, de papiers où se lit encore par­fois un nom ou une date… Ici aus­si, l’effet évoque le ciné­ma, et il met en valeur le tra­vail d’une écrivaine per­fec­tion­niste, passée maitre dans le choix de la chose à mon­tr­er.

Julien Noël

Un extrait de La pouponnière d’Himmler

Extrait pro­posé par les édi­tions Gal­li­mard

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