On les appelle translingues, ces auteurs et autrices qui édifient leur œuvre littéraire dans une langue seconde. Sorte de prouesse, pratique singulière (mais finalement assez répandue dans la littérature mondiale), objet d’étude, le translinguisme interroge nos certitudes littéraires et linguistiques.
Le Carnet et les Instants n°222 (janvier 2025) contient un dossier sur le translinguisme dans la littérature belge. Nous vous proposons à présent de mieux découvrir les parcours de quelques autrices et auteurs qui y sont mentionnés.
Lire aussi : Une langue à soi : parcours translingues (Le Carnet et les Instants n°222)
Aujourd’hui : rencontre avec Tuyêt-Nga Nguyên.
Tuyêt-Nga Nguyên : écrire dans une langue comprise de tous
Tuyêt-Nga Nguyên est née au Vietnam et est arrivée en Belgique pour entamer ses études universitaires. Son œuvre romanesque raconte son pays natal, et les horreurs de la dictature qui y sévit. Pour elle, écrire en français est un moyen de raconter cette réalité-là aux lecteurs européens, les Vietnamiens la connaissant déjà.
Le Carnet et les Instants : Comment êtes-vous arrivée en Belgique ?
Tuyêt-Nga Nguyên : Ma mère était une femme indépendante d’esprit. Après mon bac, craignant de me voir, à peine sortie de l’école, me conformer à la tradition et “me marier et porter le nom d’un autre et faire des enfants dans la foulée” si je restais au pays, elle m’a incitée à aller continuer mes études à l’étranger. Comme j’avais suivi une scolarité française, l’idéal était que j’aille en en France, où j’avais d’ailleurs de la famille. C’était cependant impossible, car Saïgon avait rompu ses relations diplomatiques avec Paris. On a ainsi décidé que j’irais d’abord en Belgique, où le français se parle aussi, et me débrouillerais pour passer ensuite en France. J’étais inscrite à l’Université de Liège, où une chambre m’attendait au Sart-Tilman, mais je n’y suis pas allée non plus. J’ai changé d’avis en faveur de l’ULB parce que j’étais tombée amoureuse de sa fac de droit que je trouvais magnifique, et parce que j’aimais sa philosophie. Il me restait à trouver une chambre pour remplacer celle au Sart-Tilman. C’est à cette occasion que j’ai appris mes premiers mots en flamand : Kamer = chambre, Te huur = À louer, Te koop = À vendre. Mais c’est aussi à cette occasion que j’ai vécu ma première rencontre avec le racisme lorsque, malgré l’affiche Te huur/À louer apposée sur leur fenêtre, certaines personnes me disaient, à la vue de mon visage, que c’était déjà loué, avant de claquer la porte. Fort heureusement, j’ai aussi rencontré la bonté et la générosité à cette occasion. Alors que je continuais à chercher un logement sans grand espoir d’en trouver (on était à la veille de la rentrée), une dame qui nettoyait devant sa porte m’a interpellée. De l’âge de ma grand-mère, elle m’a demandé pourquoi j’avais l’air si triste, si j’étais perdue. Je lui ai répondu : « Non, je suis étudiante, je cherche une chambre, mais je n’en trouve pas ». « J’en ai une pour vous », m’a‑t-elle dit. Devant mon étonnement, car il n’y avait pas d’affiche « Te huur/À louer » à sa fenêtre, elle m’a expliqué qu’elle n’aimait pas louer aux étudiants car on ne pouvait pas savoir sur qui on tombait, mais qu’elle faisait une exception pour moi. J’ai logé chez Mme Leroy pendant cinq ans. C’était il y a si longtemps et elle n’est plus, mais je pense toujours à elle. Elle habitait à deux pas de l’ULB et quand je passe dans le quartier (on y trouve beaucoup de restaurants vietnamiens), je le fais en empruntant sa rue et devant sa maison, je lève la tête pour regarder mon ancienne chambre, perchée au deuxième étage, comme on fait un pèlerinage. J’ai raconté cette histoire plus en détail dans mon deuxième livre et je la raconte encore volontiers, pour la faire connaitre, car je la trouve merveilleuse. Mais donc, et pour répondre à votre question, voilà comment j’étais arrivée en Belgique et pourquoi j’y suis restée au lieu d’aller en France, ma première destination.
Une écrivaine d’origine vietnamienne installée en Belgique et qui écrit en français, ce n’est pas banal.
Quand j’ai commencé à écrire, il y a environ dix-sept ans, une autre Vietnamienne, plus jeune que moi, écrivait aussi, et aussi en français. Mais cela fait longtemps que je n’ai plus entendu parler d’elle, et je ne vois pas d’autres Vietnamiens écrire en français en Belgique. Il faut dire qu’on est fort peu nombreux ici, 7 000 environ, contre 350 000 en France, et 2.500.000 aux États-Unis. La plupart des livres sur le Vietnam écrits par les Vietnamiens vivant à l’étranger le sont dans ces deux pays et beaucoup sont écrits en anglais, puisqu’il y a beaucoup de Vietnamiens aux États-Unis. Ces écrivains sont en général des enfants de la première génération de la diaspora, je parle des boat people, ceux qui ont fui leur pays après 1975 [année de la chute de Saïgon, qui prélude à la réunification du Vietnam sous domination communiste, ndlr]. Contrairement à leurs parents, dont la priorité était de gagner de l’argent pour subvenir aux besoins de leurs familles, qui cumulaient plusieurs jobs pour y arriver et qui n’avaient donc pas le temps, ni peut-être l’envie, de se pencher sur le passé, ce passé étant trop douloureux, eux, leurs enfants, en ont la possibilité, et s’ils écrivent, c’est pour chercher à savoir ce qu’on ne leur a pas dit, pour comprendre pourquoi leurs parents ont quitté leur pays pour aller s’établir à l’autre bout du monde. Pour comprendre leur histoire.
Je fais partie de la première génération de cette diaspora, mais je ne suis pas une boat people, puisque je suis partie avant 1975. Je suis une exilée, car après leur victoire, les communistes ont interdit aux Vietnamiens résidant en Occident de retourner dans leur pays. J’ai mis beaucoup de temps avant d’écrire, avant de pouvoir écrire. Je l’ai fait pour ma mère, bien sûr, mais aussi pour mes enfants. Je ne leur avais jamais parlé du Vietnam. Chaque fois que je m’y essayais, je pleurais. Et puis je n’avais pas l’impression qu’ils s’y intéressaient. Ils étaient trop jeunes, des adolescents. Puis ils ont quitté la maison et quand j’ai commencé à écrire, c’était surtout pour leur dire tout ce que je n’avais pu leur dire à haute voix. Je me disais que je pouvais mourir inopinément d’un accident et alors, qui leur raconterait leur histoire vietnamienne ? Je me disais qu’il était de mon devoir de le faire, de leur rendre, avant qu’il ne soit trop tard, ce qui leur appartenait : l’autre moitié de leurs origines. Ils sont en effet nés de père belge.
Histoire de famille
Avez-vous transmis la langue vietnamienne à vos enfants ?
Non. Leur père était bilingue mais nous parlions français en famille, et comme nous habitions en Flandre et qu’ils allaient à l’école en flamand, je m’étais dit qu’il ne fallait pas les encombrer d’une troisième langue. Ce n’était peut-être qu’une excuse.
Vous écrivez essentiellement pour vos enfants ?
Oui, pour des raisons que je viens d’évoquer. J’écris aussi pour ma mère, non seulement pour la remercier de m’avoir encouragée à continuer mes études, même au prix d’une séparation, puisque je devais le faire à l’étranger, mais aussi parce qu’elle avait toujours voulu écrire sur son pays sans pouvoir le faire, par manque de temps, ou parce que c’était trop douloureux. Je sais qu’elle avait commencé, mais elle s’était arrêtée après quelques chapitres. Disons que j’ai réalisé son rêve à sa place, tout en réalisant le mien, qui était aussi d’écrire sur notre pays. Elle aimait beaucoup mes livres, des romans historiques sur le Vietnam, et surtout le fait que j’écrive en français, parce que cela me permettait d’atteindre le public occidental. Pendant la guerre du Vietnam, beaucoup d’intellectuels occidentaux ont pris parti pour le Nord contre le Sud, ce qui a contribué à la victoire du Nord, mais pour quels résultats, puisque libéré selon leurs vœux, le Vietnam est devenu non seulement une dictature, mais l’une des plus dures au monde ? Si j’avais un message à transmettre à ces intellectuels aujourd’hui, ce serait celui-ci : « Vous vous êtes trompés ». Beaucoup l’ont reconnu à l’époque, mais c’était trop tard : le mal était fait.
Le français et le vietnamien
Vous avez été scolarisée en français. Mais vous avez quand même eu accès à l’écrit en vietnamien. Comment cela s’est-il fait ?
On avait deux ou trois heures de vietnamien par semaine. C’était imposé par le gouvernement qui tenait à ce que nous connaissions notre langue nationale un minimum. Pour le reste, tout se passait en français, même les conversations entre élèves, car c’était la langue obligatoire au sein de l’école, qui était une école privée.
Le français était au Vietnam la langue du colonisateur, voire de l’oppresseur. Mais pour vous, le français semble la langue de la liberté.
Le français était la langue du colonisateur, mais comme j’ai étudié et lu dans cette langue à l’école et à la fac et que je l’ai ensuite beaucoup parlée, ayant épousé un Belge, j’en ai une connaissance qui me permet de m’exprimer pleinement à travers elle, ce qui n’est pas le cas avec le vietnamien dont le vocabulaire me manque, faute de pratique suffisante. En ce sens, le français est pour moi une langue de liberté, car quelle liberté plus grande que de pouvoir dire ce qu’on a à dire, clairement, avec des mots justes ? Et n’est-il pas la langue des philosophes des Lumières ?
Dans votre recueil Belgiques, vous écrivez : « Qui dit différence de langue dit différence de culture et partant de là de mentalité ». Vous écrivez en français sur le Vietnam : est-ce que cela implique un décalage par rapport à votre objet ?
Je ne le pense pas. J’ai toujours parlé le français plus que le vietnamien, mais j’ai vécu dix-huit ans au Vietnam dont je garde des souvenirs précis et observe toujours les rites principaux. De ce fait, je me considère enfant de deux cultures, celle d’origine et celle acquise, et elles se retrouvent dans mes livres, où elles cohabitent à leur façon. J’écris en français avec une âme vietnamienne, si on veut. D’ailleurs, si je pense en français, ce qui est normal puisque que j’écris dans cette langue, je compte en vietnamien.
Votre roman 927 est composé pour partie de la traduction du journal d’un Vietnamien, Lôc Vàng, qui a été emprisonné en raison de son amour pour la musique. Vous évoquez la difficulté de transposer le vietnamien en français. Vous expliquez notamment que vous avez sabré dans les métaphores pour être compréhensible. Le texte aurait-il vraiment été incompréhensible sans cela ?
Oui, car les métaphores empruntent beaucoup à la culture. Ainsi, au Vietnam, par pudeur, on ne dit pas faire l’amour, mais l’union du nuage et de la pluie, à vous de savoir qui est le nuage et qui est la pluie ! En attendant, si je traduisais textuellement, les non-Vietnamiens ne comprendraient pas. Je devais donc dire la même chose, mais en français, en tentant de sauver le maximum de saveur. Un autre exemple : les Vietnamiens ne disent pas “Je souffre d’être loin de toi”, mais “Un mince filet de nuage coupe la lune en deux”. C’est très imagé et romantique, mais le même problème se pose : comment traduire sans trahir ? Il y a aussi des mots vietnamiens qu’on ne peut pas traduire en français, pas en un mot. Là, j’en ai donné la définition. Parfois, je me disais que je réécrivais, mais comment faire autrement si je voulais être comprise par mon lectorat ? Je ne connaissais pas Lôc Vàng avant de traduire ses mémoires. J’ai pu cependant retrouver sa trace. Il vit au Vietnam. Nous avons parlé au téléphone. Il ne savait pas non plus que je le traduisais mais m’avait donné carte blanche pour le faire, car il n’était pas un écrivain, disait-il, seulement un homme qui voulait raconter une injustice dont il avait été victime dans sa jeunesse. Le livre publié, je lui en ai fait parvenir un exemplaire. Je l’ai ensuite rencontré au Vietnam. C’était un moment très émouvant, pour lui et pour moi. Tout cela, je l’ai raconté dans le livre, qui n’est pas seulement une traduction, mais aussi l’histoire d’une traduction, une traduction que j’avais d’abord refusé d’entreprendre car je voyais les difficultés qui m’attendaient et qui touchaient aussi à la structure. J’ai finalement changé d’avis, et j’en suis très heureuse.
Vous avez appris le français au Vietnam, dans une éducation française classique. Comment avez-vous perçu le français de Belgique à votre arrivée ?
Je ne l’ai trouvé guère différent de celui que j’avais appris au Vietnam, à part l’accent, que j’ai fini par attraper, car à en croire Madame Leroy, ma logeuse, j’avais l’accent parisien ! J’étais quand même étonnée que le petit pain rond s’appelle pistolet et que la baguette s’appelle mitraillette. Avec mes amis on se disait que c’était bizarre, puisque la Belgique était un pays en paix, pas comme le nôtre ! Ah, les Belges disent aussi savoir pour pouvoir. Je dois dire que je n’ai jamais pu m’y habituer, et j’ai mis du temps à dire septante et nonante, et je ne dis toujours pas J’ai difficile au lieu de C’est difficile pour moi ou Il m’est difficile.
Des éditeurs vous ont-ils déjà dit que vos textes étaient trop vietnamiens, pas écrits en bon français ?
S’ils l’avaient pensé, ils ne me l’ont jamais dit, et comme aucun de mes manuscrits n’a été refusé et que mon premier roman a reçu le prix des Lycéens, je suppose que mon français était convenable. C’est un français classique issu d’une éducation française classique. Il m’arrive cependant d’inventer des mots, farfeluité et saugrenuité, par exemple, en m’inspirant du mot ambiguïté. Je ne respecte pas non plus la ponctuation classique lorsqu’elle nuit à la musicalité de mes phrases, ou bride leur envol.
Vos livres circulent-ils au Vietnam ?
Pas à ma connaissance. Le régime se méfie des romans historiques. Mais des amis belges ont pris quelques-uns des miens avec eux quand ils sont allés au Vietnam et en repartant, ils les ont laissés sur place, à l’hôtel ou sur un banc public. On en a fait des copies et pendant un temp, elles se trouvaient en vente au marché aux puces de Saïgon, aujourd’hui Ville de Hô chi Minh. C’est tout que je sais, mais ce qui est certain, c’est que 927 se trouve au Vietnam, puisque j’en ai offert un exemplaire à Lôc Vàng.
En Belgique
Avec votre parcours et votre bibliographie, comment vous situez-vous vous-même ? Comme une autrice belge ? Une autrice francophone ? Une autrice vietnamienne ?
Je ne me situe en rien du tout. Je suis simplement un écrivain, et si j’écris en français au lieu du vietnamien, c’est parce que je connais mieux le premier que le second et là, je n’y suis pour rien. Disons que la vie l’a décidé. Toutefois, étant donné mon parcours, je me présente comme une autrice belge d’origine vietnamienne.
Vous êtes l’une des rares nouvellistes de la collection « Belgiques » à n’être pas née en Belgique. Quand on vous a proposé de rejoindre la collection, qu’est-ce que cette proposition vous a fait ?
Je l’avais d’abord refusée, car je ne suis pas nouvelliste, et en plus, je ne suis pas Belge. Ce dernier argument a complètement foiré, l’éditeur m’ayant fait remarquer, à juste titre, qu’un regard non-belge serait intéressant pour la collection. J’ai donc accepté. J’ai quand même demandé à mes amis belges de me donner des idées. « T’as qu’à, t’as qu’à », m’ont-ils répondu. J’ai compris que je devais ne compter que sur moi-même, ce que j’ai fait. J’ai écrit six nouvelles. La première évoque Brel, que j’aime beaucoup. Il y en a une sur Ensor, peintre de génie méconnu en son temps, une sur l’ULB, mon alma mater, une sur le parc de Wolvendael, tout près de chez moi, où j’emmenais mes petits-enfants gambader, une sur les attentats de Bruxelles de 2016 qui ont transformé la capitale en war zone et m’ont plongée dans de mauvais souvenirs, et une sur un boat people accueilli par la Belgique. Avec cette dernière nouvelle, je voulais remercier le pays qui m’a adoptée quand j’étais sans pays. J’en avais l’intention depuis longtemps mais ne savais pas comment m’y prendre. Belgiques m’en a offert la possibilité. Je crois que c’est, dans le fond, la raison qui m’a poussée à rejoindre la collection.
Vous cherchez une forme d’universalité dans ce que vous écrivez ?
Je dirais plutôt que l’universalité s’est imposée dans mes livres. J’y parle en effet de la guerre et des souffrances qu’elle entraîne, non que j’en aie envie, mais parce que, née dans une guerre, celle d’Indochine, j’ai grandi dans une autre, celle du Vietnam, et qu’il m’est impossible de ne pas en parler, et quoi de plus universel que la guerre qui, hélas, existe de tous temps et frappe partout. L’universalité s’est aussi invitée dans mon écriture par la force des choses : née en Asie, j’ai étudié en Europe où j’habite, vécu en Amérique pendant plusieurs années car ma famille vietnamienne s’y est établie après 1975, vécu plusieurs autres années en Afrique pendant mon mariage, et ces quatre continents se retrouvent dans mes livres, chacun aves sa culture, ses croyances, ses rêves et ses espoirs.
Vous avez écrit sur le Vietnam et sur la Belgique. Votre parcours vous donne une distance singulière par rapport à ces deux pays. Cette distance est-elle nécessaire à l’écriture ?
Je ne sais pas. Je ne me suis jamais posé la question. Quand j’écris, j’écris.
Rapporteuse de l’Histoire
Vous avez choisi d’écrire plutôt que de parler. Est-ce une question de pudeur ?
Non. Mais quand le temps est venu pour moi d’écrire, je n’étais personne et personne ne m’invitait, ni ne serait venu m’écouter. D’ailleurs je n’y pensais pas. J’écrivais. Puis mon premier manuscrit a été accepté, puis il en est sorti un livre qui a reçu le prix des Lycéens, et j’ai commencé à être invitée à parler, ce que je fais très volontiers, pour faire connaitre mes livres et les raisons qui m’ont poussée à les écrire, pour rencontrer mes lecteurs. J’ai beaucoup aimé l’intervention d’une lectrice. Elle a dit que le personnage principal de mes livres n’est ni ma mère, ni moi, ni celui-ci ou celle-là, mais le Vietnam. Cela m’a beaucoup émue car elle avait vu juste, sans que j’aie eu à le crier dans mes pages. Il y avait aussi ce lecteur. Venu me trouver à une rencontre littéraire, il avait sur lui un carnet de notes, qu’il a ouvert devant moi : il était rempli d’extraits de mes romans, les trois premiers, qui forment une trilogie sur le Vietnam. Cela m’a bouleversée : ce lecteur était jeune, vingt-cinq ans à tout casser. Je ne pense pas que le carnet appartenait à quelqu’un d’autre, à sa grand-mère par exemple, car je l’ai dédicacé à son nom à lui, qu’il m’avait donné.
Dans votre cas, peut-on dire qu’être écrivain, c’est être témoin ?
Je me vois plutôt rapporteuse de l’Histoire, celle sur mon pays. Je n’ai en effet été témoin de rien. J’étais pensionnaire chez les bonnes sœurs et je sortais peu. Je n’ai rien vu de la guerre proprement dite, à part les hélicoptères de l’armée dans le ciel et les militaires dans la rue. Ensuite je suis partie étudier en Belgique. Je n’ai pas souffert dans ma chair, comme tant d’autres. C’est peut-être pour cela que j’écris. Je devais le faire, non pas pour témoigner, mais pour rapporter. Et là, j’ai souffert. Vingt ans de guerre et des millions de morts pour aboutir à une dictature ! J’ai beaucoup pleuré devant mon écran. Aujourd’hui, je ne pleure plus. Je regarde mes livres et je me sens bien : ils m’ont permis de rendre hommage à ma mère de son vivant, car elle a lu la trilogie avant de s’éteindre, et ils sont également le bien le plus précieux que je pourrai laisser à mes enfants, car ils contiennent leur histoire vietnamienne. C’est important de savoir d’où l’on vient.
Je publierai peut-être encore, mais j’ai écrit l’essentiel.
Propos recueillis par Nausicaa Dewez
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