Yves NAMUR (sous la direction de), Littérature et Photographie. Académie royale de langue et de littérature française de Belgique, 2025, 128 p., 16 €, ISBN : 978–2‑8032–0088‑7
Immanquable dès le premier abord : la diversité même de cet ouvrage où dix auteurs/autrices s’intéressent aux relations entretenues avec la photographie par une série d’autres l’ayant, depuis le début des années 1980, pratiquée, ou observée, ou commentée, ou mise en retrait. Ce petit livre réunit les interventions prononcées en novembre 2024, lors d’un colloque organisé à Bruxelles par l’Académie royale de langue et de littérature française. Dix interventions : celles de Jan Baetens, Danielle Bajomée, Muriel Claude, Luc Dellisse, Hélène Giannecchini, Philippe Lekeuche, Yves Namur et Martine Renouprez. Autant dire qu’il en ressort des approches significativement différentes sur la thématique abordée, témoignant de l’impact incroyablement fécond qu’a procuré l’image photographique depuis son invention par Niépce, vers 1825, et ce qu’il en advint par la suite. Impossible ici de rendre compte en détail des apports particuliers de ces dix chapitres en noir et blanc. Mais à travers ces pages viennent s’inscrire des éléments qui, dans leur disparité, semblent autant de pointeaux marquants au sein du territoire délimité.
Ainsi peut-on remarquer que trois figures aujourd’hui référentielles apparaissent au fil des pages, régulièrement, chez les uns et les autres. Roland Barthes s’impose largement en tête, avec La chambre claire. Note sur la photographie, qui parait en 1980. Un demi-siècle plus tôt, en 1931, Walter Benjamin avait livré sa Petite histoire de la photographie, qui n’a cessé jusqu’à nos jours d’irriguer les réflexions d’artistes et créateurs débordant le cadre strict du titre donné. Le troisième homme, si l’on ose dire, est Denis Roche : poète d’abord, membre du groupe « Tel Quel », écrivain, plus tard créateur au Seuil de la collection Fiction & Cie. Roche décida un jour de renoncer abruptement à la poésie écrite pour transmettre la sienne autrement, à travers son Boîtier de mélancolie ou encore, au sens propre, les réflexions de La photographie est interminable (en 2007), autour d’un large corpus d’images photographiques personnelles tenant à la fois du journal intime et de la relation au réel, prosaïque ou fantasmé, façonné par l’inconscient sans avoir l’air d’y toucher.
Pointons également le mot « apparition » (et ses dérivés). Hervé Guibert a donné à l’un de ses livres le titre de L’image fantôme (1981), à un autre encore celui de Vice, photographies de l’auteur (1991, dix-neuf photographies, suivies de dix-neuf textes courts, descriptifs ambigus des images) sans compter ses articles publiés dans Le Monde où l’écrivain a longtemps livré comptes-rendus d’expositions et portraits de photographes. Marguerite Duras, rappelle Danielle Bajomée, évoquait à propos de L’amant (1984) une essentielle « photographie originale invisible » ainsi absente, faisant toujours défaut : la « photo absolue » disait-elle, qu’elle ne pouvait expliciter et faire exister qu’en usant des mots – et de sa rhétorique particulière. Dans La geste (1966), récit de l’écrivaine Claire Lejeune, la narratrice se figeait « à la vue d’une image mentale » d’elle et de l’être aimé, relate Martine Renouprez : « Nous étions sur le miroir intimement épousés comme le sont les noirs et les blancs dans un négatif photographique. Nous étions tout. »
Philippe Lekeuche souligne comment les notions de Freud (la « pulsion de regarder ») et de Lacan (la « pulsion scopique ») permettent d’importer la présence de l’inconscient dans l’acte photographique, mais aussi l’avènement puissant d’un désir, d’une attente, que la photographie « chercherait à fixer durablement dans une perception ». Mais on peut emprunter également d’autres voies : celle du roman-photo très consciemment scénarisé par Benoit Peeters et Marie-Françoise Plissart (Fugues, 1983) évoqué par Luc Dellisse, ou encore la coexistence littérature et photographie en tant que média formel à part entière, nommé alors par Jan Baetens « photolittérature », dont l’imprimé livresque devient traduction. Relevons encore, dans ses brassages aux frontières parfois bien minces, le rapprochement opéré par Muriel Claude entre les pratiques de l’écriture poétique et de la photographie à l’aune de la culture japonaise (le « kekkai », passage, limite, séparant et reliant à la fois deux espaces).
Et on ne manquera pas de saluer ici la reconnaissance donnée à la si singulière photographe et écrivaine Alix Cléo Roubaud (1952–1983), dont Hélène Giannecchini ravive avec précision et délicatesse le travail, une « autobiographie transversale » dans le voisinage de l’infra-ordinaire cher à Perec. Ce qui l’amenait à mettre régulièrement à la poubelle ses négatifs, une fois qu’elle en avait utilisé les ressources par le tirage et l’écrit. C.Q.F.D.
Alain Delaunois