Un coup de cœur du Carnet
Véronique BERGEN, Le collectionneur, Onlit, 2025, 272 p., 22,90 €, ISBN : 978–2‑87560–178‑0
Véronique Bergen affectionne les listes. On se souvient de la litanie de noms de rues qui ouvrait, comme un poème, son Marolles. Dès le titre, on imagine aisément que Le collectionneur, son nouveau roman paru chez Onlit, sera lui aussi riche en énumérations.
Celle des merveilles qui composent la collection d’Andreas, « le prénom de Baader, de Vesalius, du contre-ténor Scholl », héritier des tableaux amassés par son oncle Rainer. Picasso, Modigliani, Klee, Chagall, Klimt, Matisse et bien d’autres : le cadeau est somptueux, mais empoisonné.
Car Rainer a amassé ces richesses dans les années 1930 et 1940, en spoliant sans états d’âme des collectionneurs juifs. Pour son propre bénéfice et celui de Göring, qu’il approvisionnait en chefs‑d’œuvre. Andreas est tiraillé entre la conviction qu’il doit rendre le butin et l’envie de le conserver auprès de lui, entre la mauvaise conscience face à l’ignominie et la joie de posséder et de contempler chaque jour son trésor, dissimulé aux yeux du monde dans « la pièce de Barbe-Bleue ». Rainer, en bon sbire du nazisme, a consciencieusement établi la liste de toutes les œuvres qu’il s’est appropriées. Dimensions, titre, artiste, numéro d’ordre, description sommaire, et provenance — le crime est consigné noir sur blanc.
Bien que l’histoire se passe à Bruxelles aujourd’hui, Véronique Bergen nous plonge à nouveau, après Clandestine et son essai sur Portier de nuit, dans l’atrocité de la Deuxième guerre mondiale, évoque les marchands d’art dépossédés, les peintres et leur destin, les tableaux et leur histoire, la résistante Rose Valland qui a sauvé certaines œuvres de l’envoi en Allemagne et a considérablement aidé à la restitution après la guerre. Dans la spoliation des biens artistiques appartenant aux Juifs, la romancière relève l’insoluble contradiction du régime nazi, barbare sanguinaire d’un côté, et amoureux de l’art d’autre part – Hitler et Göring étant même des collectionneurs fanatiques. Le collectionneur rappelle au passage que nombre d’œuvres volées n’ont toujours pas retrouvé leurs légitimes propriétaires.
Des cent mille œuvres d’art pillées par les nazis, près de quarante-cinq mille ont été restituées après la guerre. Où se cachent les milliers qui n’ont pas retrouvé le chemin du bercail ? Aux côtés des objets d’art volés par le IIIe Reich, les biens culturels, les œuvres d’art d’Afrique, d’Asie, d’Amérique du Sud, du Nord, d’Océanie exposés dans des musées européens, américains, attendent leur restitution, leur retour au pays.
Les crimes nazis ouvrent un questionnement plus large sur les pillages organisés tout au long de l’Histoire, sur les ravages de la colonisation. Le collectionneur n’esquive pas non plus la situation d’Israël aujourd’hui.
le cycle des victimes devenant bourreaux, des persécutés métamorphosés en persécuteurs atteint sont acmé. […] Pris en otage par un gouvernement fasciste, Israël meurt de sa propre main en gazant Gaza.
L’œuvre de Véronique Bergen donne souvent la parole à ceux qui ne l’ont pas : les exclus du système, les animaux, les êtres inanimés… Le collectionneur fait parler les œuvres d’art. Elles racontent leur histoire (on admirera au passage la somme d’érudition que mobilise chaque récit), et leurs propriétaires successifs. Andreas considère les tableaux de la collection comme son « harem » ; dans son minutieux catalogue, Rainer leur consacrait des “ekphras[e]is rédigée[s] dans la tourmente de la guerre”, descriptions factuelles, objectives, qui ne disaient rien de leur singulière puissance, de leur souveraine beauté. Les chapitres où les œuvres s’expriment renversent les perspectives, métamorphosent les objets en sujets pensants et leurs propriétaires, ces regardeurs avides, en objets de regard.
Ailleurs, la narration est confiée à Eva, l’escort qui a séduit Andreas. Celle qui n’apparaissait tout d’abord que par le point de vue de son amant s’affirme dans sa subjectivité et se révèle maltraitée par la vie, mais forte, lucide, sensible.
Ébranlant tout point de vue hégémonique, la polyphonie qui structure Le collectionneur redonne aussi vie à Rainer, qui se refuse à toute contrition, et à Hannah, sa fille. Dans l’un des plus brefs et des plus percutants segments du livre, elle crache à la face de son géniteur :
disparais reviens en deçà de ta naissance
remballe tes spermatozoïdes SS tes lunes noires
ne me donne plus jamais le jour.
Moins visibles que sa collection d’art, les gênes du bourreau sont un héritage au moins aussi lourd.
Nausicaa Dewez
