Jacques Sojcher l’éveilleur

Jacques Sojcher

Jacques Sojch­er

Com­ment par­ler de Jacques Sojch­er alors qu’en 1981 il pub­lie Le rêve de ne pas par­ler ? Com­ment évo­quer son œuvre de poète, de philosophe-artiste sans trahir son appé­tence pour les régions du mutisme, pour les zones où le dire veille sur ce qui se dérobe au nom­ma­ble ? Une œuvre se place sous une con­stel­la­tion de signes qui la catal­y­sent, qui lui pro­curent son feu cen­tral ou ori­en­tent son mou­ve­ment de créa­tion.

C’est sous un ciel de Stim­mungen, de con­cepts-affects que se tien­nent les recueils poé­tiques, les essais philosophiques, sur la pein­ture, les pièces de théâtre de Jacques Sojch­er, son roman Jac­ki est sage. Au nom­bre de ces con­cepts-affects, de ces notions inten­sives, je men­tion­nerai le non-savoir, les orig­ines bar­rées, l’enfance éter­nelle, la pas­sion puérile, les femmes, la joie, le nom « juif ». La pen­sée de ce pro­fesseur émérite de philoso­phie et d’esthétique à l’Université Libre de Brux­elles est incon­testable­ment celle d’un philosophe-artiste au sens de Niet­zsche et de Jean-Noël Vuar­net, d’un arpen­teur des ter­res du non-savoir, qui, en un mou­ve­ment de séces­sion par rap­port à la Loi dis­cur­sive, aléthique, à la ratio­nal­ité et au nor­matif, explore des ques­tions vital­istes, un gai savoir césuré de la méta­physique.

Prodigieux péd­a­gogue, forgeant une pen­sée créa­trice irriguée par Niet­zsche, Lev­inas, Spin­oza, Deleuze, Der­ri­da, Kierkegaard, mais aus­si Edmond Jabès, Mau­rice Blan­chot, Pes­soa, Rim­baud, les arts plas­tiques, le ciné­ma, le philosophe-poète revendique une poé­tique du bégaiement, de ce que Pas­cal Quig­nard nomme bal­bu­tiement. À savoir, une poé­tique tail­lée dans la méfi­ance à l’égard du monde des adultes, à l’égard d’un lan­gage pris dans le corset d’un usage social et for­maté. L’initiation philosophique, poé­tique et exis­ten­tielle qu’il nous offre relève d’une maïeu­tique aporé­tique, d’un man­i­feste en faveur du non-savoir. À l’écart du com­plexe for­mé par l’alliance du savoir et du pou­voir, sans plus la foi dans des ambi­tions épisté­mologiques écras­ant ce qui ne relève pas de leur régime, l’accueil du non-su con­sone avec une pri­mauté de l’éthique sur le cog­ni­tif et sur l’ontologique. La volon­té de vérité n’est que le masque d’une volon­té de sécu­rité qui nous empêche de creuser un autre rap­port au monde, libre et inno­cent. C’est à cette ouver­ture à la fête des sens, à l’amor fati que l’œuvre de Jacques Sojch­er nous invite.

La mise en ques­tion rad­i­cale met en ques­tion le con­cept même de vérité et, par­tant, celui de sta­bil­ité (de sujet, de chose, de fait) (…) Mais, deman­dons-le nous encore une fois, pourquoi l’éclatement de la vérité ? Parce qu’aucune évi­dence ne peut la faire recon­naître, parce que l’évidence n’est qu’une foi en la vérité qui a échap­pé au doute pas assez rad­i­cal, au doute trop léger de Descartes. (Niet­zsche. La ques­tion et le sens. Esthé­tique de Niet­zsche, Aubier Mon­taigne, 1972, p. 18–19)

Celui qui se définit comme « pro­fesseur d’incertitude » éprou­ve dans le champ de la philoso­phie le principe d’incertitude for­mulé par Wern­er Heisen­berg en physique. Non pas une déroute ou une fail­lite du con­cept mais une atten­tion à la charge extra-con­ceptuelle, extra-rationnelle qu’il porte en lui et qui lui pro­cure sa néces­sité. Le motif musi­cal et philosophique du « sans pourquoi » pulse le chemin du non-savoir. Entr­er dans le non-savoir, quit­ter le désir d’un savoir qui soit celui du maître et de la Vérité, c’est pren­dre acte d’une expéri­ence intime, percevoir que le temps des « pourquoi ? » est révolu.

Fils de l’exil                                                                 

Édités chez Fata Mor­gana, ses recueils poé­tiques — La con­fu­sion des vis­ages, Le sexe du mort, L’idée du manque, C’est le sujet, Trente-huit vari­a­tions sur le mot juif, Éros errant, Joie sans rai­son  —, sou­vent accom­pa­g­nés par les dessins de créa­teurs amis (Arié Man­del­baum, Richard Kenigs­man, Sarah Kalisky) remon­tent le fil du temps, le fil des mots, dans une expéri­ence poé­tique acquise à tout ce qui désen­trave ce « rêveur d’actes ». Portés par la nudité du verbe et l’économie lan­gag­ière, les phras­es dansent entre appari­tion et sub­mer­sion, entre affir­ma­tion ontologique et glisse­ment dans le retrait. Dans le sil­lage de Mau­rice Blan­chot, tout livre est un livre à venir, frangé d’innommable, butant sur un impos­si­ble struc­turel qui délivre un devoir éthique : ne pas forcer l’imprononçable, être le gar­di­en de l’innommable con­den­sé (mais pas exclu­sive­ment) dans le nom « juif ». L’écriture s’emploie à « exor­cis­er la chose innom­ma­ble » (La con­fu­sion des vis­ages, Fata Mor­gana, 2019, p. 59) tapie der­rière le mot « mort ».

Dans une trans­la­tion du vis­i­ble au lis­i­ble, le Vis­age de Lev­inas, cette tran­scen­dance dans l’immanence sur laque­lle j’ai à veiller, se matéri­alise dans des mots-caress­es écrits depuis l’en deçà de la maîtrise et à par­tir d’un sujet réin­ven­té.

Caresse l’enfant qui dort
dans la mémoire
de l’homme. (La con­fu­sion des vis­ages, p. 21)

Si l’enfance est une terre d’accueil sous­traite au monde des adultes, si elle des­sine l’horizon de l’in-fans, de celui qui ne par­le pas, qui se tient en deçà du lan­gage, du sym­bol­ique, elle est aus­si un état d’être au monde, un lieu de vie qui « empêche l’homme adulte d’exister ». Cette entrave est vécue comme une chance, comme une affir­ma­tion en acte du devenir enfant chez Niet­zsche.

Le fils d’Aron  (né en Slo­vaquie) et d’Idesa (née en Pologne) porte en lui une enfance éter­nelle, qui per­dure et qui, en sa sur­vivance, pro­tège con­tre le devenir adulte. Motif cen­tral de l’œuvre sojchéri­enne, la puéril­ité délivre un état, un espace-temps passé, présent et à venir qui garan­tit la non-absorp­tion dans la sphère sociale, économique du monde des adultes.

Le petit garçon
qui est en lui
empêche l’homme adulte
d’exister

Ce qui sépare de l’enfance
est la trahi­son (La con­fu­sion des vis­ages, p. 23)

Si le chant de l’innocence, du devenir est l’horizon sous lequel l’œuvre se tient, l’ombre de Kaf­ka plane cepen­dant, sur des textes poé­tiques han­tés par le sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité, d’imposture, dévoilant les min­utes d’un procès inten­té con­tre soi. L’imposture est celle de l’enfant sur­vivant, à qui la vie a été échue alors que le père est mort, déporté à Auschwitz. Qui dit impos­ture dit usurpa­tion, vol d’une place qui n’est pas la sienne.

Et si j’étais un usurpa­teur
Celui qui a pris sa place ? (Trente-huit vari­a­tions sur le mot juif, Fata Mor­gana, 2014, p. 32)

C’est pour dénon­cer l’imposture
d’avoir pris la place du mort (La con­fu­sion des vis­ages, p. 27)

 Tu te sépares de toi
pour te punir d’être là (Trente-huit vari­a­tions sur le mot juif, p. 16)

Le poids d’un sen­ti­ment d’imposture prend aus­si le vis­age d’une con­fu­sion des vis­ages, d’une indis­tinc­tion des sujets, du père et du fils. La parabole « Devant la loi » de Kaf­ka se retrou­ve relue par un Don Juan défi­ant le Com­man­deur et se voit traduite dans le para­doxe d’une absence de sen­tence qui s’affirme comme la seule sen­tence. « Je te con­damne / à la légèreté cap­i­tale, / à l’absence de sen­tence » (La con­fu­sion des vis­ages, p. 68).

sojcher la confusion des visages

La poésie accom­plit un retour vers les orig­ines bar­rées, vers la préhis­toire brouil­lée d’un être qui, se livrant au français, se sait por­teur du yid­dish de la mère, un yid­dish en con­tre­bande qui « dort sous les mots ».

Ce que le mort a lais­sé en héritage, c’est un via­tique, un douloureux passe­port pour l’existence, mais aus­si un térébrant sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité. J. S., athée joyeux, athée mys­tique, n’est pas le fils que le père, pieux, aurait souhaité avoir[1]. Dans le cabas lais­sé par le dis­paru, bour­donne la mort en héritage.

Le rasoir et le blaireau.
La trousse de toi­lette.
Une mon­tre avec sa chaîne
En or.
Quelques livres de prière.
L’héritage du mort (Trente-huit vari­a­tions sur le mot juifp. 7)

Le désir de « régress­er dans le som­meil » (Trente-huit vari­a­tions sur le mot juif, p. 44) traduit l’effort pour retrou­ver l’aube de l’engendrement, le père sous le sans-père, l’alliance vitale sans l’anti-commandement « Tu Tueras ton prochain » édic­té par le IIIème Reich. Quand la for­mule «  il [le mot juif] demande une sépul­ture » (Trente-huit vari­a­tions sur le mot juifp. 12) troue la page, on pressent que le tombeau ensevelis­sant le voca­ble, l’empêchant d’être un cadavre nom­i­nal à l’air libre, a pour mis­sion d’offrir un mau­solée au père.

Quatuor de deux con­sonnes et de deux voyelles, « Juif » est le mot de passe. C’est aus­si un schib­bo­leth que le nazisme a retourné en organe de per­sé­cu­tion.

Juif est le mot de passe.
Tu enlèves la mezouza.
Tu ne portes pas la kip­pa (Trente-huit vari­a­tions sur le mot juifp. 9)

Le fils de l’exil (L’idée du manque, Fata Mor­gana, 2023, p. 28) invente une manière de tra­vers­er l’existence qui repose sur l’élection du verbe, de la pen­sée et la pas­sion des femmes, de l’amour. Dans une fil­i­a­tion avec le père four­reur, les mots du fils sont des four­rures qui rapiè­cent le trou noir des orig­ines. Une des ver­tus de la foi dans l’amor fati, c’est d’acquiescer, de dire oui à ce qui arrive « pour effac­er le passé », de lancer un « oui » proche de celui de Mol­ly Bloom à la fin d’Ulysse en amputant l’héritage niet­zschéen de la doc­trine de l’éternel retour (du même ou du dif­férent).

Avance sans retour.
Dis oui
à ce qui arrive
pour effac­er
le passé (C’est le sujet, Fata Mor­gana, 2014, p. 49)

Apatridité

La con­di­tion de l’être J. S. et de sa pen­sée est celle de l’apatride, de l’« égo zéro ». C’est avec Niet­zsche que le petit Jac­ki partage une apa­trid­ité de principe et non pas seule­ment con­jonc­turelle. « Le pas­sage de la ques­tion à la créa­tion (qui est l’exaltation de l’énigme, non son achève­ment) sup­pose un fond com­mun de non-savoir (d’obscurité), sup­pose la com­mu­nauté du dehors. Niet­zsche donne sou­vent à ce dehors le nom d’apa­trid­ité et au penseur-créa­teur celui de sans-patrie. » (Niet­zsche, p. 23) La con­struc­tion légère et grave d’une patrie de sub­sti­tu­tion emprunte la voie de l’écriture et de la pas­sion des femmes, deux tro­pismes logés sous l’enseigne de l’infini.

sojcher jacki est sage

Dans Jac­ki est sage, un roman auto­bi­ographique qui fait retour sur des scan­sions de l’existence, la mis­sion de l’écriture est affir­mée sans détour dans le finale du livre : la promesse que recèle l’écriture est de « faire revivre les morts ». Appliqué à la pen­sée, à la lit­téra­ture, à la vie, à la joie, le mantra du « sans pourquoi ? » se con­necte à une visée presque mes­sian­ique : la résur­rec­tion des morts, un pluriel qui dis­simule la renais­sance d’un mort, du père dis­paru. On ne sait si la promesse chevil­lée au verbe est hon­orée, tenue, ne fût-ce que par­tielle­ment. La rédemp­tion est indé­cid­able.

Regard rétro­spec­tif sur les décen­nies écoulées, Jac­ki est sage se clôt sur une sagesse que seule l’entrée dans la vieil­lesse (cou­plée à une jeunesse indéboulonnable) pou­vait délivr­er. La mal­adie de l’origine se résout en grande san­té dès lors que l’écriture de ce réc­it accom­plit pré­cisé­ment un retour à l’origine, au ven­tre mater­nel via l’écriture. Divisé en cinq chapitres, le pre­mier et le dernier dénom­més « 0 », le réc­it se con­clut sur une libéra­tion hors de la sphère du juge­ment, sur la con­quête d’une réc­on­cil­i­a­tion, d’une légèreté en laque­lle se résout la souf­france des orig­ines. Tout se lève sur une terre promise qui adopte la forme d’un cer­cle.

Me voici, mère, je suis revenu dans ton ven­tre.
Me voilà, père, je suis le jail­lisse­ment de ta semence.
Le cer­cle est accom­pli.
Le temps n’existe plus. Il n’y a plus per­son­ne.
Écrire pour cor­riger la biogra­phie.
Écrire pour faire revivre les morts.
Écrire sans pourquoi (Jac­ki est sage, Les Impres­sions nou­velles, 2023, p. 149)

J.S., c’est aus­si la pas­sion des masques, du voilement/dévoilement, la ren­con­tre des lib­ertins et des moral­istes, de Casano­va et de Pas­cal, le souf­fle de l’athéisme, le cri d’un athée qui, dans sa pièce de théâtre Tsimt­soum, imag­ine un homme en colère qui intente le procès de Dieu. Dieu a beau être mort, par la vie de sa mort, il encom­bre encore les esprits, leste encore les corps. Que faire, après Niet­zsche, de cette présence d’un « Dieu voleur » (Trente-huit vari­a­tions sur le mot juif, p. 20), sachant qu’il est un voleur de prépuce qui, au tra­vers de cette abla­tion, établit une Alliance avec le sexe du cir­con­cis ? Par quel art de la joie retrou­ver l’innocence adamique et « èvique » dans un jardin « sans Yahvé » ? La rela­tion de l’athée à la Tran­scen­dance prend par­fois des allures plus clé­mentes, dans un pari pour une nou­velle donne. « Tu lis Spin­oza pour accorder à Dieu une sec­onde chance » (Trente-huit vari­a­tions sur le mot juif, p. 21).

Tout est bat­te­ment entre dire et se taire, entre le phras­er et « l’étoile jaune du silence » (C’est le sujet, p. 16) entre mémoire et oubli, entre dias­po­ra d’un peu­ple et celle du sujet, entre ironie mélan­col­ique, auto-déri­sion et can­tique de l’allégresse[18].

Entre le monde réel et celui des idées et des mots, la rela­tion prend tan­tôt la forme d’une dis­tance, d’un hia­tus, tan­tôt celle d’une con­corde, d’une séduc­tion réciproque. L’essence para­doxale du verbe vient de ce qu’il est tout à la fois passerelle — à tout le moins promesse de passerelle — vers l’être et entrave à l’accès à un réel non-médié. Dans cer­tains frag­ments de La con­fu­sion des vis­ages, l’abîme entre la rive du réel et celle des mots, de la pen­sée pré­vaut. « Le réel n’est pas dans ta cham­bre, / tapis­sée de mots et d’idées » (p. 35). Dans le même recueil ou dans d’autres textes poé­tiques, la valence ambiguë du lan­gage se lève au prof­it de la recon­nais­sance de sa dimen­sion de sacre ontologique. « Le nom est l’être des choses » (La con­fu­sion des vis­ages, p. 71) dès lors qu’il suture l’être à son principe.

sojcher le sexe du mort

L’amoureux des femmes, le « petit Casano­va », le dis­ci­ple de Don Juan con­fie avoir le « nar­cis­sisme du zizi » (Jac­ki est sage, p. 141), échafaud­er des hypothès­es sur le pos­si­ble don juanisme hérité du père. Dans  Le sexe du mort, par­lant de l’in-su qui recou­vre le père, il écrit « Peut-être était-il un Don Juan ? » (p. 46). Dans l’univers sojchérien, le physique est méta­physique, le cor­porel s’avance comme l’ombilic d’une pen­sée vivante. Au creux de l’étreinte des amants, dans la moi­teur des chairs, l’absence aigu­ise l’appétit pour une joie en imma­nence, catal­yse la quête d’un cor­don ombil­i­cal amoureux. Jusqu’à la con­fu­sion des vis­ages de l’aimée et de l’aimé, jusqu’à l’atteinte d’une androg­y­nie pri­mor­diale. Avec, au fond des poches trouées, la révéla­tion de la nature de l’érotisme, à la fois pléni­tude et manque dès lors que le dieu Éros est présen­té, dans Le Ban­quet de Pla­ton, comme le fils de Poros et de Pénia, de la satiété (Poros) et de la pau­vreté (Pénia).

Les cendres du père

Les incur­sions de Jacques Sojch­er dans le domaine des arts plas­tiques élisent Paul Del­vaux (Paul Del­vaux ou la pas­sion puérile, Le Cer­cle d’art, 1991), le sculp­teur Georges Jean­c­los (Jean­c­los. Prier la terre, Le Cer­cle d’art, 2000). L’œuvre de Paul Del­vaux s’enroule autour d’un imag­i­naire sur­réel bruis­sant de femmes nues et de gares, celle de Jean­c­los tra­vaille la terre à laque­lle ce sur­vivant de la Shoah adresse une prière, sculp­tant des créa­tures qui tien­nent du golem et d’une matéri­al­i­sa­tion de kad­dish. Ques­tion­nant la genèse du regard, les noces du vis­i­ble et de l’invisible, leurs points de fuite, Jacques Sojch­er enracine l’engendrement du voir dans les tro­pismes de l’onirisme et la prég­nance des sen­sa­tions de l’enfance. Com­ment le désir en tant que cona­tus, en ses mul­ti­ples expres­sions, monte-t-il au vis­i­ble dont il sonde l’envers du décor, les couliss­es de l’inconscient ? Com­ment cette flamme désir­ante, point d’ombilic de tout geste créa­teur, ali­mente-t-elle la quête lit­téraire, poé­tique ? La pen­sée poé­tique de l’auteur sonde les manières dont l’écriture se prête au jeu de trans­mu­ta­tion de l’expérience nue, vécue, muette, en logos. Que perd-on dans le gain, que gagne-t-on dans la perte générée par la tra­duc­tion des nappes de sen­so­ri­al­ité en une archi­tec­ture dis­cur­sive ? Si le silence sem­ble lové comme un fœtus dans le ven­tre des mots du poète, n’est-ce pas dans l’espoir de con­trari­er la loi de la perte de l’antéprédicatif, induite par le pas­sage au prédi­catif ? Dans le vœu de ne pas bâil­lon­ner l’enfance, l’in-fans, celui qui ne par­le pas, le prince de l’antéprédicatif ? Avec Pas­cal Quig­nard, avec Jean-François Lyotard, Hof­mannsthal et d’autres, Jacques Sojch­er inter­roge la scène anthro­pologique de l’entrée dans le lan­gage. Quel deuil de la forge inar­tic­ulée des pul­sions, de l’intensité de la matière sen­si­ble s’opère-t-il sans qu’on en ait tou­jours con­science quand on les phrase, quand on les dis­ci­pline dans le roy­aume de la let­tre ? Que reste-t-il du bloc noc­turne du passé, de la musique du jadis, de la scène prim­i­tive, de la nuit sex­uelle dirait Pas­cal Quig­nard quand on emprunte le défilé des voca­bles, quand on saute dans l’arche lin­guis­tique ? Dans quelles zones de la créa­tion affleurent des embruns fic­tion­nels de l’événement de l’engendrement tombé dans l’oubli ?

Jacques Sojch­er écrit à l’endroit où, agité de trem­ble­ments, le sens défaille, à l’endroit où les mots hési­tent sur le bout de la langue. Élisant un principe de sobriété ver­bale, il laisse le doute infuser dans l’identité per­son­nelle et dans le tem­ple du lan­gage. On y ver­ra une appé­tence poé­tique pour le jeûne, pour le frag­ment, pour l’horizon du mutisme, envers d’une atti­rance pour les corps féminins, pour la chair des amantes éprou­vée comme un tal­is­man d’anti-mort.

In fine, la ques­tion qui se lève s’ébauche ain­si : com­ment est-il pos­si­ble d’écrire quand on est un sur­vivant cloué à la croix de l’Histoire, à la croix du 20ème siè­cle, ce siè­cle coupé en deux par la césure (peu hölder­lin­i­enne) de la Shoah ? Com­ment écrire sur les cen­dres du père mort, sans le meur­trir, sans trahir son absence ?  C’est depuis la ligne du silence qui s’est refer­mée sur le père déporté que Jacques Sojch­er écrit. C’est depuis le gouf­fre de l’anéantissement qu’il déploie une pen­sée-vie, un vital­isme acquis à l’éthique spin­oziste de la joie.

sojcher joie sans raison

Dans la bar­que de Jacques qui, ne l’oublions pas, est aus­si acteur (dans des films d’André Del­vaux, de son fils Frédéric Sojch­er, de Clau­dio Pazien­za) et directeur de revues, un éter­nel enfant fait des cla­que­ttes avec des mots que les femmes por­tent à leurs bouche avec gour­man­dise. Comme dans l’univers de Stéphane Man­del­baum, le sexe et l’érotisme se dressent con­tre la Shoah, affir­ment leur résis­tance à toute entre­prise de destruc­tion. Dans Joie sans rai­son, il le for­mule sans ambages : « Ton sexe se dresse con­tre la Shoah » (Joie sans rai­son, Fata Mor­gana, 2019, p. 39).

Tu es le fils du mort
qui t’a don­né la vie
comme un mes­sage d’espoir
insen­sé.
Tu dis oui à l’oubli
pour aimer encore (Joie sans rai­son, p. 39)

La poésie sojchéri­enne se tient du côté du non-savoir, de l’allègement. Dépor­tant « l’inconvénient d’être né » de Cio­ran, le non-savoir englobe la tache aveu­gle de la nais­sance, de l’engendrement : « Tu ne sais tou­jours pas / ce que c’est que don­ner nais­sance / ni être né » (La con­fu­sion des vis­ages, p. 68). La pro­fes­sion de foi qu’il endosse est celle de l’innocence de l’enfant niet­zschéen, de Zarathous­tra, des créa­tures qui savent com­bi­en le péché, le ressen­ti­ment furent l’invention de prêtres visant à domes­ti­quer l’humain et à l’assujettir à une loi mor­tifère.

Le philosophe-péd­a­gogue, l’auteur de La démarche poé­tique, d’Un roman, du pro­fesseur de philoso­phie, de La mise en quar­an­taine, du Rêve de n’être pas mort, de Petite musique de cham­bre, de la pièce de théâtre Un philosophe amoureux, de Petits savoirs inutiles est aus­si un tis­serand d’amitiés. Une ami­tié nouée avec Pierre Mertens, Monique Dorsel, Jean-Pierre Ver­heggen, Raoul Vaneigem, Mau­rice Nadeau, Mau­rice Olen­der, René et Sarah Kalisky, Mar­cel More­au, Claire Leje­une, Bruno Roy, Arié Man­del­baum, Foulek Ringel­heim, Jérôme Peignot, Bernard Noël, Serge Fauchere­au et d’autres…

J’ai ren­con­tré Tintin, Niet­zsche, Rim­baud, des incon­nus mer­veilleux. Ils ont fait de moi un nomade.
J’ai chas­sé Dieu du jardin d’Éden.
Mona me dit que je suis un affab­u­la­teur, un séduc­teur, un usurpa­teur. Elle a peut-être rai­son.
J’ai un brevet d’innocence dans ma poche, un per­mis d’oublier le juge­ment. (Jac­ki est sage, p. 146)

Ce qui donne pul­sa­tion à l’œuvre de Jacques Sojch­er, c’est aus­si  l’attente du retour du père mort, l’antienne « J’attendrai tou­jours », cet air que sa mère n’a cessé de chanter à Jac­ki l’enfant caché, « J’attendrai / Le jour et la nuit / J’attendrai tou­jours / Ton retour… ».

Véronique Bergen


[1] « Il ne t’a pas appris / l’aleph beth. / Il ne t’a pas trans­mis / La foi des has­sidim. / Tu n’es pas le juif / qu’il eût aimé/ que tu sois » (Trente-huit vari­a­tions sur le mot juif, op. cit., p. 17).
[2] Con­sul­ter l’essai de François MOULIN, Jacques Sojch­er. Ni la mémoire ni l’oubli, Labor, coll. « Archives du futur », 1990.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°219 (2024)