Giuseppe Santoliquido inscrit ses livres dans un pays encré dans sa cartographie intime, entre l’Italie et la Belgique, né de leurs traits communs et façonné par son travail d’écrivain.
Si l’écriture – comme la lecture – est survenue tardivement dans sa vie, après qu’il eut vécu d’autres existences, il a, dès son premier roman, L’audition du docteur Fernando Gasparri, posé ce qui allait faire la spécificité de son écriture, de ses personnages, de son univers. Et on peut dire qu’avec Un été sans retour, puis Le don du père et Lettres à l’autre, il a réussi à porter cette écriture à une quintessence littéraire. De cette langue profondément creusée, finement taillée et harmonieusement affinée, sont nés des personnages dont la vie semble d’une banalité mal assumée, mais qui, pour ceux qui savent la regarder et la sublimer comme lui, se révèle complexe, unique, bousculée, malmenée.
On comprend, en lisant Le don du père, votre livre autobiographique paru en 2025 aux éditions Gallimard que l’écriture, pour vous, n’est pas une prédestination. Pourriez-vous revenir sur le parcours qui vous a amené à écrire ?
Effectivement, écrire n’est pas du tout une vocation. Et cela reste laborieux, même après plusieurs livres. Cela m’est tombé dessus très tardivement. Vers 2008–2010, j’ai commencé à écrire des articles de presse sur l’Italie berlusconienne pour différents supports nationaux comme Le Soir, La Libre Belgique. M’est alors venue l’idée d’aborder un sujet différent. J’avais découvert qu’un de mes grands-oncles avait fleurté, en Belgique, durant l’entre-deux-guerres, avec le fascisme. Il infiltrait les réseaux italiens pour essayer de dénoncer ceux qui étaient trop à gauche. J’ai tenté d’en faire un essai d’une dizaine de pages. Je me suis vite rendu compte que cela n’aboutissait à pas grand-chose, tant c’était mauvais. J’ai alors pensé qu’une fiction pourrait peut-être mieux rendre compte des faits.
Je me suis lancé à l’aveugle, sans absolument savoir comment cela fonctionnait, ni comment il fallait procéder pour écrire de la fiction. J’ai alors beaucoup lu afin de m’inspirer et de comprendre la construction romanesque. Puis, j’ai eu un coup de chance. Comme Vincent Engel était très intéressé par l’Italie et lisait mes articles, il m’a proposé d’écrire pour son Blog à part. Nous avons lancé une chronique intitulée « Les nouvelles d’Italie ».
Un jour, en 2011 je crois au lieu de lui envoyer ma chronique, je lui ai adressé, par erreur, vingt pages de mon roman. Il m’a contacté pour savoir ce que c’était. Persuadé que cela ne valait pas grand-chose, je me suis excusé de mon erreur de destinataire. Comme il venait d’être nommé directeur éditorial du Grand Miroir à La Renaissance du livre, il m’a invité à lui faire parvenir le texte lorsque je l’aurais terminé. Et il m’a dit que, si la suite était à la hauteur de ces vingt premières pages, il le publierait.
Pourriez-vous revenir sur ce qui a précédé ces débuts ? Car il me semble que vous venez d’une famille, d’un milieu où le livre n’avait pas sa place.
Comme je le raconte dans Le don du père, je viens d’un milieu ouvrier italien classique de l’après-guerre. Mon père, arrivé encore enfant en Belgique, était mécanicien automobile ; ma mère l’aidait. J’ai grandi dans une famille très aimante mais où la culture n’était tout simplement pas présente : il n’y avait ni livres ni tableaux, nous n’écoutions pas de musique classique. Et moi, en plus, j’avais un naturel réfractaire à tout cela. Je n’étais pas intéressé. J’avais d’excellents enseignants qui faisaient très bien leur travail et à qui je n’ai vraiment rien à reprocher, mais j’étais un cancre et ce qu’on m’enseignait ne m’intéressait nullement.
Je suis venu à la lecture au début de ma vingtaine. Après moult péripéties – j’ai notamment travaillé au garage avec mon père et fait d’autres petits boulots –, je suis entré, presque par hasard là aussi, à l’université, en sciences politiques. J’y ai découvert un monde où il fallait lire, où on était incité à découvrir des auteurs, des films, un milieu où la culture existait, était présente, même si tout le monde, y compris parmi les universitaires, ne s’en emparait pas forcément.
Quand j’ai commencé à écrire, je n’imaginais pas être publié un jour. Mais une fois lancé, l’écriture est devenue une véritable nécessité. Si je ne n’écrivais pas, ce serait comme si je prenais mon temps pour le jeter par la fenêtre.
Malgré le fait d’être venu tardivement à la lecture et à l’écriture, L’audition du docteur Fernando Gasparri, votre premier roman, semble déjà contenir une grande part de ce que deviendra votre écriture, notamment cette manière très personnelle d’utiliser le discours indirect libre, qui suit au plus près vos personnages. Ce procédé convenait particulièrement bien au schéma de l’audition sur lequel est construit le roman. Comment l’avez-vous travaillé, ce roman ?
Comme je n’ai pas de formation littéraire, même si je suis devenu un lecteur compulsif, honnêtement, quand j’ai commencé l’écriture ce roman, je n’ai pas réfléchi à la forme : elle me venait spontanément. Ce n’est que plus tard que j’ai compris qu’il s’agissait d’une manière de cheminer en tenant le personnage par la main. D’ailleurs, on finit par ne plus savoir qui prend l’autre par la main. Techniquement, cela m’a semblé plus facile d’écrire ainsi. Et chaque fois que j’entame un nouveau livre, à part l’une ou l’autre exception, cette manière de faire me revient assez spontanément.
Puisque vous accordez cette attention particulière au discours rapporté, était-ce un défi d’écrire uniquement sous forme de dialogues, comme dans votre pièce La nuit du fils ?
Un vrai défi. Cela m’a paru simple au départ parce que je n’avais pas à me soucier de ce qui, habituellement, me tient à cœur : les descriptions, l’atmosphère… Mais cette simplicité était trompeuse, car tout doit passer par les dialogues. La première version était bien trop littéraire, et le directeur du Théâtre des Galeries, théâtre où la pièce allait être créée, m’a demandé de me remettre au travail.
Une autre caractéristique qui semble s’être installée dès le départ, et que vous n’avez cessé d’explorer, ce sont les phrases longues, des phrases presque closes sur elles-mêmes. Certaines peuvent compter jusqu’à huit ou dix lignes. Elles forment presqu’un tout autonome et paraissent, chacune, raconter une petite histoire.
C’est exactement cela. À nouveau, je ne m’en suis pas rendu compte immédiatement ; je l’ai compris et exploité par la suite. Ce qu’on me dit souvent – et j’écoute attentivement ce qu’on me dit, parce que je suis incapable de me relire –, c’est que des phrases beaucoup plus courtes viennent puiser leur suc dans ces phrases longues. Je travaille énormément mes phrases. Lorsque j’ai accouché d’un chapitre, ou même d’un paragraphe, je retravaille ensuite, encore et encore. C’est très lent. De plus, mon écriture est chronologique. Tant que le chapitre ne me parait pas parfait, je ne passe pas au suivant. Parfois des idées surviennent, mais je dois attendre d’avoir terminé le paragraphe ou le chapitre en cours avant de les développer.
Parfois, comme dans Le don du père, ou dans la nouvelle « Rien ne vaut ce maintenant » du recueil Belgiques, vous utilisez moins ces phrases longues.
Le don du père est le livre pour lequel j’ai le plus réfléchi aux phrases ; j’ai véritablement travaillé et retravaillé chacune d’entre elles. Il fallait que chaque phrase ait un sens et soit percutante. J’étais obsédé par la peur que le propos ne suffise pas.
Quand quelqu’un de connu, comme Amélie Nothomb par exemple, écrit sur son père ou sa mère, il est bien normal qu’on ne remette pas en question la pertinence de la démarche. Pour ma part, en publiant dans une maison comme Gallimard, je ne pouvais pas faire abstraction de ce genre de considérations. Même si j’ai un lectorat certain, je ne suis pas un auteur au succès massif. On peut logiquement se demander pourquoi j’aborde un sujet aussi personnel si tôt dans mon parcours. Je me suis donc imposé une double contrainte. D’une part, l’authenticité : il me fallait aller jusqu’au bout, sans complaisance, ni envers moi-même ni envers mon père et notre relation. D’autre part, je mets des guillemets car tout ceci reste très modeste, il fallait sublimer ce qui n’aurait pu être qu’un propos banal par une écriture extrêmement travaillée. Très vite, je suis donc allé vers cette prépondérance de phrases très courtes, plus percutantes.
Vous ne parlez pas de l’écriture ou de vous comme écrivain dans vos livres, à l’exception de celui-ci.
Comme le livre est entièrement autobiographique, je ne pouvais me présenter autrement. Et cela me permettait aussi de jouer sur différents registres, différentes formes d’écriture, différentes temporalités et différents lieux : parfois l’Italie, parfois la Belgique. Je suis le présent du livre. J’ai donc assumé le rôle de l’écrivain et celui de ma démarche.
Quand, dans Da solo, Nicole Malinconi donne la parole à son père, elle cherche à rester au plus près de sa façon de parler, de l’accent et de l’agencement maladroit de ses mots, de ses phrases construites à l’italienne. Carmelo Virone, quant à lui, dans Margherita, où il dresse le portrait de sa mère sicilienne, tente, ainsi qu’il le dit, d’ajuster la musique de son écriture à celle de la parole maternelle. Vous, en revanche, vous n’inscrivez pas, vous n’importez pas la langue de votre père – ni de votre mère – dans votre écriture.
Effectivement, à part dans L’été sans retour où j’ai travaillé la langue de Pasquale Serrai, le père de l’adolescente disparue, d’une façon plus terrienne, plus populaire – lui qui vivait un peu à la marge du village – je cherche avant tout à conserver ma propre langue, celle de mon écriture, tout en rendant la fiction crédible.
Il en allait de même dans L’audition du docteur Fernando Gasparri : j’ai travaillé les dialogues de telle sorte qu’ils puissent générer une réalité. Il y a peu d’oralité dans ces dialogues. Ce qui me plait, c’est d’essayer de faire en sorte qu’en gardant ce style, la question de la vraisemblance ne se pose pas. Ma langue tente d’épouser tous les personnages. D’ailleurs, ni les éditeurs ni les lecteurs ne m’ont jamais dit que ma façon de procéder ne correspondait pas au propos.
Une autre caractéristique de votre écriture, ce sont les aphorismes. On en trouve dans tous vos livres. On pourrait presque les isoler pour en faire un recueil. Comment les créez-vous ?
Pour aller dans votre sens, certains enseignants en ont sélectionné afin de faire travailler leurs élèves. Quant à ma méthode, pour m’alimenter avant de commencer à écrire, je note dans des cahiers toutes sortes de phrases, soit qu’elles me viennent spontanément, soit que je les trouve dans des livres. J’en accumule ainsi un stock important, même si je n’en utilise peut-être que dix pour cent. À certains moments, j’ai besoin de ramasser, de condenser sous forme d’aphorisme ce qui vient d’être dit, d’être écrit avant de passer à autre chose. Je pense que cela me vient de mon imprégnation de la littérature italienne.
À ce propos, quel est votre background littéraire ? Il est difficile à cerner.
Au départ il y a eu Albert Camus ; cela se sent même un peu trop dans L’audition du Docteur Fernando Gasparri. Je peux aussi citer Jean Giono, Pierre Michon, Philippe Claudel… Je trouve que Georges Simenon est l’un des génies littéraires du 20e siècle. Je ne suis pas certain qu’il travaillait énormément son style, du moins certains de ses romans en donnent l’impression, mais malgré cela, en quelques phrases, on vit avec les personnages. Peu d’écrivains atteignent une telle concision. Au-delà de l’écriture, il met en place une mécanique narrative implacable.
Parmi les écrivains italiens, j’ai beaucoup lu Cesare Pavese. Un autre auteur qui m’a énormément inspiré, davantage par sa poésie que par ses romans, c’est Pier Paolo Pasolini. Comme lecteur, l’histoire seule ne me contente pas. C’est pour cela que j’aime Jean Genet, ou même Paul Morand : leurs phrases se suffisent presque à elles-mêmes, elles sont comme de la musique.
Certains lieux – les garages automobiles, par exemple –, certaines situations comme l’émigration, reviennent régulièrement dans vos livres. Est-ce une démarche consciente ?
Une des choses qui m’étonnent le plus dans l’écriture, c’est qu’à un certain moment, on n’en sait plus très bien ce qui ressortit au réel ou à la fiction. Parfois, je dois presque me ressaisir. Ce que je recherche, c’est une vérité émotionnelle qui, à mon sens, est commune à Liège – son bassin sidérurgique, modeste et ouvrier, où l’on sent presque la sueur du labeur, la difficulté de vivre – et à l’Italie. Chez moi, ces milieux finissent presque par fusionner.
Comme je le dis dans Le don du père, c’est presque un pays d’encre où des hauts fourneaux ponctuent les oliveraies et les vignes. Tout vient de là, des garages, de ces personnages qui ont du mal à assumer ce qu’ils n’ont pas été, ce qu’ils voulaient être, ce qu’ils sont et préfèreraient ne pas être, leurs rêves avortés…
Cesare Pavese explique cela très bien dans Le métier de vivre. Il dit que les écrivains sculptent un bloc de glace et que chaque livre, chaque nouvelle, chaque texte n’est qu’un nouvel éclat de ce bloc. La forme peut varier un peu, mais le fond conserve toujours la substance initiale, qui prend des formes marginalement différentes.
Dans votre démarche, y a‑t-il une volonté d’ancrer/d’encrer une réalité dans vos livres ?
Je le ressens fortement dans Le don du père. J’ai l’impression que ces personnages d’encre vivent réellement, même ceux qui ne sont plus là. Qu’on me dise que je suis avec mes personnages est un des plus beaux compliments qu’on ait pu me faire, concernant mes livres. Un autre compliment m’a tout autant touché. Une dame, lors d’une rencontre en libraire, m’a dit que j’étais mes livres. Elle trouvait que, lorsque j’en parlais en public, je leur correspondais parfaitement.
La filiation, la famille – parfois au-delà des liens du sang – figurent parmi les thèmes récurrents de vos livres.
Je n’y pense pas toujours en écrivant ; ce sont les lecteurs qui me le font remarquer. Mais les figures masculines sont toujours un peu les mêmes. Ce sont souvent des hommes qui ont des difficultés à assumer leur masculinité, voire leur possible ambiguïté. J’ai l’impression que les femmes savent davantage où elles veulent aller – ou ne pas aller. Elles n’y parviennent pas toujours, mais chez les hommes tout est plus fluctuant ; ils nourrissent souvent des rêves inaccessibles.
Je suis presque obsessionnellement intéressé par ce moment de la vie où on doit faire le deuil de celui qu’on voulait être et qu’on ne sera pas. On se disait : je serai ceci, cela, je vivrai telle vie, j’ai telles aspirations, tels rêves, puis la vie nous rattrape, et l’on se retrouve à se lever chaque jour à la même heure pour aller travailler, à rentrer avec la même fatigue, à attendre ses quinze jours de vacances en aout…
On est emporté dans un tel tourbillon, et soudain, on réalise qu’on ne deviendra pas celui qu’on voulait être. Il faut apprendre à vivre avec celui qu’on est ou qu’on est devenu. C’est un deuil qui n’est pas dans l’ordre des choses. Perdre quelqu’un est douloureux, mais on sait que c’est inéluctable. Mais se perdre soi-même ne semble pas inscrit d’avance dans les astres. On pense que notre vie est sur des rails. Pour l’avoir vécu et observé autour de moi, ce sont souvent les hommes qui connaissent ce déraillement. Ils compensent alors par des substituts futiles, matériels… Certains hommes parviennent à rectifier leur trajectoire, bien sûr, mais ceux qui m’intéressent sont précisément ceux qui n’y réussissent pas.
Cette réflexion me parait importante à transmettre aux jeunes. Il faudrait qu’ils ne subissent pas cette pression permanente : cotiser pour sa pension, épargner, maitriser toutes les nouvelles technologies, etc. Une véritable chape de plomb pèse sur eux. Certains ne parviendront pas à s’en défaire et vivront malheureux. Les réseaux sociaux accentuent encore ce phénomène : on n’y voit que des gens heureux, en vacances, qui réussissent. J’entends des adolescents dire : je ne serai jamais aussi belle qu’elle, aussi musclé que lui, ou celui-ci est en vacances tandis que moi je suis coincé dans ma chambre… Mais personne ne publie ses moments de détresse ou ses déceptions amoureuses. Tout cela augmente la frustration. Notre époque est très anxiogène pour la jeune génération.
C’est un peu le propos du Don du père. J’ai vécu avec un père qui me répétait, semaine après semaine : Je suis malheureux. Il était sorti de sa trajectoire ; peut-être n’a‑t-il pas eu la force, le courage ou les opportunités nécessaires pour réinventer sa vie.
On pourrait penser que, vu leur milieu ou leur profession, vos personnages ont une existence ordinaire, mais il se passe beaucoup de choses dans leurs vies.
C’est précisément le défi. Je ne suis évidemment pas le seul à faire ça, mais tout l’enjeu consiste à donner, grâce à l’écriture, l’impression qu’il se passe une multitude de choses dans la vie de mes personnages, des choses fortes. Et je suis convaincu que si chacun d’entre nous faisait cet exercice avec soi-même, nous aboutirions au même constat.
Si Le don du père est autobiographique, votre livre précédent, L’été sans retour, qui met en scène un fait divers, parait tout aussi réel. Quelle est la part de fiction dans ce roman ?
Le fait divers qui sert de point départ au roman est entièrement vrai. Dans un village perdu de la campagne italienne – un village comme tant d’autres en Italie, qui pourrait appartenir aux années cinquante ou soixante, n’étaient la présence des téléphones portables et de la télévision berlusconienne – une jeune fille de seize ans a disparu. J’ai conservé la mécanique de l’enquête, mais tout le reste est inventé. Ce fait divers me fascinait non pas en lui-même, car la disparition de jeunes gens est tragiquement banale, mais pour tout ce qu’il permettait de développer autour : des thématiques humaines, sociales, morales.
Le paysage joue également un rôle essentiel. Il fallait que les personnages en soient comme des émanations, ainsi que de la réalité sociologique. Par exemple, pour le personnage homosexuel victime d’homophobie, je voulais montrer qu’il vivait dans un milieu autarcique, soumis au qu’en-dira-t-on, au poids de la rumeur, de l’Église catholique… Dans un tel contexte, il semblait presque condamné du seul fait qu’il vivait une histoire d’amour somme toute banale, mais avec un homme. Cela ne signifie pas que les villageois soient intrinsèquement homophobes, mais qu’ils commettent ces actes par déterminisme social. Cet aspect m’intéressait beaucoup.
Tous les personnages de ce livre ont été travaillés de manière à éviter tout manichéisme. Chacun possède des aspects positifs et négatifs, à des degrés divers. Même le narrateur, qui est, en quelque sorte, le « bon » personnage, ne va pas au bout de son histoire d’amour, ne l’assume pas, et lorsqu’il croise la jeune fille, il ne lui prête réellement attention que le jour où elle disparaît. S’il l’avait écoutée plus tôt, peut-être serait-elle encore là. Le manichéisme, est l’un des travers de notre époque : on est fasciste ou antifasciste, féministe ou antiféministe, pour les migrants ou contre eux, etc. Le raisonnement est devenu, en quelque sorte, algorithmique, binaire. Tout se joue comme sur un terrain de football.
Or la vie n’est pas cela. Rien n’est plus complexe que l’aventure humaine. Ce serait regrettable que la littérature épouse cette simplification. Elle le fait déjà parfois, avec ce que j’appelle des « livres-étendards », où l’auteur cherche avant tout à défendre une cause. À titre personnel, je suis aussi partisan de certaines causes, mais je crois que la littérature demeure peut-être le dernier endroit où l’on peut encore rendre compte de la complexité du monde et des êtres humains, sans avoir à choisir un camp.
Michel Zumkir
Repères bibliographiques
- Italie: une démocratie pervertie?, Hévillers, Ker, 2011.
- Bunga bunga, mode d’emploi. Les dessous choc du système berlusconien, Waterloo, La Renaissance du livre, 2012.
- L’audition du docteur Fernando Gasparri, Waterloo, La Renaissance du Livre, 2012, rééd. Bruxelles, Espace Nord, 2018.
- Voyage corsaire, Hévillers, Ker, 2013.
- L’inconnu du parvis, Bruxelles, Genèse édition, 2016, rééd. Hévillers, Ker, 2022.
- Belgiques – Rien ne vaut ce maintenant, Hévillers, Ker, 2018.
- L’été sans retour, Paris, Gallimard, 2021, rééd. Folio, 2023.
- La nuit du Fils, suivi de Porca Strada!, Bruxelles, Samsa, 2025.
- Le don du père, Paris, Gallimard, 2025.
- Lettres à l’Autre, Hévillers, Ker, 2026.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°228 (2026)




