Le pays d’encre de Giuseppe Santoliquido

giuseppe santoliquido

Giuseppe San­toliq­ui­do

Giuseppe San­toliq­ui­do inscrit ses livres dans un pays encré dans sa car­togra­phie intime, entre l’Italie et la Bel­gique, né de leurs traits com­muns et façon­né par son tra­vail d’écrivain.

Si l’écriture – comme la lec­ture – est sur­v­enue tar­di­ve­ment dans sa vie, après qu’il eut vécu d’autres exis­tences, il a, dès son pre­mier roman, L’audition du doc­teur Fer­nan­do Gas­par­ri, posé ce qui allait faire la spé­ci­ficité de son écri­t­ure, de ses per­son­nages, de son univers. Et on peut dire qu’avec Un été sans retour, puis Le don du père et Let­tres à l’autre, il a réus­si à porter cette écri­t­ure à une quin­tes­sence lit­téraire. De cette langue pro­fondé­ment creusée, fine­ment tail­lée et har­monieuse­ment affinée, sont nés des per­son­nages dont la vie sem­ble d’une banal­ité mal assumée, mais qui, pour ceux qui savent la regarder et la sub­limer comme lui, se révèle com­plexe, unique, bous­culée, mal­menée.

On com­prend, en lisant Le don du père, votre livre auto­bi­ographique paru en 2025 aux édi­tions Gal­li­mard que l’écriture, pour vous, n’est pas une prédes­ti­na­tion. Pour­riez-vous revenir sur le par­cours qui vous a amené à écrire ?
Effec­tive­ment, écrire n’est pas du tout une voca­tion. Et cela reste laborieux, même après plusieurs livres. Cela m’est tombé dessus très tar­di­ve­ment. Vers 2008–2010, j’ai com­mencé à écrire des arti­cles de presse sur l’Italie berlus­coni­enne pour dif­férents sup­ports nationaux comme Le Soir, La Libre Bel­gique. M’est alors venue l’idée d’aborder un sujet dif­férent. J’avais décou­vert qu’un de mes grands-oncles avait fleurté, en Bel­gique, durant l’entre-deux-guerres, avec le fas­cisme. Il infil­trait les réseaux ital­iens pour essay­er de dénon­cer ceux qui étaient trop à gauche. J’ai ten­té d’en faire un essai d’une dizaine de pages. Je me suis vite ren­du compte que cela n’aboutissait à pas grand-chose, tant c’était mau­vais. J’ai alors pen­sé qu’une fic­tion pour­rait peut-être mieux ren­dre compte des faits.
Je me suis lancé à l’aveugle, sans absol­u­ment savoir com­ment cela fonc­tion­nait, ni com­ment il fal­lait procéder pour écrire de la fic­tion. J’ai alors beau­coup lu afin de m’inspirer et de com­pren­dre la con­struc­tion romanesque. Puis, j’ai eu un coup de chance. Comme Vin­cent Engel était très intéressé par l’Italie et lisait mes arti­cles, il m’a pro­posé d’écrire pour son Blog à part. Nous avons lancé une chronique inti­t­ulée « Les nou­velles d’Italie ».
Un jour, en 2011 je crois au lieu de lui envoy­er ma chronique, je lui ai adressé, par erreur, vingt pages de mon roman. Il m’a con­tac­té pour savoir ce que c’était. Per­suadé que cela ne valait pas grand-chose, je me suis excusé de mon erreur de des­ti­nataire. Comme il venait d’être nom­mé directeur édi­to­r­i­al du Grand Miroir à La Renais­sance du livre, il m’a invité à lui faire par­venir le texte lorsque je l’aurais ter­miné. Et il m’a dit que, si la suite était à la hau­teur de ces vingt pre­mières pages, il le pub­lierait.

santoliquido le don du pere

Pour­riez-vous revenir sur ce qui a précédé ces débuts ? Car il me sem­ble que vous venez d’une famille, d’un milieu où le livre n’avait pas sa place.
Comme je le racon­te dans Le don du père, je viens d’un milieu ouvri­er ital­ien clas­sique de l’après-guerre. Mon père, arrivé encore enfant en Bel­gique, était mécani­cien auto­mo­bile ; ma mère l’aidait. J’ai gran­di dans une famille très aimante mais où la cul­ture n’était tout sim­ple­ment pas présente : il n’y avait ni livres ni tableaux, nous n’écoutions pas de musique clas­sique. Et moi, en plus, j’avais un naturel réfrac­taire à tout cela. Je n’étais pas intéressé. J’avais d’excellents enseignants qui fai­saient très bien leur tra­vail et à qui je n’ai vrai­ment rien à reprocher, mais j’étais un can­cre et ce qu’on m’enseignait ne m’intéressait nulle­ment.
Je suis venu à la lec­ture au début de ma ving­taine. Après moult péripéties – j’ai notam­ment tra­vail­lé au garage avec mon père et fait d’autres petits boulots –, je suis entré, presque par hasard là aus­si, à l’université, en sci­ences poli­tiques. J’y ai décou­vert un monde où il fal­lait lire, où on était incité à décou­vrir des auteurs, des films, un milieu où la cul­ture exis­tait, était présente, même si tout le monde, y com­pris par­mi les uni­ver­si­taires, ne s’en empara­it pas for­cé­ment.
Quand j’ai com­mencé à écrire, je n’imaginais pas être pub­lié un jour. Mais une fois lancé, l’écriture est dev­enue une véri­ta­ble néces­sité. Si je ne n’écrivais pas, ce serait comme si je pre­nais mon temps pour le jeter par la fenêtre.

Mal­gré le fait d’être venu tar­di­ve­ment à la lec­ture et à l’écriture, L’audition du doc­teur Fer­nan­do Gas­par­ri, votre pre­mier roman, sem­ble déjà con­tenir une grande part de ce que devien­dra votre écri­t­ure, notam­ment cette manière très per­son­nelle d’utiliser le dis­cours indi­rect libre, qui suit au plus près vos per­son­nages. Ce procédé con­ve­nait par­ti­c­ulière­ment bien au sché­ma de l’audition sur lequel est con­stru­it le roman. Com­ment l’avez-vous tra­vail­lé, ce roman ?
Comme je n’ai pas de for­ma­tion lit­téraire, même si je suis devenu un lecteur com­pul­sif, hon­nête­ment, quand j’ai com­mencé l’écriture ce roman, je n’ai pas réfléchi à la forme : elle me venait spon­tané­ment. Ce n’est que plus tard que j’ai com­pris qu’il s’agissait d’une manière de chem­iner en ten­ant le per­son­nage par la main. D’ailleurs, on finit par ne plus savoir qui prend l’autre par la main. Tech­nique­ment, cela m’a sem­blé plus facile d’écrire ain­si. Et chaque fois que j’entame un nou­veau livre, à part l’une ou l’autre excep­tion, cette manière de faire me revient assez spon­tané­ment.

Puisque vous accordez cette atten­tion par­ti­c­ulière au dis­cours rap­porté, était-ce un défi d’écrire unique­ment sous forme de dia­logues, comme dans votre pièce La nuit du fils ?
Un vrai défi. Cela m’a paru sim­ple au départ parce que je n’avais pas à me souci­er de ce qui, habituelle­ment, me tient à cœur : les descrip­tions, l’atmosphère… Mais cette sim­plic­ité était trompeuse, car tout doit pass­er par les dia­logues. La pre­mière ver­sion était bien trop lit­téraire, et le directeur du Théâtre des Galeries, théâtre où la pièce allait être créée, m’a demandé de me remet­tre au tra­vail.

santoliquido la nuit du fils

Une autre car­ac­téris­tique qui sem­ble s’être instal­lée dès le départ, et que vous n’avez cessé d’explorer, ce sont les phras­es longues, des phras­es presque clos­es sur elles-mêmes.  Cer­taines peu­vent compter jusqu’à huit ou dix lignes. Elles for­ment presqu’un tout autonome et parais­sent, cha­cune, racon­ter une petite his­toire.
C’est exacte­ment cela. À nou­veau, je ne m’en suis pas ren­du compte immé­di­ate­ment ; je l’ai com­pris et exploité par la suite. Ce qu’on me dit sou­vent – et j’écoute atten­tive­ment ce qu’on me dit, parce que je suis inca­pable de me relire –, c’est que des phras­es beau­coup plus cour­tes vien­nent puis­er leur suc dans ces phras­es longues. Je tra­vaille énor­mé­ment mes phras­es. Lorsque j’ai accouché d’un chapitre, ou même d’un para­graphe, je retra­vaille ensuite, encore et encore. C’est très lent. De plus, mon écri­t­ure est chronologique. Tant que le chapitre ne me parait pas par­fait, je ne passe pas au suiv­ant. Par­fois des idées survi­en­nent, mais je dois atten­dre d’avoir ter­miné le para­graphe ou le chapitre en cours avant de les dévelop­per.

Par­fois, comme dans Le don du père, ou dans la nou­velle « Rien ne vaut ce main­tenant » du recueil Bel­giques, vous utilisez moins ces phras­es longues.
Le don du père est le livre pour lequel j’ai le plus réfléchi aux phras­es ; j’ai véri­ta­ble­ment tra­vail­lé et retra­vail­lé cha­cune d’entre elles. Il fal­lait que chaque phrase ait un sens et soit per­cu­tante. J’étais obsédé par la peur que le pro­pos ne suff­ise pas.
Quand quelqu’un de con­nu, comme Amélie Nothomb par exem­ple, écrit sur son père ou sa mère, il est bien nor­mal qu’on ne remette pas en ques­tion la per­ti­nence de la démarche. Pour ma part, en pub­liant dans une mai­son comme Gal­li­mard, je ne pou­vais pas faire abstrac­tion de ce genre de con­sid­éra­tions. Même si j’ai un lec­torat cer­tain, je ne suis pas un auteur au suc­cès mas­sif. On peut logique­ment se deman­der pourquoi j’aborde un sujet aus­si per­son­nel si tôt dans mon par­cours. Je me suis donc imposé une dou­ble con­trainte. D’une part, l’authenticité : il me fal­lait aller jusqu’au bout, sans com­plai­sance, ni envers moi-même ni envers mon père et notre rela­tion. D’autre part, je mets des guillemets car tout ceci reste très mod­este, il fal­lait sub­limer ce qui n’aurait pu être qu’un pro­pos banal par une écri­t­ure extrême­ment tra­vail­lée. Très vite, je suis donc allé vers cette prépondérance de phras­es très cour­tes, plus per­cu­tantes.

Vous ne par­lez pas de l’écriture ou de vous comme écrivain dans vos livres, à l’exception de celui-ci.
Comme le livre est entière­ment auto­bi­ographique, je ne pou­vais me présen­ter autrement. Et cela me per­me­t­tait aus­si de jouer sur dif­férents reg­istres, dif­férentes formes d’écriture, dif­férentes tem­po­ral­ités et dif­férents lieux : par­fois l’Italie, par­fois la Bel­gique. Je suis le présent du livre. J’ai donc assumé le rôle de l’écrivain et celui de ma démarche.

Quand, dans Da solo, Nicole Mal­in­coni donne la parole à son père, elle cherche à rester au plus près de sa façon de par­ler, de l’accent et de l’agencement mal­adroit de ses mots, de ses phras­es con­stru­ites à l’italienne. Carme­lo Virone, quant à lui, dans Margheri­ta, où il dresse le por­trait de sa mère sicili­enne, tente, ain­si qu’il le dit, d’ajuster la musique de son écri­t­ure à celle de la parole mater­nelle. Vous, en revanche, vous n’inscrivez pas, vous n’importez pas la langue de votre père – ni de votre mère – dans votre écri­t­ure.
Effec­tive­ment, à part dans L’été sans retour où j’ai tra­vail­lé la langue de Pasquale Ser­rai, le père de l’adolescente dis­parue, d’une façon plus ter­ri­enne, plus pop­u­laire – lui qui vivait un peu à la marge du vil­lage – je cherche avant tout à con­serv­er ma pro­pre langue, celle de mon écri­t­ure, tout en ren­dant la fic­tion crédi­ble.
Il en allait de même dans L’audition du doc­teur Fer­nan­do Gas­par­ri : j’ai tra­vail­lé les dia­logues de telle sorte qu’ils puis­sent génér­er une réal­ité. Il y a peu d’oralité dans ces dia­logues. Ce qui me plait, c’est d’essayer de faire en sorte qu’en gar­dant ce style, la ques­tion de la vraisem­blance ne se pose pas. Ma langue tente d’épouser tous les per­son­nages. D’ailleurs, ni les édi­teurs ni les lecteurs ne m’ont jamais dit que ma façon de procéder ne cor­re­spondait pas au pro­pos.

Une autre car­ac­téris­tique de votre écri­t­ure, ce sont les apho­rismes. On en trou­ve dans tous vos livres. On pour­rait presque les isol­er pour en faire un recueil. Com­ment les créez-vous ?
Pour aller dans votre sens, cer­tains enseignants en ont sélec­tion­né afin de faire tra­vailler leurs élèves. Quant à ma méth­ode, pour m’alimenter avant de com­mencer à écrire, je note dans des cahiers toutes sortes de phras­es, soit qu’elles me vien­nent spon­tané­ment, soit que je les trou­ve dans des livres. J’en accu­mule ain­si un stock impor­tant, même si je n’en utilise peut-être que dix pour cent. À cer­tains moments, j’ai besoin de ramass­er, de con­denser sous forme d’aphorisme ce qui vient d’être dit, d’être écrit avant de pass­er à autre chose. Je pense que cela me vient de mon imprég­na­tion de la lit­téra­ture ital­i­enne.

santoliquido l'audition du docteur fernando gasparri renaissance du livre

À ce pro­pos, quel est votre back­ground lit­téraire ? Il est dif­fi­cile à cern­er.
Au départ il y a eu Albert Camus ; cela se sent même un peu trop dans L’audition du Doc­teur Fer­nan­do Gas­par­ri. Je peux aus­si citer Jean Giono, Pierre Michon, Philippe Claudel… Je trou­ve que Georges Simenon est l’un des génies lit­téraires du 20e siè­cle. Je ne suis pas cer­tain qu’il tra­vail­lait énor­mé­ment son style, du moins cer­tains de ses romans en don­nent l’impression, mais mal­gré cela, en quelques phras­es, on vit avec les per­son­nages. Peu d’écrivains atteignent une telle con­ci­sion. Au-delà de l’écriture, il met en place une mécanique nar­ra­tive implaca­ble.
Par­mi les écrivains ital­iens, j’ai beau­coup lu Cesare Pavese. Un autre auteur qui m’a énor­mé­ment inspiré, davan­tage par sa poésie que par ses romans, c’est Pier Pao­lo Pasoli­ni. Comme lecteur, l’histoire seule ne me con­tente pas. C’est pour cela que j’aime Jean Genet, ou même Paul Morand : leurs phras­es se suff­isent presque à elles-mêmes, elles sont comme de la musique.

Cer­tains lieux – les garages auto­mo­biles, par exem­ple –, cer­taines sit­u­a­tions comme l’émigration, revi­en­nent régulière­ment dans vos livres. Est-ce une démarche con­sciente ?
Une des choses qui m’étonnent le plus dans l’écriture, c’est qu’à un cer­tain moment, on n’en sait plus très bien ce qui ressor­tit au réel ou à la fic­tion. Par­fois, je dois presque me res­saisir. Ce que je recherche, c’est une vérité émo­tion­nelle qui, à mon sens, est com­mune à Liège – son bassin sidérurgique, mod­este et ouvri­er, où l’on sent presque la sueur du labeur, la dif­fi­culté de vivre – et à l’Italie. Chez moi, ces milieux finis­sent presque par fusion­ner.
Comme je le dis dans Le don du père, c’est presque un pays d’encre où des hauts fourneaux ponctuent les oliv­eraies et les vignes. Tout vient de là, des garages, de ces per­son­nages qui ont du mal à assumer ce qu’ils n’ont pas été, ce qu’ils voulaient être, ce qu’ils sont et préfèr­eraient ne pas être, leurs rêves avortés…
Cesare Pavese explique cela très bien dans Le méti­er de vivre. Il dit que les écrivains sculptent un bloc de glace et que chaque livre, chaque nou­velle, chaque texte n’est qu’un nou­v­el éclat de ce bloc. La forme peut vari­er un peu, mais le fond con­serve tou­jours la sub­stance ini­tiale, qui prend des formes mar­ginale­ment dif­férentes.

Dans votre démarche, y a‑t-il une volon­té d’ancrer/d’encrer une réal­ité dans vos livres ?
Je le ressens forte­ment dans Le don du père. J’ai l’impression que ces per­son­nages d’encre vivent réelle­ment, même ceux qui ne sont plus là. Qu’on me dise que je suis avec mes per­son­nages est un des plus beaux com­pli­ments qu’on ait pu me faire, con­cer­nant mes livres. Un autre com­pli­ment m’a tout autant touché. Une dame, lors d’une ren­con­tre en libraire, m’a dit que j’étais mes livres. Elle trou­vait que, lorsque j’en par­lais en pub­lic, je leur cor­re­spondais par­faite­ment.

La fil­i­a­tion, la famille – par­fois au-delà des liens du sang – fig­urent par­mi les thèmes récur­rents de vos livres.
Je n’y pense pas tou­jours en écrivant ; ce sont les lecteurs qui me le font remar­quer. Mais les fig­ures mas­cu­lines sont tou­jours un peu les mêmes. Ce sont sou­vent des hommes qui ont des dif­fi­cultés à assumer leur mas­culin­ité, voire leur pos­si­ble ambiguïté. J’ai l’impression que les femmes savent davan­tage où elles veu­lent aller – ou ne pas aller. Elles n’y parvi­en­nent pas tou­jours, mais chez les hommes tout est plus fluc­tu­ant ; ils nour­ris­sent sou­vent des rêves inac­ces­si­bles.
Je suis presque obses­sion­nelle­ment intéressé par ce moment de la vie où on doit faire le deuil de celui qu’on voulait être et qu’on ne sera pas. On se dis­ait : je serai ceci, cela, je vivrai telle vie, j’ai telles aspi­ra­tions, tels rêves, puis la vie nous rat­trape, et l’on se retrou­ve à se lever chaque jour à la même heure pour aller tra­vailler, à ren­tr­er avec la même fatigue, à atten­dre ses quinze jours de vacances en aout…
On est emporté dans un tel tour­bil­lon, et soudain, on réalise qu’on ne devien­dra pas celui qu’on voulait être. Il faut appren­dre à vivre avec celui qu’on est ou qu’on est devenu. C’est un deuil qui n’est pas dans l’ordre des choses. Per­dre quelqu’un est douloureux, mais on sait que c’est inéluctable. Mais se per­dre soi-même ne sem­ble pas inscrit d’avance dans les astres. On pense que notre vie est sur des rails. Pour l’avoir vécu et observé autour de moi, ce sont sou­vent les hommes qui con­nais­sent ce déraille­ment. Ils com­pensent alors par des sub­sti­tuts futiles, matériels… Cer­tains hommes parvi­en­nent à rec­ti­fi­er leur tra­jec­toire, bien sûr, mais ceux qui m’intéressent sont pré­cisé­ment ceux qui n’y réus­sis­sent pas.
Cette réflex­ion me parait impor­tante à trans­met­tre aux jeunes. Il faudrait qu’ils ne subis­sent pas cette pres­sion per­ma­nente : cotis­er pour sa pen­sion, épargn­er, maitris­er toutes les nou­velles tech­nolo­gies, etc. Une véri­ta­ble chape de plomb pèse sur eux. Cer­tains ne parvien­dront pas à s’en défaire et vivront mal­heureux. Les réseaux soci­aux accentuent encore ce phénomène : on n’y voit que des gens heureux, en vacances, qui réus­sis­sent. J’entends des ado­les­cents dire : je ne serai jamais aus­si belle qu’elle, aus­si mus­clé que lui, ou celui-ci est en vacances tan­dis que moi je suis coincé dans ma cham­bre… Mais per­son­ne ne pub­lie ses moments de détresse ou ses décep­tions amoureuses. Tout cela aug­mente la frus­tra­tion. Notre époque est très anx­iogène pour la jeune généra­tion.
C’est un peu le pro­pos du Don du père. J’ai vécu avec un père qui me répé­tait, semaine après semaine : Je suis mal­heureux. Il était sor­ti de sa tra­jec­toire ; peut-être n’a‑t-il pas eu la force, le courage ou les oppor­tu­nités néces­saires pour réin­ven­ter sa vie.

On pour­rait penser que, vu leur milieu ou leur pro­fes­sion, vos per­son­nages ont une exis­tence ordi­naire, mais il se passe beau­coup de choses dans leurs vies.
C’est pré­cisé­ment le défi. Je ne suis évidem­ment pas le seul à faire ça, mais tout l’enjeu con­siste à don­ner, grâce à l’écriture, l’impression qu’il se passe une mul­ti­tude de choses dans la vie de mes per­son­nages, des choses fortes. Et je suis con­va­in­cu que si cha­cun d’entre nous fai­sait cet exer­ci­ce avec soi-même, nous aboutiri­ons au même con­stat.

L’été sans retour est d’abord l’histoire d’un homme, Pasquale Serrai, de sa famille, de la relation proche et riche de silence qu’il a avec Sandro, le fils d’un des ses amis décédé. C’est aussi l’histoire d’un drame dans le beau village de Ravina qui se blottit dans les collines du sud de l’Italie, la disparition d’une adolescente. C’est encore et surtout l’histoire du rapport des hommes avec leur terre, « les hommes sont indissociables de la nature qui les a vus naître et dont ils sont le portrait le plus fidèle, effrayante de beauté et d’âge ». Giuseppe Santoliquido rend bien ce lien fort, quasi irrationnel, à la terre natale qui est pour plusieurs personnages le fondement de leur rapport au monde, leur raison de vivre, avant les relations sociales ou amoureuses. Ainsi, Pasquale Serrai a connu la misère de l’après-guerre et un bref exil pour raisons économiques en Belgique, mais il est revenu très vite chez lui préférant le travail de forçat d’arracher à la terre sa subsistance à la relative aisance d’un travail dans la sidérurgie. Sandro Lucano a vécu longtemps à Ravina, auquel il reste lui aussi viscéralement attaché. Des années plus tard, il raconte le drame qui a secoué le village et ses propres souffrances. Le roman offre de la vie villageoise un portrait complexe et nuancé. Bien sûr, il y a les rancœurs et les tensions entre personnes et familles, l’insatisfaction des jeunes qui pour la plupart n’aspirent qu’à partir, fascinés par la vie dans les villes que leur révèle la télévision. Et il y a ceux qui, victimes des anciennes fractures sociales les condamnant à la misère, ont lutté toute leur vie pour l’amélioration de leur sort et voient leurs efforts presque anéantis. Mais le village, c’est aussi une vie sociale riche et souvent heureuse, rythmée par les moments de fête. Et puis surtout il y a cette terre, difficile à cultiver, mais pas si ingrate puisqu’elle offre sa beauté particulière. G. Santoliquido situe le roman en 2005, à une époque charnière. Celle où les rêves de mieux-être par un travail agricole acharné laissent place aux mirages que proposent la télévision et les moyens modernes de communication. Le drame que vit le village va d’ailleurs être profondément influencé par la couverture télévisuelle tout sauf anodine, les présentateurs de téléréalité dictant les attitudes et les propos des protagonistes décervelés par les mirages de réussite et de visibilité sociales. Fort de sa connaissance des médias italiens, l’auteur décrit à plusieurs reprises pour les dénoncer les procédés du « mécanisme du spectacle » qui n’illustre plus la réalité, mais s’est substitué à elle. Les valeurs auxquelles s’accroche Pasquale peuvent ainsi paraître périmées. Dans le passé, elles ont été nécessaires à la survie des hommes et du village. Elles sont partagées par Sandro. Si le roman est construit autour de la disparition de l’adolescente, il s’agit d’abord de la mise en avant de l’importance des liens : les liens familiaux, ceux fondés sur la complicité et la proximité que donne la vie dans un même petit village, ceux qui fondent la solidarité lorsque frappe le deuil. Mais tous ne sont finalement que des variations de ce lien fondamental à la terre. Cette problématique apparaissait déjà dans les autres romans de l’auteur, mais elle est ici traitée dans toutes ses implications. Entre autre, est abordée la difficulté pour la communauté villageoise de s’ouvrir à d’autres réalités. Comment est-il possible d’être vraiment soi-même là où tout le monde se fait une certaine image de l’autre ? Cela pousse Sandro dans une voie en miroir de celle de Serrai : tout le pousse à partir, mais il choisit de rester, jusqu’au jour où le départ devient inéluctable, suspendant ce lien vital. Et le paradoxe veut que ce soit la ville qui devienne la garante de sa liberté. Giuseppe Santoliquido revient souvent sur la notion de destin, surtout vers la fin du roman, quand Sandro, le narrateur, tire des enseignements de ce à quoi il a été confronté. Il a le sentiment que « le destin est une bête sournoise, il procède par touches légères, infinitésimales, vous laissant accumuler mauvais choix et petites erreurs… ». D’autant plus quand s’y mêle le sentiment d’une faute commise, faute peut-être non définie mais qui pollue le vécu d’un drame ; à l’image du garçon se reprochant la mort accidentelle de sa mère parce qu’il ne s’est pas levé assez tôt. Dans cette loterie du destin, Santoliquido montre sa sympathie pour deux de ses personnages, chez qui se marque le sentiment d’infériorité des laissés-pour-compte acceptant l’injustice « sans jamais se révolter ». Le roman est émaillé de l’adaptation de délicieuses expressions locales, comme « Vouloir discuter avec le gros Dino, cela revenait à creuser un puits avec un doigt ». Ou d’heureuses formules, parfois graves : « Le danger avec les souvenirs, c’est qu’ils sont souvent l’antichambre des remords », parfois drôles : « Les confidences sont la propriété du vent, il vous suffit de tendre l’oreille où que vous soyez pour les entendre roucouler à la cantonade ». Perplexe devant la complexité des situations, Sandro a cette phrase qui peut résumer son récit : « Aucune pensée n’est jamais totalement juste. Totalement pure. Aucun sentiment ». C’est la conclusion que l’on peut tirer à la fin de L’été sans retour, qui laisse ouvertes les interprétations. Joseph Duhamel

Si Le don du père est auto­bi­ographique, votre livre précé­dent, L’été sans retour, qui met en scène un fait divers, parait tout aus­si réel. Quelle est la part de fic­tion dans ce roman ?
Le fait divers qui sert de point départ au roman est entière­ment vrai. Dans un vil­lage per­du de la cam­pagne ital­i­enne – un vil­lage comme tant d’autres en Ital­ie, qui pour­rait appartenir aux années cinquante ou soix­ante, n’étaient la présence des télé­phones porta­bles et de la télévi­sion berlus­coni­enne – une jeune fille de seize ans a dis­paru. J’ai con­servé la mécanique de l’enquête, mais tout le reste est inven­té. Ce fait divers me fasci­nait non pas en lui-même, car la dis­pari­tion de jeunes gens est trag­ique­ment banale, mais pour tout ce qu’il per­me­t­tait de dévelop­per autour : des thé­ma­tiques humaines, sociales, morales.
Le paysage joue égale­ment un rôle essen­tiel. Il fal­lait que les per­son­nages en soient comme des éma­na­tions, ain­si que de la réal­ité soci­ologique. Par exem­ple, pour le per­son­nage homo­sex­uel vic­time d’homophobie, je voulais mon­tr­er qu’il vivait dans un milieu autar­cique, soumis au qu’en-dira-t-on, au poids de la rumeur, de l’Église catholique… Dans un tel con­texte, il sem­blait presque con­damné du seul fait qu’il vivait une his­toire d’amour somme toute banale, mais avec un homme. Cela ne sig­ni­fie pas que les vil­la­geois soient intrin­sèque­ment homo­phobes, mais qu’ils com­met­tent ces actes par déter­min­isme social. Cet aspect m’intéressait beau­coup.
Tous les per­son­nages de ce livre ont été tra­vail­lés de manière à éviter tout manichéisme. Cha­cun pos­sède des aspects posi­tifs et négat­ifs, à des degrés divers. Même le nar­ra­teur, qui est, en quelque sorte, le « bon » per­son­nage, ne va pas au bout de son his­toire d’amour, ne l’assume pas, et lorsqu’il croise la jeune fille, il ne lui prête réelle­ment atten­tion que le jour où elle dis­paraît. S’il l’avait écoutée plus tôt, peut-être serait-elle encore là. Le manichéisme, est l’un des tra­vers de notre époque : on est fas­ciste ou antifas­ciste, fémin­iste ou antifémin­iste, pour les migrants ou con­tre eux, etc. Le raison­nement est devenu, en quelque sorte, algo­rith­mique, binaire. Tout se joue comme sur un ter­rain de foot­ball.
Or la vie n’est pas cela. Rien n’est plus com­plexe que l’aventure humaine. Ce serait regret­table que la lit­téra­ture épouse cette sim­pli­fi­ca­tion. Elle le fait déjà par­fois, avec ce que j’appelle des « livres-éten­dards », où l’auteur cherche avant tout à défendre une cause. À titre per­son­nel, je suis aus­si par­ti­san de cer­taines caus­es, mais je crois que la lit­téra­ture demeure peut-être le dernier endroit où l’on peut encore ren­dre compte de la com­plex­ité du monde et des êtres humains, sans avoir à choisir un camp.

Michel Zumkir

Repères bib­li­ographiques


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°228 (2026)