Archives par étiquette : 5e couche éditions

Marre de la vie morose ? Lisez Christophe Poot (ou inventez la grâce)

Christophe POOT, FOVÉA, 5e couche, 2026, 220 p., 26 €, ISBN : 9782390081265

poot fovéaDans FOVÉA, Christophe Poot écrit, peint, des­sine, trace pour dire la grâce. Ne pas se mor­fon­dre, ne pas végéter dans ce qu’énigmatiquement Christophe Poot nomme la grande blessure et qu’en tant que lec­trice et lecteur, on devine liée au fait d’être là, les deux pieds sur terre, la vie dans le noir, dans le bour­bier où, des fois, on se traine. Sans autre point de repère que notre corps et son incroy­able capac­ité à capter. À s’élever, obstiné­ment, sans dieux, sans “voix de son maitre”, dans des instants de grâce, à dix mille lieues au-dessus de sa con­di­tion. Juste pour ça : se sen­tir en vie, énig­ma­tique­ment en vie. Tra­vail à faire et à refaire mille fois par jour. Tra­vail que fait et refait Poot mille fois par jour. Tra­vail de résis­tance que Poot effectue, obstiné­ment, mille fois par jour, dans des dessins urgents et de courts textes, énig­ma­tiques eux aus­si, que ses lecteurs et lec­tri­ces devi­nent rapi­de­ment tracés, comme impro­visés à la sauvage. Ces textes et ces dessins, Poot nous en livre tous les jours sur Face­book, comme si, au-delà de les trac­er, il impor­tait de les partager, dans l’urgence et la rapid­ité, en vue de je ne sais pas quoi. Nous inspir­er peut-être. Nous ren­voy­er à nos pro­pres instants de grâce. Ou quelque chose du genre. Con­tin­uer la lec­ture

By jove ! La Marque Jaune, roman

Un coup de cœur du Car­net

Edgard P. JACOBS, La Mar­que Jaune, 5e couche, coll. « Didas­calies », 2022, 124 p., 10 €, ISBN : 978–2‑39008–083‑1

jacobs la marque jaune la 5e coucheAu ray­on lit­téra­ture française chez votre libraire, l’ouvrage n’attire pas vrai­ment plus l’attention qu’un autre. Une cou­ver­ture blanche ornée d’un filet bleu, une typogra­phie alter­nant le noir pour l’auteur et le bleu nuit pour le titre, tout sem­ble indi­quer qu’on a sous les yeux un ouvrage de cette mai­son bien con­nue qui pub­lie Jean Echenoz, Pierre Bayard ou Eugène Sav­itzkaya. La cou­ver­ture, car­ton­née à dos car­ré, intrigue un peu, mais voilà, un zeste de coquet­terie sans doute… Et puis… By jove ! Damned ! Bon sang ! Dès qu’on ouvre la pre­mière page, trois phras­es bien sen­ties propulsent le lecteur non endor­mi dans l’atmosphère noc­turne du « fog » anglais : « Big Ben vient de son­ner une heure du matin. Lon­dres, la gigan­tesque cap­i­tale de l’empire bri­tan­nique, s’étend, vaste comme une province, sous la pluie qui tombe obstiné­ment depuis la veille. Sur le fond du ciel som­bre, la tour de Lon­dres, cœur de la ‘City’, découpe sa dure sil­hou­ette médié­vale… » Ces quelques lignes, un peu désuètes (où en est aujourd’hui l’empire bri­tan­nique ?) camp­ent directe­ment l’atmosphère d’un de ces romans qu’aurait pu écrire Agatha Christie, ou, avant elle, Jules Vernes… Con­tin­uer la lec­ture

Dépression au-dessus du dessin

Ben­jamin MONTI, Rup­ture (frag­ments), La 5e couche et IMAGEs, 2021, 130 p., 20 €, ISBN : 978–2‑39008–071‑8

monti rupture fragmentsVoici deux ban­des dess­inées où s’insère un essai, tels trois livres en un.

Livre 1 : la rup­ture. Sous la forme d’un long strip de 56 pages, deux grandes vignettes par page, deux cas­es par vignette, Ben­jamin Mon­ti racon­te en noir et blanc et par frag­ments intimes, la rup­ture dont il ne se relève pas. D’entrée, la ques­tion d’un bébé vient rompre l’équilibre du cou­ple et bien que ce soit une erreur d’étiquettes, l’amour a bas­culé : il n’y  aura ni bébé ni avorte­ment mais désac­cords. Une dialo­gie, telle que dévelop­pée par le théoricien Bakhtine dans Prob­lème de la poé­tique de Dos­toïevs­ki, s’entame alors entre elle et lui, en lui, en elle, par des dis­cours internes, mais aus­si formelle­ment entre les deux cas­es de chaque vignette. Con­tin­uer la lec­ture

La bande dessinée abstraite

Aarnoud ROMMENS, Benoît CRUCIFIX, Björn-Olav DOZO, Erwin DEJASSE & Pablo TURNES (dir.), Abstrac­tion and Comics. Bande dess­inée et abstrac­tion, Press­es Uni­ver­si­taires de Liège et Cinquième couche, coll. « ACME », 2019, 2 vol., 452 p. et 444 p., 36 €, ISBN : 978–2‑39008–039‑8

Qu’en est-il de la bande dess­inée dite abstraite ? Quels sont ses ressorts his­toriques, sémi­o­tiques ou for­mal­istes ? Le très beau cof­fret de deux vol­umes, Bande dess­inée et abstrac­tion, rassem­ble des con­tri­bu­tions et des créa­tions orig­i­nales qui explorent la grande var­iété de l’abstraction en ban­des dess­inées. L’abstraction doit-elle être com­prise dans le sens qu’elle a pris dans l’histoire de l’art, en pein­ture ? Peut-on dire qu’elle définit un tour­nant mod­erniste touchant les arts visuels alors que, ab ini­tio, depuis l’origine de l’art, la ten­dance à l’abstraction est présente ? Les opéra­teurs iden­ti­fi­ant une BD expéri­men­tant l’abstraction vari­ent en fonc­tion des théoriciens : là où Ibn Al Rabin nomme abstrac­tion le non-fig­u­ratif, Andreï Molotiu la resserre autour de l’éviction de la nar­ra­tion. Les créa­tions du col­lec­tif WREK avec l’artiste-graveur Olivi­er Deprez, celles de Pas­cal Ley­der, Frank Vega, Berli­ac, Fran­cie Shaw, Ilan Manouach et bien d’autres jouent la carte de la ten­sion, du dia­logue non mimé­tique avec les textes. L’irruption de quelques planch­es abstraites dans une BD ou la con­struc­tion d’œuvres graphiques entière­ment soutenues par l’abstraction mod­i­fient le « régime scopique du spec­ta­teur » (Jacques Dür­ren­matt). Con­tin­uer la lec­ture

« De quoi vit l’homme ? »

Un coup de cœur du Car­net

Christophe POOT, Hareng Cou­vre-chef et autres chan­sons de marins, Cinquième couche, 2019, 68 p., 20 €, ISBN : 978–2‑39008–034‑3

Entier je suis entré, tête et men­ton devant, fier-bras tout gon­flé de mon dur tra­vail de dock­er, m’asseoir auprès d’hommes rugueux qui soulèvent comme moi bien plus que ce qu’on demande au corps d’un homme nor­mal. Voilà de quoi sont faites mes som­bres soirées. 

Dans un tro­quet, dont l’ambiance est sug­gérée par l’illustration de quelques per­son­nages à la pre­mière page, débute l’aventure de Hareng Cou­vre-Chef. Celui-ci, après son tra­vail haras­sant aux docks, part vider « quelques bières épaiss­es et lour­des au gosier » qui, for­cé­ment, mènent à une envie irré­press­ible de pouss­er la chan­son­nette. Une his­toire de séduc­tion s’y mêle, un peu casse-gueule, et nous savons à quel point, l’alcool aidant, une telle sit­u­a­tion peut rapi­de­ment tourn­er au vinai­gre. Voilà pour la trame nar­ra­tive de Hareng Cou­vre-chef et autres chan­sons de marins, bril­lam­ment écrit et dess­iné par Christophe Poot, qui a une petite dizaine d’ouvrages à son act­if. Mais il y a beau­coup plus à dire à pro­pos de ce livre. Con­tin­uer la lec­ture

Quarante-huit fois 48cc

Ilan MANOUACH, Abrégé de la bande dess­inée fran­co-belge, 5e Couche, 2019, 48 p., 20 €, ISBN : 978–2‑39008–018‑3

Curieux ouvrage que cet Abrégé de la bande dess­inée fran­co-belge livré par la mai­son d’édition indépen­dante La 5e Couche. Cet album con­ceptuel est l’œuvre de l’artiste Ilan Manouach, un plas­ti­cien et musi­cien né en 1980 à Athènes et qui a étudié à l’Institut Saint-Luc à Brux­elles. Son tra­vail autour de la bande dess­inée l’a amené à détourn­er dif­férents albums : notam­ment le Maus d’Art Spiegel­man, devenu Katz (imprimé en 2011 à petit tirage, il représente tous les per­son­nages avec des têtes de chat) ; ou Les Schtroumpfs Noirs dans Noirs (qui con­siste en une réim­pres­sion de l’album en util­isant unique­ment de l’encre cyan). En 2015 sort Tintin Akei Kon­go, une tra­duc­tion pirate en Lin­gala de l’album Tintin au Con­go. Son œuvre tac­tile Shaperead­er, com­posée de plusieurs pan­neaux en bois, se présente comme un réper­toire de formes revis­i­tant la bande dess­inée et des­tiné aux lecteurs malvoy­ants. Enfin, en 2018, Manouach pub­lie Blan­co, un album entière­ment vierge qui inter­roge entre autres sur la stan­dard­i­s­a­tion et la com­mer­cial­i­sa­tion (le terme blan­co désig­nant, dans le jar­gon de l’imprimerie, un exem­plaire non imprimé d’un livre, per­me­t­tant d’évaluer l’objet en tant que tel). Con­tin­uer la lec­ture