Christophe POOT, FOVÉA, 5e couche, 2026, 220 p., 26 €, ISBN : 9782390081265
Dans FOVÉA, Christophe Poot écrit, peint, dessine, trace pour dire la grâce. Ne pas se morfondre, ne pas végéter dans ce qu’énigmatiquement Christophe Poot nomme la grande blessure et qu’en tant que lectrice et lecteur, on devine liée au fait d’être là, les deux pieds sur terre, la vie dans le noir, dans le bourbier où, des fois, on se traine. Sans autre point de repère que notre corps et son incroyable capacité à capter. À s’élever, obstinément, sans dieux, sans “voix de son maitre”, dans des instants de grâce, à dix mille lieues au-dessus de sa condition. Juste pour ça : se sentir en vie, énigmatiquement en vie. Travail à faire et à refaire mille fois par jour. Travail que fait et refait Poot mille fois par jour. Travail de résistance que Poot effectue, obstinément, mille fois par jour, dans des dessins urgents et de courts textes, énigmatiques eux aussi, que ses lecteurs et lectrices devinent rapidement tracés, comme improvisés à la sauvage. Ces textes et ces dessins, Poot nous en livre tous les jours sur Facebook, comme si, au-delà de les tracer, il importait de les partager, dans l’urgence et la rapidité, en vue de je ne sais pas quoi. Nous inspirer peut-être. Nous renvoyer à nos propres instants de grâce. Ou quelque chose du genre. Continuer la lecture

Voici deux bandes dessinées où s’insère un essai, tels trois livres en un.
Qu’en est-il de la bande dessinée dite abstraite ? Quels sont ses ressorts historiques, sémiotiques ou formalistes ? Le très beau coffret de deux volumes, Bande dessinée et abstraction, rassemble des contributions et des créations originales qui explorent la grande variété de l’abstraction en bandes dessinées. L’abstraction doit-elle être comprise dans le sens qu’elle a pris dans l’histoire de l’art, en peinture ? Peut-on dire qu’elle définit un tournant moderniste touchant les arts visuels alors que, ab initio, depuis l’origine de l’art, la tendance à l’abstraction est présente ? Les opérateurs identifiant une BD expérimentant l’abstraction varient en fonction des théoriciens : là où Ibn Al Rabin nomme abstraction le non-figuratif, Andreï Molotiu la resserre autour de l’éviction de la narration. Les créations du collectif WREK avec l’artiste-graveur Olivier Deprez, celles de Pascal Leyder, Frank Vega, Berliac, Francie Shaw, Ilan Manouach et bien d’autres jouent la carte de la tension, du dialogue non mimétique avec les textes. L’irruption de quelques planches abstraites dans une BD ou la construction d’œuvres graphiques entièrement soutenues par l’abstraction modifient le « régime scopique du spectateur » (Jacques Dürrenmatt).
Entier je suis entré, tête et menton devant, fier-bras tout gonflé de mon dur travail de docker, m’asseoir auprès d’hommes rugueux qui soulèvent comme moi bien plus que ce qu’on demande au corps d’un homme normal. Voilà de quoi sont faites mes sombres soirées.
Curieux ouvrage que cet Abrégé de la bande dessinée franco-belge livré par la maison d’édition indépendante La 5e Couche. Cet album conceptuel est l’œuvre de l’artiste Ilan Manouach, un plasticien et musicien né en 1980 à Athènes et qui a étudié à l’Institut Saint-Luc à Bruxelles. Son travail autour de la bande dessinée l’a amené à détourner différents albums : notamment le Maus d’Art Spiegelman, devenu Katz (imprimé en 2011 à petit tirage, il représente tous les personnages avec des têtes de chat) ; ou Les Schtroumpfs Noirs dans Noirs (qui consiste en une réimpression de l’album en utilisant uniquement de l’encre cyan). En 2015 sort Tintin Akei Kongo, une traduction pirate en Lingala de l’album Tintin au Congo. Son œuvre tactile Shapereader, composée de plusieurs panneaux en bois, se présente comme un répertoire de formes revisitant la bande dessinée et destiné aux lecteurs malvoyants. Enfin, en 2018, Manouach publie Blanco, un album entièrement vierge qui interroge entre autres sur la standardisation et la commercialisation (le terme blanco désignant, dans le jargon de l’imprimerie, un exemplaire non imprimé d’un livre, permettant d’évaluer l’objet en tant que tel).