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Au nom du père et de la mer

Odile D’OULTREMONT, Baïko­nour, Obser­va­toire, 2019, 220 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 979–10-329‑0432‑9

Pêcheur de crus­tacés et de gastéropodes en mer de Bre­tagne, Vladimir Savi­dan, qui se sou­ci­ait beau­coup de la sécu­rité des autres mais ne por­tait jamais de gilet de sauve­tage, a vu un jour l’Atlantique pren­dre l’ascendant sur Baïko­nour, son Cleopa­tra Fish­er­man 38, et a  dis­paru au fonds des flots, lais­sant comme seul legs à Edith et Anka celui des épous­es et progéni­tures de marins : après l’attente, un corps man­quant. L’absence d’une mar­que tan­gi­ble de fin de vie. L’une et l’autre réagis­sent d’ailleurs très dif­férem­ment à la tragédie. Amoureuse depuis l’enfance de cette immen­sité d’eau –  rêvant même d’y trou­ver sa place, de préférence à la barre – Anka con­tracte une colère sourde con­tre cette amie chère qui lui a ravi défini­tive­ment son mod­èle et père, en maîtresse avide. A con­trario, la femme du loup de mer est dans le déni, fomente des prières par inter­mé­di­aire pour faire revenir l’être aimé et, tout à trac, se mue en fab­rique de soupes. Des potages qu’elle prend soin de met­tre dans des ther­mos indi­vidu­els pour tous les cama­rades de son mari, avec pour promesse qu’ils les lui ren­dent. Dans cette trac­ta­tion, elle entrevoit qu’ils revien­dront au port et fait un pacte avec l’espoir, crée du lien entre la terre ferme et l’océan. Con­tin­uer la lec­ture

Laurent de Sutter. Radiographie du scandale

Lau­rent DE SUTTER, Indig­na­tion totale. Ce que notre addic­tion au scan­dale dit de nous, Obser­va­toire, coll. « La relève », 2019, 144 p., 15 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 979–10-329‑0411‑4

Fin lim­i­er des mythèmes con­tem­po­rains, des tro­pismes des régimes de pen­sée, Lau­rent de Sut­ter démonte la boîte noire du scan­dale, repérant les mécan­ismes, les ingré­di­ents qui le nour­ris­sent, les ressources qu’il mobilise. La scène que Lau­rent de Sut­ter embrasse avec maes­tria est celle de notre monde saisi sous l’angle du réflexe de l’indignation qui règne en maître. Les titres des cinq chapitres (Et, Car, Donc, Mais, Ni) qui scan­dent cet essai d’une haute pyronoésie ren­voient à la classe des con­jonc­tions de coor­di­na­tion con­den­sée dans la phrase mné­motech­nique « Mais où est donc Ornicar ? » (Rap­pelons qu’Ornicar est la revue du champ freu­di­en). Délais­sant les caus­es, le « pourquoi » de la propen­sion à l’indignation au prof­it de son « com­ment », l’ouvrage analyse ce dont l’indignation est le symp­tôme, la struc­ture de pen­sée sur laque­lle elle s’appuie. À rebours de l’opinion con­sen­suelle selon laque­lle le scan­dale est affaire de pas­sions, d’affects épi­der­miques, Lau­rent de Sut­ter y lit le sur­geon d’une rai­son butant sur son impasse. Dès lors qu’une équa­tion entre « âge du scan­dale » et « âge de la rai­son » est posée, l’appel auquel l’essai nous con­vie se for­mule dans les ter­mes d’un « pour en finir avec la rai­son », ce qui implique de sor­tir de la spi­rale du scan­dale. Cinq affaires récentes, venues d’horizons dif­férents, ayant toutes sus­cité un tol­lé mon­di­al ser­vent de points de départ, #MeToo ; le bras-de-fer Tsipras, Syriza/l’Union Européenne ; les car­i­ca­tures de Mahomet ; Nestlé et l’extraction des eaux de la Straw­ber­ry Creek ; la pho­togra­phie du cadavre de l’enfant migrant Aylan Kur­di, échoué sur une plage. Con­tin­uer la lec­ture

L’amour a ses déraisons…

Odile d’OULTREMONT, Les Déraisons, L’Observatoire, 2018, 220 p., 18€/ePub : 12.99 €, ISBN : 979–10-329‑0039‑0

doultremont les deraisons.jpgIl était une fois une petite fille qui vivait avec ses par­ents. À l’âge de rai­son, elle perdit physique­ment son père (pfttt ! dis­paru) et men­tale­ment sa mère (pffff ! vidée). En proie à un monde abscons, elle « entam[a] une inex­orable tran­shu­mance vers un endroit indéfiniss­able, qui n’exist[ait] pas encore […] ». Elle se mit à façon­ner le réel à son imag­i­na­tion et entretint un rap­port per­for­matif avec ce(ux) qui l’entourai(en)t. Et elle grandit jusqu’à incar­n­er cette femme dansant sur des notes silen­cieuses, cares­sant les chiens-chats, transsub­stan­tiant une com­pote de pommes à la can­nelle en mar­bré coco, bar­bouil­lant son garde-manger idéal sur des toiles loufo­que­ment bar­i­olées (tels le « mon­tic­ule de spaghet­ti à la bolog­naise dis­posés dans un pot de fleurs » et le « batail­lon de makis flan­qués cha­cun d’une paire d’yeux »), cham­boulant l’ordre établi de toute chose. La réal­ité, ses résis­tances et ses réti­cences, Louise Olinger, pein­tre, n’en avait cure. Con­tin­uer la lec­ture