Marcher sur son père

Marc MEGANCK, Marcher Noir, Chroniques du monde confiné, 180° éditions, 2021, 118 p., 17 € / ePub : 7,99 €, ISBN : 978-2-940721-01-6
Marc MEGANCK, Le jour où mon père n’a plus eu le dernier mot, F. Deville, 2021, 282 p., 20 €, ISBN : 978-2-875990-51-8

meganck marcher noir

Avec un mois d’écart, Marc Meganck publie deux titres qui partagent des thèmes devenus propres, ayant développé pour lui-même toutes les qualités d’un anti-héros : un beau quadra inquiet du temps qui passe dans une société qui le dépasse à grande vitesse. Or cet état lui permet de parfaire son art subtil de la dépression tranquille, animée d’une passive lucidité souffrant, oui, souffrant, de sympathie et d’empathie pour le monde qui l’entoure directement.

Connu pour aimer marcher en ville et écrire dans la vitrine des cafés ou près de la porte des troquets, bistrots, pubs, zincs, rades, estaminets et autres caboulots, ceci lui a été refusé par les confinements sanitaires, par la fermeture de ses nombreux offices et tables de travail. Dès lors, chacun comprend aisément le premier titre, Marcher Noir, ainsi que son intention dès l’incipit : Résister. Tenir. Garder la main, la plume. Observer ce monde à la dérive. Pendant un an — à partir de la fin avril 2020 et jusqu’à la fin avril 2021 —, j’ai tenu un journal. Pour garder la forme comme d’autres en même temps sur leur tapis de sol ou roulant.

Quarante-cinq dates annoncent donc des exercices courts aux jolies saillies et caractères multiples allant de la désolation narcissique à la colère sociale, dénonçant les surréelles absurdités et protestant contre les plus choquantes inégalités, non sans l’humour de l’observateur aguerri :

Je me tenais, fébrile, à l’entrée d’un univers étrange. J’étais un catéchumène, immobile dans un narthex, assistant de loin à la cérémonie pandémique. (…) Quand j’étais primo-vacciné, j’appartenais à deux mondes, l’ancien et l’inconnu. J’étais incomplet, sans symptômes apparents, mi-homme, mi-seringue, à moitié pardonné, à moitié condamné.

meganck le jour où mon pere n'a pas eu le dernier motObservations, désolations et colères qui confinent à la rage dans Le jour où mon père n’a plus eu le dernier mot, un roman aux furieuses allures d’autobiographie. Détacher le réel de l’imaginaire devient une gageure et rend le récit de Marc Meganck d’autant plus troublant qu’on aimerait qu’il se prononce à ce sujet. Sur Publikart.net, Bénédicte de Loriol écrit même après lecture du roman : « On espère juste qu’il ne soit pas autobiographique… Mais on est en droit d’en douter tellement il est sincèrement bouleversant ».

Pendant des années, j’ai vécu avec des gens. On appelle ça une famille. La mienne avait peur, elle avait une odeur de tambouille entretenu dans une petite maison où il faisait sombre, où rien ni personne ne respirait. Pendant des années, j’ai cherché un père. Pendant des années, j’ai subi la vanité ordurière d’un frère et l’inertie religieuse d’une mère.

Je téléphone à l’auteur qui m’affirme que la première partie du roman, l’enfance, est bien d’inspiration autobiographique. Par contre, la seconde, le voyage en bateaux de port en port jusqu’aux Îles Féroé, il l’a fait seul lorsque son personnage l’entreprend en compagnie de son père, le bien nommé Kasper, pour tenter de se (re)trouver l’un et l’autre. La fiction permet ici ce que la réalité a peut-être exclu. Auquel cas, il est permis de l’imaginer plus dure en effet que ce récit déjà lourd à porter pour la part originelle coincée à vie dans tout corps : l’enfance, cet encombrant qui ne nous lâche jamais.

Des pères, j’en ai cherché souvent. Ils traînaient dans les bars. Je m’asseyais à côté d’eux. On regardait par la fenêtre. On entamait la conversation, des riens, la météo, l’actualité politique ou sportive, l’observation des gens qui allaient et venaient. Des vieux gars, trente ou quarante ans de plus que moi. Des solitaires.

Également seul, l’écrivain sort donc presque simultanément deux livres très contrastés, antinomiques, sans l’avoir prévu ni voulu ; aléa des temps d’édition et de publication faisant loi. Tel Sisyphe poussant sa pierre au haut de la colline pour la voir irrémédiablement dégringoler derrière, le premier titre, les chroniques, est pour l’auteur un exercice de styles, une lente montée vers le sommet de son art, tant pour la clarté, la fluidité, la simplicité que le style de son écriture. Quant au second opus, le roman, il est une longue chute au plus profond de son âme.

Tito Dupret

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