Véronique Bergen ou la langue brise-lame

Un coup de cœur du Car­net

Véronique BERGEN, Écume, ONLiT, 2023, 24,99 €, ISBN : 978–2‑87560–159‑9

Mise à jour du 29/08/2023 : Écume reparait en coédi­tion entre Les équa­teurs et Onlit le 30/08/2023

bergen écume bergen ecumeChaque nou­v­el opus de Véronique Bergen révèle l’immensité d’un monde insoupçon­né. Son nou­veau roman, Écume, pub­lié aux édi­tions ONLIT (qui avaient accueil­li Tous doivent être sauvés ou aucun en 2018 et Icône H. en 2021), n’y déroge pas. Plongeant dans l’élément aqua­tique, Écume, au titre aus­si tranché qu’évocateur, éclabousse les riv­ières du con­formisme.

S’ouvrant sur la for­mule « Détrompez-vous », le roman affole d’emblée nos bous­soles et nos sex­tants. Il est tail­lé dans la syn­taxe de la mer, épouse les voca­bles des êtres qui l’habitent. Écume sec­oue les vagues de l’Histoire, plonge dans les bas-fonds de la mémoire, puise dans la matière noire des « océani­cides » et des ruées vers le sper­ma­ceti qui n’a valeur d’or qu’au prix de mas­sacres, pour livr­er un hymne à la lib­erté à l’état sauvage.

Croisant deux odyssées, Écume relie les sévices infligés au monde de la mer et de la terre aux affects de l’une des nar­ra­tri­ces, Anaïs. Celle-ci, à l’instar de Moby Dick, est traquée dès l’enfance par son pro­pre Achab, est aux pris­es avec ses pro­pres instincts. Anaïs brouille ses voyelles et son tré­ma comme les cétacés leurs écholo­ca­tions, pour fuir ce et ceux qui cherchent à la har­pon­ner. Chas­sé-croisé de deux pré­da­tions, de deux ogres (celui d’Anaïs et le chas­seur de baleines), Écume prend le Moby Dick d’Herman Melville à rebrousse-fanons et l’emmène sur d’autres rivages.

Voy­ages et péré­gri­na­tions d’Ismaël et d’Anaïs sur les flots tour­men­tés à bord de La Mirabelle, ces « pages-branchies » tien­nent tant les pro­tag­o­nistes que le lecteur sur le fil du rasoir. Voiles opi­acés, scènes SM, suavité des corps, des fan­tasmes et des amours, ten­ta­tives de con­ju­ra­tions des cat­a­stro­phes des mon­des aqua­tiques et ter­restres,… autant de cordages amar­rant la langue à l’indomptable. La mer s’engouffre dans ces pages, en shibari d’images vir­tu­os­es.

« Dies irae », chants pour le dauphin Hon­ey, pour les damnés de la mer et de la terre, pour les êtres exter­minés par la méga­lo­manie sys­té­ma­tique et organ­isée des tor­tion­naires… L’en­trelace­ment des dif­férentes voix, le dis­posi­tif poly­phonique égale­ment à l’œuvre dans d’autres romans tels que Kas­par Hauser ou la phrase préférée du vent, Tous doivent être sauvés ou aucun, Guéril­la, Icône H.,… est, ici aus­si, d’une puis­sance ver­tig­ineuse. À ce titre, Écume sem­ble écrit sous le prisme de l’univocité théorisée par Gilles Deleuze : « Une seule et même voix pour tout le mul­ti­ple aux mille voies, un seul et même Océan pour toutes les gouttes, une seule clameur de l’Être pour tous les étants ».

« Dans quel texte lit­téraire jet­teriez-vous l’ancre afin de vous y installer à demeure ? » Assuré­ment, dans Écume, qui échappe à toute ten­ta­tive de séques­tra­tion des affects et résiste au har­pon­nage et à la traque – tant des cétacés, des grands fauves que de la langue elle-même.

Char­line Lam­bert

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