Sophie BUYSE, Prostituée sacrée, Maelström reEvolution, 2024, 256 p., 18 €, ISBN : 9782875055057
La mystique des corps, les puissances cathartiques de l’amour et de l’érotisme composent le noyau des romans et récits de Sophie Buyse, de La graphomane à L’organiste, de L’escarbilleuse à Confidences de l’olivier, Amour et Kabbale. Roman éblouissant, Prostituée sacrée enroule lascivement ses chapitres autour de Venise, une ville dont le destin est intimement noué à la prostitution, et deux courtisanes, Veronica Franco et Mado.
Entre Mado, à l’enfance saccagée, violée, qui preste ses services initiatiques auprès d’hommes qu’elle allège de leurs blessures dans le mouvement où elle se libère de ses traumatismes et Veronica Franco, célèbre courtisane et poète du 16ème siècle, Sophie Buyse tisse un lien de sororité, de filiation qui court entre les siècles. Jouant sur les échos entre la ville-corps de la Sérénissime, Babylone des plaisirs, chef‑d’œuvre lacustre abritant les joyaux de l’histoire de l’art, et le corps-temple de Mado, le roman met en scène la dimension sacrée de la prostitution et inscrit Mado dans la lignée des Prostituées sacrées de l’Antiquité. Lovée dans les plis du 16ème siècle, Veronica Franco apparaît à Mado afin de lui révéler des vérités initiatiques, de l’éclairer sur la fonction initiatique, spirituelle, émancipatrice des belles de nuit, une fonction que les 20ème et 21ème siècles ont radicalement refoulées.
Quand ma main aide leur sexe à grandir et à s’élever, j’accomplis aussi un rite sacré : celui d’amener dans la douceur et la chaleur toutes les parties de leur être, si petites, si serrées, à croître (…) Mon travail est double, car en agissant sur eux, en éduquant les humbles, les humiliés à s’aimer et à s’accepter, j’œuvre également sur moi.
La dimension sacrée du plus vieux métier du monde s’ancre dans l’essence de son art : créer un théâtre érotique qui soit de l’ordre d’une réparation des blessures, d’un apprentissage de la jouissance, au fil duquel la libération des corps entravés, souffrants, se solde par celle des esprits. Auréolée de son « sexe ‘passeur d’âmes’ », psychanalyste de la chair, Mado recueille les confessions intimes des clients, exorcise leurs démons et les siens. Les portes qu’elle leur ouvre ne sont pas seulement celles du plaisir mais, plus largement celles de la vie, de la rencontre avec soi, sans plus l’échafaudage des artifices et des faux-semblants. De la rencontre du peintre juif Ariel qui métamorphose le corps de Mado en rouleur de la Torah aux parallèles entre l’ascèse des mystiques et les ébats rédempteurs de la chair, le roman porté par la voix de Mado s’offre comme une ode à Venise et à la caste des femmes publiques, ces prêtresses d’éros qui, sous l’apparence trompeuse de ne vendre que leur corps (au même titre que tout travailleur), épongent les peines, convertissent la douleur en sérénité, la fange, la misère affective en lumière. Le clan des prostituées, des prostitués qui visent cette alchimie entreprend la spiritualisation de la matière.
Les fresques du Tintoret, du Titien, de Véronèse, les églises, les palais éblouissants, les ruelles et leurs ponts, les canaux, les gondoles, les quartiers Canareggio, Castello, les îles de Sant’Erasmo, de Murano, de San Michele, l’aqua alta qui submerge Venise comme Mado est submergée par les « flots de détresse » de ses clients ne forment nullement un décor mais composent les muscles, les nerfs, la peau d’un récit qui laisse entendre un chant dédié à Venise, cette cité rongée par le sel et l’eau, menacée, survivante.
Véronique Bergen
Un extrait de Prostituée sacrée
Extrait proposé par les éditions Maelström reEvolution