Les “Indiens” d’Amérique : entretien avec François-Xavier Lavenne

Aztèques, Hui­chols, Mayas, Iro­quois, Incas, Apach­es, Quechuas, Sioux, Triquis, Nava­jos, Potawatomis… : les Autochtones d’Amérique inspirent auteurs et autri­ces, en Bel­gique et ailleurs. Entre aven­tures de con­quis­ta­dors et réc­its de ren­con­tres dans le monde d’aujourd’hui, ils font sou­vent fig­ure d’altérité rad­i­cale.

Très présents dans la lit­téra­ture belge, les per­son­nages d’Autochtones d’Amérique soulèvent des ques­tions liées à l’identité et à la coloni­sa­tion. Le sujet valait bien un dossier du Car­net et les Instants.

Ini­tié avec l’article « Les ‘Indi­ens’ d’Amérique : de la con­quête au musée » paru dans Le Car­net et les Instants n° 227 (avril 2026), il se pour­suit sur ce blog avec trois entre­tiens, autour d’œuvres qui met­tent en scène des Amérin­di­ens.


Lire aus­si : Les « Indi­ens » d’Amérique : de la con­quête au musée (Le Car­net et les Instants n°227)


Nous vous don­nons donc ren­dez-vous chaque dimanche, du 12 au 26 avril.

François-Xavier Lavenne : La passagère invisible et « les paradoxes de l’absence et de la présence »

francois xavier lavenne

François-Xavier Lavenne

Notre série sur les Autochtones d’Amérique dans la lit­téra­ture belge se ter­mine par un entre­tien avec François-Xavier Lavenne. Directeur de la Fon­da­tion Mau­rice Carême et con­ser­va­teur du Musée dédié au poète, il nous par­le plus par­ti­c­ulière­ment de La pas­sagère invis­i­ble. Dans ce livre à la genèse com­plexe, Mau­rice Carême racon­te son voy­age au Mex­ique, entre­pris à la récep­tion du prix Edgar Poe en 1937.

Carême La passagère invisible

La passagère invisible

Auteur : Mau­rice Carême

Mai­son d’édition : À l’enseigne de la sirène, réédi­tion Société nou­velle des Édi­tions G.P.

Année d’édition : 1950, rééd. 1965

Le livre en bref : Le jour­nal du poète, par­ti plusieurs semaines au Mex­ique en 1937. Il adresse poèmes et impres­sions de voy­age à une pas­sagère « invis­i­ble » parce qu’absente, son épouse, restée à Ander­lecht.

Le Car­net et les Instants : Quel type de voyageur était Mau­rice Carême ? Voy­ageait-il beau­coup ? Retour­nait-il sou­vent aux mêmes endroits ?
François-Xavier Lavenne : Mau­rice Carême n’est pas, à pro­pre­ment par­ler, un écrivain bourlingueur, mais il a voy­agé et, plus pro­fondé­ment, son écri­t­ure a besoin d’un déplace­ment con­stant dans l’espace – qu’il soit petit ou grand – pour pren­dre son élan sur la page. Mau­rice Carême se définit dans La pas­sagère invis­i­ble comme « le plus séden­taire des hommes ». Il est vrai qu’il mène une vie volon­taire­ment sim­ple et assez retirée du monde dans sa petite mai­son blanche d’Anderlecht, mais il est un faux séden­taire. Mau­rice Carême fait par­tie de la caté­gorie des poètes-marcheurs. Ses poèmes nais­sent rarement dans son bureau. Pour trou­ver l’inspiration, il doit sor­tir, ne fût-ce que dans son jardin, ou suiv­re les chemins qui le mènent dans la val­lée de la Pède ou de la Dyle. Il y a donc un espace fam­i­li­er, qui est sans cesse sil­lon­né. Il con­stitue une sorte « d’ellipse bra­bançonne », dont les foy­ers sont sa mai­son d’Anderlecht et sa ville natale, Wavre.

Maurice Carême marin

Mau­rice Carême marin- © Fon­da­tion Mau­rice Carême

À côté de ces prom­e­nades quo­ti­di­ennes, Mau­rice Carême voy­age rel­a­tive­ment fréquem­ment en dehors des fron­tières de la Bel­gique. Si l’on par­court les albums des années 1920–1930, Mau­rice Carême sem­ble affec­tion­ner par­ti­c­ulière­ment les Pays-Bas et la France. Il voy­age aus­si en Ital­ie ain­si qu’en Espagne. Plus tard, il décou­vre de nom­breux pays européens, prin­ci­pale­ment dans le cadre de ren­con­tres lit­téraires et, en par­ti­c­uli­er, des con­grès du PEN Club. Il vis­ite ain­si, après la Deux­ième Guerre mon­di­ale, le Dane­mark, la Suisse, l’Écosse… Le reten­tisse­ment de son œuvre l’amène aus­si dans les pays de l’est, notam­ment en Bul­gar­ie et en URSS où il a séjourné à Moscou et à Leningrad. Un voy­age très douloureux est celui qu’il fait à Prague en 1947, car il y apprend la mort de sa mère. Il se reprochera d’être par­ti et com­mencera un tra­vail de deuil par l’écriture sur le tra­jet du retour, ce qui don­nera le recueil La voix du silence.
Le voy­age au Mex­ique est cepen­dant la grande aven­ture de sa vie. Il s’agit de son seul voy­age hors de l’Europe et d’un voy­age qu’il entre­prend seul.

Com­ment s’est décidé ce voy­age au Mex­ique, et plus large­ment en Amérique, que le poète racon­te dans La pas­sagère invis­i­ble ?
Le voy­age au Mex­ique est un voy­age lit­téraire à dou­ble titre : non seule­ment, parce qu’il a don­né lieu à un livre, La pas­sagère invis­i­ble, mais aus­si parce qu’il trou­ve son orig­ine dans un prix lit­téraire que Carême reçoit en 1937 pour Petite flo­re : le prix Edgar Poe. Ce prix est ren­du par la « Mai­son de Poésie » de Paris, fondée par Émile Blé­mont. Il s’agit d’un prix de la fran­coph­o­nie qui veut met­tre en évi­dence que le français est une langue inter­na­tionale de lit­téra­ture. Lors de la remise du prix, les respon­s­ables de la Mai­son de Poésie auraient pro­posé à Mau­rice Carême de recevoir soit l’argent (5.000 francs français) soit un voy­age. Je n’ai retrou­vé, à ce stade, aucun doc­u­ment éclairant les cir­con­stances du choix de la des­ti­na­tion ou la pré­pa­ra­tion du périple. Mau­rice Carême embar­que sur le « Bel­gique » le 23 aout pour l’Amérique du Sud et revien­dra le 18 novem­bre 1937. Curieuse­ment, il suit à peu près le même itinéraire que deux de ses plus proches amis, Edmond Van­der­cam­men et Karel Jon­ck­heere, qui ont voy­agé en Louisiane, à Cuba et au Mex­ique durant l’été 1937. Mau­rice Carême aurait-il pu par­tir avec eux ? Dans La pas­sagère invis­i­ble, il dit qu’il est « con­tent d’être par­ti sans com­pagnon de route ». Il avance pour­tant sur leurs traces. Dans le jour­nal rédigé sur place, il fait sou­vent référence au pas­sage de « Karel et Edmond » et sem­ble ren­con­tr­er les mêmes per­son­nes qu’eux.

Edmond Vandercammen au Mexique

Edmond Van­der­cam­men au Mex­ique — © Fon­da­tion Mau­rice Carême

Ces étranges voy­ages par­al­lèles, à quelques semaines de dis­tance, aboutis­sent à la créa­tion d’un faux album pho­tos. Dans l’album du voy­age au Mex­ique de Mau­rice Carême, des pho­togra­phies de Karel Jon­ck­heere et d’Edmond Van­der­cam­men sont en effet insérées par­mi ses pro­pres pho­togra­phies, ce qui donne l’impression qu’ils se trou­vent tous au même endroit au même moment. On pour­rait donc croire qu’ils ont fait ensem­ble ce voy­age dont ils tireront cha­cun un livre : Océan, en 1938, pour Edmond Van­der­cam­men ; Tier­ra Caliente, en 1941, pour Karel Jon­ck­heere et, enfin, La pas­sagère invis­i­ble, en 1950, pour Mau­rice Carême.
Au-delà de l’aspect touris­tique et de la vis­ite de sites comme Teoti­hua­can, le voy­age de Carême com­porte un pro­gramme lit­téraire et sem­ble avoir pour but de lui per­me­t­tre de se faire con­naitre à l’étranger, ce qui cor­re­spond à l’ambition du prix Edgar Poe. L’impact du séjour en Amérique et au Mex­ique sur la récep­tion de Mau­rice Carême est assez dif­fi­cile à éval­uer, mais il s’agit de la pre­mière occa­sion qui lui est don­née de se faire con­naitre en dehors de la Bel­gique et de la France avant le suc­cès inter­na­tion­al de La lanterne mag­ique et les mul­ti­ples tra­duc­tions qui en découleront.

Des sou­venirs de ce voy­age sont-ils con­servés dans la mai­son de Mau­rice Carême ?
Il y a en effet dans la Mai­son blanche quelques objets « exo­tiques » qui rap­pel­lent le voy­age. Au coin de la chem­inée de la salle à manger, on trou­ve une petite sculp­ture d’un per­son­nage coif­fé d’un som­brero qui chevauche un tau­reau. Sur la poignée de la fenêtre du salon sont sus­pendues des mara­cas sur lesquelles on peut lire « Cuba », sur la télévi­sion et sur le plateau inférieur de la table du télé­phone, sont posés des paniers faits dans la peau d’un tatou. Enfin, les pié­droits de l’une des fenêtres du bureau sont décorés de deux sculp­tures de style pré­colom­bi­en et d’un petit per­son­nage réal­isé en feuilles de maïs tressés. Les vis­i­teurs ne s’étonnent toute­fois jamais de la présence de tels objets et ne les remar­quent que lorsque j’attire leur atten­tion sur eux. Le décor de la Mai­son blanche est com­posé d’une quan­tité d’éléments qui, si on les énumère, parais­sent hétéro­clites, mais qui, par leur abon­dance et la manière dont ils sont placés, finis­sent par for­mer un tout et don­nent son atmo­sphère par­ti­c­ulière au lieu. Il sem­ble ain­si naturel que des objets venus d’Amérique du Sud voisi­nent avec des porce­laines de Tour­nai, des den­telles, des coquil­lages, des fleurs en papi­er doré, un masque africain, des vierges, des oiseaux empail­lés… Mau­rice Carême a créé son micro­cosme à la fois sim­ple et foi­son­nant. Chaque objet y sem­ble la par­tie émergée d’un réc­it à dépli­er et, par­mi tous les réc­its qui tis­sent l’espace de la mai­son, il y a celui du voy­age au Mex­ique.

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La pas­sagère invis­i­ble est le réc­it de ce voy­age adressé à Caprine, l’épouse restée à la mai­son. Ce texte a‑t-il eu immé­di­ate­ment voca­tion à être pub­lié ou était-il d’abord des­tiné à la sphère intime ? Cor­réla­tive­ment : quel crédit peut-on accorder au réc­it de l’auteur ? A‑t-il visé un compte ren­du exact de son voy­age, comme le titre du livre invite à le penser (il a été les yeux, les oreilles et le nez de Caprine sur place) ou faut-il lire le livre comme une fab­u­la­tion ?
La ques­tion est com­plexe. Il faut tout d’abord not­er que le jour­nal du Mex­ique n’a pas d’équivalent dans l’écriture de Carême. Celui-ci n’a, dans l’état actuel des recherch­es, jamais tenu d’autre car­net de voy­age. Il y a donc une spé­ci­ficité du voy­age au Mex­ique qui sem­ble impli­quer, dès le départ, la créa­tion d’une trace écrite, même si La pas­sagère invis­i­ble ne sera pub­liée que presque treize ans plus tard.
L’analyse du texte et des dif­férents man­u­scrits laisse penser qu’avant même le départ, le voy­age était envis­agé comme une expéri­ence lit­téraire. La pre­mière note du texte pub­lié, celle du lun­di 23 aout, com­prend une sorte de con­signe d’écriture qui pro­gramme la suite du jour­nal-cor­re­spon­dance. La sit­u­a­tion d’énonciation appa­rait sin­gulière : le voyageur part pour être proche de l’autre ; il se met à dis­tance afin de se trou­ver dans l’obligation de lui écrire ; il coupe le lien de la présence habituelle dans le but de créer une autre présence au tra­vers de l’absence. L’espoir est que ces con­di­tions de com­mu­ni­ca­tions fassent naitre une parole nou­velle, à la fois plus pro­fonde et intime, entre Caprine et lui. Le voy­age est en effet espéré comme un épisode cru­cial sur le plan méta­physique. Il est un temps de bilan, de libéra­tion des scories de la vie quo­ti­di­enne dans l’espoir d’une renais­sance. L’écriture ne fait pas qu’accompagner ce mou­ve­ment ou en ren­dre compte, via la tenue régulière d’un jour­nal, elle doit en être le moteur. Le but du voy­age pour Carême sem­ble être en effet, para­doxale­ment, d’éprouver le désir du retour. Celui-ci appa­rait rapi­de­ment et seule l’écriture peut l’assouvir. L’un des pre­miers poèmes écrit durant le voy­age – et demeuré inédit – s’intitule d’ailleurs « Mon cœur, mon triste cœur, que faisons-nous ici » (man­u­scrit A, f° 20). Grâce à l’écriture, Mau­rice Carême, qui est à l’autre bout du monde, peut être dans la Mai­son blanche avec sa femme, plus inten­sé­ment que jamais.
De cette sit­u­a­tion découle un autre enjeu lit­téraire du texte qui est lié à l’absence de Caprine. Le jour­nal-cor­re­spon­dance doit avoir une qual­ité par­ti­c­ulière d’écriture, car c’est à tra­vers lui qu’elle pour­ra voir les lieux fab­uleux que décou­vre son mari. Les mots sont donc mis au défi d’avoir le pou­voir de sus­citer le même émer­veille­ment que le réel. Le don du texte est aus­si la manière pour Carême de se faire par­don­ner d’être par­ti seul.
Le voy­age sem­ble aus­si offrir un con­texte prop­ice à la réflex­ion et à l’inspiration, car il per­met de tra­vailler les ten­sions de l’ici et de l’ailleurs et les para­dox­es de l’absence et de la présence. Carême y puise l’élan pour un dis­cours amoureux, qui n’est pas sans évo­quer « l’amour de loin » des trou­ba­dours, cet amour pur, vécu comme une mys­tique. Mau­rice Carême vit ain­si avec une sorte de dou­ble fan­toma­tique de Caprine, une « Caprine éter­nelle », « délivrée de l’espace et du temps », vers laque­lle se tend sa soif d’absolu et la promesse de devenir, à son retour, un homme meilleur.
Plus qu’un réc­it de voy­age, le texte se veut donc le jour­nal d’une renais­sance qui ne sera totale que si elle est une régénéra­tion à la fois spir­ituelle et styl­is­tique. L’expérience parait avoir porté ses fruits, car Mau­rice Carême sem­ble apaisé durant le tra­jet du retour, mais il est surtout sat­is­fait de la qual­ité de l’échange par l’écriture qu’a pro­duit le voy­age. Il lit en effet un roman épis­to­laire sur le bateau, Fontaine de Charles Mor­gan, et dit, à Caprine, que leur cor­re­spon­dance est bien plus forte.
Ces élé­ments ten­dent à mon­tr­er qu’il y a, dès le départ, une inten­tion qui sous-tend l’écriture et que le voy­age appa­rait, à son terme, comme pou­vant don­ner poten­tielle­ment lieu à une œuvre pub­li­able.

Man­u­scrit B folio 1 — © Fon­da­tion Mau­rice Carême

Pour affin­er la com­préhen­sion du chem­ine­ment du man­u­scrit à la ver­sion pub­liée et répon­dre à la deux­ième par­tie de la ques­tion, il faut se pencher sur la suc­ces­sion des man­u­scrits qui révèle un tra­vail impor­tant de réécri­t­ure. Il y a en effet le jour­nal orig­i­nal (man­u­scrit A) que Carême envoie à Caprine au fur et à mesure de son voy­age. Ce man­u­scrit est mis au net, cor­rigé et ampli­fié avec l’ajout d’extraits de let­tres de Caprine (man­u­scrit B). Ce man­u­scrit est ensuite dacty­lo­graphié et cette dacty­lo­gra­phie est pro­fondé­ment cor­rigée avec man­i­feste­ment plusieurs phas­es de relec­ture. Ces cor­rec­tions vont dans le sens d’une con­cen­tra­tion. Enfin, une sec­onde dacty­lo­gra­phie présente l’état défini­tif du texte.
Au fil de ce tra­vail d’écriture se pro­duit non pas une fic­tion­nal­i­sa­tion, mais une styl­i­sa­tion. Carême soigne la forme, sup­prime l’accessoire et surtout tente de trou­ver le bon équili­bre pour son texte. Dès le départ, il existe trois pos­si­bles textuels entre lesquels nav­igue l’écriture. Le jour­nal peut être un réc­it de voy­age clas­sique, un dis­cours amoureux dans lequel la dis­tance exac­erbe et per­met de dis­sé­quer les sen­ti­ments et enfin un réc­it met­tant en scène l’écriture de poèmes et per­me­t­tant d’expliquer leur genèse.
Sur le plan du jour­nal de voy­age, Carême va avoir ten­dance à sup­primer de la couleur locale. Dans le dis­cours amoureux, il va aus­si liss­er son texte. Le jour­nal est plus fiévreux, plus exalté et, par moments, douloureux que la ver­sion pub­liée. Enfin, pour les poèmes, Carême va chang­er un bon nom­bre d’entre eux. Il trans­forme ain­si le jour­nal de voy­age en une sorte d’anthologie de ses œuvres récentes. On est donc dans un tra­vail très intéres­sant de représen­ta­tion de l’écrivain par l’écriture et de représen­ta­tion de son geste d’écriture.

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A‑t-on con­servé les let­tres que le poète et Caprine se sont échangées pen­dant cette péri­ode ?
À ce stade, elles n’ont pas encore été iden­ti­fiées au sein du fonds. Les archives sont en effet en cours de con­di­tion­nement et de classe­ment dans une vaste opéra­tion de con­ser­va­tion et d’inventaire. Les frag­ments de let­tres présents dans le man­u­scrit B font penser qu’il existe un deux­ième livre pos­si­ble à côté de La pas­sagère invis­i­ble : Le rési­dent invis­i­ble. Caprine entre en effet dans le jeu d’écriture défi­ni par son mari et con­tribue à nour­rir la dynamique imag­i­naire. Si Mau­rice vit avec « sainte Caprine » à l’autre bout du monde, elle est avec « saint Mau­rice » dans la Mai­son blanche. Elle met des fleurs autour de sa pho­togra­phie comme autour d’une icône et cha­cun vit en tête-à-tête avec son fan­tasme de l’autre. Cette spec­tral­i­sa­tion mutuelle donne des accents étranges au texte qui annon­cent le fan­tas­tique de Méd­ua. Il serait intéres­sant de voir jusqu’à quel point les let­tres de Caprine ont été réécrites et si sa cor­re­spon­dance com­prend aus­si des pas­sages plus ordi­naires ou si elle est tou­jours dans ce reg­istre. Ce qui est cer­tain est qu’elle a un grand tal­ent d’écriture : « À tous les éta­lages, ce ne sont que livres car­ton­nés, plumiers gar­nis, piles de cahiers, sphères bleues où je ne vois qu’un océan ; sur cet océan, un seul bateau et sur ce bateau, un seul homme, le mien. Ce n’est plus qu’une sil­hou­ette dans le brouil­lard d’automne, un con­tour d’homme que l’océan me dis­pute et que bien­tôt j’aurai peine à recon­naître. Et pour­tant, je n’ai jamais été si près de lui… »

La pas­sagère invis­i­ble sem­ble hétéro­clite, com­por­tant de la nar­ra­tion, des descrip­tions, des poèmes, des cita­tions notam­ment de guides touris­tiques… Y a‑t-il dans l’œuvre de l’écrivain d’autres livres ain­si con­stru­its ?
Ce car­ac­tère hétéro­clite se retrou­ve dans Méd­ua. Mau­rice Carême y repro­duit, par exem­ple, un arti­cle de jour­nal, dont on trou­ve, dans le man­u­scrit, la coupure sur laque­lle ont été encadrées en rouge les par­ties à repren­dre. On trou­ve aus­si, dans ce livre, une let­tre de Caprine. Dans l’un des nom­breux man­u­scrits, Mau­rice Carême indique dans la marge qu’il faudrait insér­er des morceaux de cor­re­spon­dances réelles dans ce roman sur le mod­èle de La pas­sagère invis­i­ble. Dans cette let­tre, le lecteur retrou­ve la spec­tral­ité amoureuse du jour­nal de voy­age. Caprine, qui est à nou­veau aban­don­née dans la Mai­son blanche, « voit » Mau­rice entr­er dans la salle à manger. Elle se dit con­va­in­cue que Mau­rice vit la même expéri­ence à l’autre bout du pays, à La Panne, où il est par­ti pour écrire. Le prob­lème est que « son » Mau­rice n’existe plus. Il est devenu un être inquié­tant qui vit avec une méduse de com­pag­nie et tente d’éviter Karel Jon­ck­heere qui se mon­tre par­ti­c­ulière­ment inqui­et. Méd­ua est en effet conçu, au départ, comme une aut­ofic­tion cauchemardesque, dont tous les per­son­nages étaient des amis proches, assis­tant médusés à l’autodestruction de Carême. L’imaginaire de l’écrivain y devient en effet obses­sion et com­mence à s’évader de sa tête et à pro­duire des man­i­fes­ta­tions bizarres. Il y avait un humour très noir dans cette pre­mière ver­sion du roman, mais Carême sera sans doute effrayé par la rad­i­cal­ité de son pro­jet et choisira de chang­er les noms des pro­tag­o­nistes, à com­mencer par celui de l’écrivain. Cela mon­tre le goût de Mau­rice Carême pour des jeux textuels assez ambi­gus.

Deux enfants pho­tographiés par Mau­rice Carême — © Fon­da­tion Mau­rice Carême

Carême évoque les « Indi­ens » d’Amérique à tra­vers des ren­con­tres dans les trans­ports, sur les marchés, mais aus­si à tra­vers les vis­ites de sites archéologiques aztèques. Pour les autochtones croisés sur place, on décèle une curiosité bien­veil­lante. Quant aux Aztèques, le poète revient plusieurs fois sur les sac­ri­fices humains qu’ils pra­ti­quaient. Il y a comme une oscil­la­tion entre un intérêt sincère pour ces vies qu’il décou­vre et un main­tien des Autochtones dans le reg­istre du folk­lore ou de l’exotisme. Est-ce votre impres­sion ? Com­ment qual­i­fieriez-vous, de manière générale, le regard sur l’étranger de Mau­rice Carême ?
La pre­mière ren­con­tre est celle des Noirs d’Amérique. Mau­rice Carême décou­vre à La Nou­velle-Orléans la ségré­ga­tion raciale qui le heurte pro­fondé­ment. Dans La pas­sagère invis­i­ble, il monte ain­si, par inad­ver­tance, à l’arrière du tram dans la par­tie réservée aux per­son­nes de couleur. Il est alors sur­pris de voir l’indignation des Blancs, mais aus­si le malaise des Noirs qui sem­blent accepter l’oppression dont ils sont vic­times et sont gênés de voir un Blanc per­turber cet ordre établi. Finale­ment, le con­duc­teur descend pour lui intimer l’ordre d’aller sur les sièges avant, ce que Carême fait de mau­vaise grâce. Dans le man­u­scrit A le pas­sage est presque iden­tique, mais plus poli­tique : Carême dit qu’il est mon­té volon­taire­ment du mau­vais côté et qu’il y est resté le plus longtemps pos­si­ble en feignant de ne pas com­pren­dre ce que lui dis­ait le con­duc­teur. Dans un entre­tien pub­lié dans la presse à la sor­tie du livre en 1950, il dit que cette scène ne s’est pas pro­duite une seule fois, mais qu’il a bravé la ségré­ga­tion à chaque fois qu’il a pris le tram – ce qui rend assez incom­préhen­si­ble le choix d’édulcorer le pas­sage dans le livre… Un tel com­porte­ment n’est pas courant en 1937 et reflète les con­vic­tions pro­fondes de Carême et son rêve d’une fra­ter­nité uni­verselle, exprimée par le poème « La pomme » du recueil Petite flo­re, qui sera repris sous le titre « Bon­té » dans La lanterne mag­ique.
À La Havane, Carême éprou­ve, de même, une sol­i­dar­ité avec le peu­ple et est gêné de con­stater les iné­gal­ités sociales. L’argent dépen­sé pour les mau­solées du cimetière, alors que les pau­vres n’ont pas de lieu où se loger, le choque en par­ti­c­uli­er.
Arrivé au Mex­ique, il tombe sous le charme de la pop­u­la­tion : « Ah ! quelle mer­veille de se trou­ver sur un marché per­du, tout seul au milieu des gens d’une autre race ! Rien n’est fait à la mesure de ce que je con­nais, mais il y a de l’homme dans tout cela. Il y a la voix, il y a le regard, il y a le sourire de l’homme. Nous sommes tous embar­qués sur la même planète minus­cule, soumis au même soleil, promis aux mêmes joies, voués aux mêmes souf­frances. Je ne l’ai jamais mieux com­pris qu’aujourd’hui, en répon­dant par un sourire à une petite Indi­enne qui me tendait naïve­ment le bras » (La pas­sagère invis­i­ble, p. 81). Dans le con­tact avec les pop­u­la­tions locales, Carême cherche à la fois la dif­férence et l’universalité. Il aime décou­vrir les cou­tumes, les couleurs, les habille­ments qui le sur­pren­nent et veut éprou­ver la grande com­mu­nauté humaine, sen­tir que les hommes, quels qu’ils soient, sont tou­jours les mêmes.
Sa vision des Indi­ens en devient presque utopique, comme s’il avait trou­vé, chez eux, la quin­tes­sence des valeurs humaines qu’il vénère. Les gens qu’il croise sur les marchés et dans les trains lui parais­sent en effet tous généreux, sol­idaires et joyeux mal­gré la pau­vreté : « Les gestes de bon­té, de can­deur, se mul­ti­plient autour de moi » (p. 94). La dévo­tion des Mex­i­cains le frappe égale­ment et il en vient à souhaiter qu’il existe un Dieu digne de l’amour que lui por­tent les hommes.
Dans sa ren­con­tre avec les peu­ples d’Amérique du Sud, Mau­rice Carême se mon­tre égale­ment friand d’exotisme et de sen­sa­tions de mys­tère. Il s’enthousiasme ain­si pour un spec­ta­cle de dans­es folk­loriques et est fasciné par les ruines des anci­ennes civil­i­sa­tions. Il avoue ne pas s’y con­naitre beau­coup. Ce qui le frappe chez les Mayas et les Aztèques est, avant tout, leur dis­pari­tion. Elle nour­rit une médi­ta­tion sur le temps et sur la mort. Il est en par­ti­c­uli­er mar­qué par un mon­u­ment, l’Orizaba, con­stru­it par trois civil­i­sa­tions suc­ces­sives : les Toltèques, les Aztèques, puis les Espag­nols. Les pra­tiques religieuses des peu­ples pré­colom­bi­ens l’intéressent égale­ment. Il en retient que ce sont leurs croy­ances religieuses qui les ont per­dus, puisqu’ils ont cru au retour de leur sauveur, Quet­zal­coatl, lorsque les con­quis­ta­dors sont arrivés. Lorsque Mau­rice Carême racon­te cette his­toire, dans le style très neu­tre d’une ency­clopédie, il est clair qu’il médite en fait sur la reli­gion chré­ti­enne et son attente mes­sian­ique alors qu’il tra­verse un moment de crise de foi.

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Y a‑t-il des men­tions de ce voy­age dans d’autres livres de l’auteur ?
Rel­a­tive­ment peu. Les poèmes de la par­tie « Absence » dans La mai­son blanche évo­quent un voy­age sur la mer vers des con­trées exo­tiques sans men­tion­ner le Mex­ique. Les lecteurs fidèles retrou­veront cepen­dant plusieurs de ces poèmes un an plus tard dans La pas­sagère invis­i­ble et fer­ont prob­a­ble­ment rétro­spec­tive­ment le lien avec le voy­age en Amérique du Sud.
Plus pro­fondé­ment, Mau­rice Carême est un voyageur de cartes. Il évoque sou­vent le plaisir qu’il y a à se laiss­er gris­er par des ailleurs qui sont que des noms envelop­pés de rêves : Trébi­zonde, Val­paraiso, Tokyo… Le voy­age au Mex­ique lui aura per­mis de voir l’un de ces lieux. Aux enfants, qui rêvent de faire le tour du monde, il répète que les plus beaux voy­ages sont ceux que l’on fait dans sa tête et que, pour par­tir, il n’est pas for­cé­ment néces­saire d’aller loin, mais, sim­ple­ment, de se met­tre dans une dis­po­si­tion intérieure de libéra­tion de ses attach­es et de disponi­bil­ité à ce qui vous entoure.

Mau­rice Carême évoque Fen­i­more Coop­er, à qui il pense en voy­ant les pop­u­la­tions autochtones. Était-ce un auteur impor­tant pour lui ? De manière plus large, quelle con­nais­sance et quel imag­i­naire des autochtones d’Amérique Carême avait-il avant ce voy­age ?
Je n’ai pas trou­vé dans sa bib­lio­thèque le livre de Fen­i­more Coop­er, mais il est cer­tain que Carême a baigné dans ce type de réc­its. Son ent­hou­si­asme presque enfan­tin, dans la scène des dans­es folk­loriques, en témoigne. De même, le sim­ple mot de « squaw » fait ressur­gir le sou­venir de ses lec­tures d’autrefois au point que son imag­i­naire s’emballe. Ce gout pour les his­toires d’Indiens sem­ble lui avoir été trans­mis par son père, dont il dit qu’il a empli son enfance de « légen­des exo­tiques » en lui appor­tant des jour­naux illus­trés. Dans le man­u­scrit, il ajoute que son père aurait dû faire le voy­age à sa place pour avoir l’occasion de décou­vrir cette « ter­ri­ble danse guer­rière des Indi­ens ».
Le jeune Carême a donc gran­di dans cet imag­i­naire façon­né par des réc­its d’aventures. Le poème « Iro­quois », écrit en 1968 et pub­lié dans L’arlequin, retran­scrit peut-être la nos­tal­gie de ses jeux d’enfants à Wavre, quand il s’imaginait par­tir sur le sen­tier de la guerre avec son car­quois et ses plumes. L’enfant du poème rêve alors d’être Iro­quois plutôt que Sioux, car il a de mul­ti­ples représen­ta­tions de Sioux dans ses livres d’images alors que les Iro­quois ne sont même pas représen­tés dans « l’atlas pré­cieux ». Ils l’attirent donc plus. On peut imag­in­er que Carême s’est lais­sé émer­veiller par le nom de ces peu­ples loin­tains qui sem­blent d’autant plus fasci­nants qu’ils sont peu con­nus ou réduits à une image d’Épinal.

Pro­pos recueil­lis par Nau­si­caa Dewez