Aztèques, Huichols, Mayas, Iroquois, Incas, Apaches, Quechuas, Sioux, Triquis, Navajos, Potawatomis… : les Autochtones d’Amérique inspirent auteurs et autrices, en Belgique et ailleurs. Entre aventures de conquistadors et récits de rencontres dans le monde d’aujourd’hui, ils font souvent figure d’altérité radicale.
Très présents dans la littérature belge, les personnages d’Autochtones d’Amérique soulèvent des questions liées à l’identité et à la colonisation. Le sujet valait bien un dossier du Carnet et les Instants.
Initié avec l’article « Les ‘Indiens’ d’Amérique : de la conquête au musée » paru dans Le Carnet et les Instants n° 227 (avril 2026), il se poursuit sur ce blog avec trois entretiens, autour d’œuvres qui mettent en scène des Amérindiens.
Lire aussi : Les « Indiens » d’Amérique : de la conquête au musée (Le Carnet et les Instants n°227)
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- 26 avril : François-Xavier Lavenne à propos de La passagère invisible de Maurice Carême
François-Xavier Lavenne : La passagère invisible et « les paradoxes de l’absence et de la présence »
Notre série sur les Autochtones d’Amérique dans la littérature belge se termine par un entretien avec François-Xavier Lavenne. Directeur de la Fondation Maurice Carême et conservateur du Musée dédié au poète, il nous parle plus particulièrement de La passagère invisible. Dans ce livre à la genèse complexe, Maurice Carême raconte son voyage au Mexique, entrepris à la réception du prix Edgar Poe en 1937.

La passagère invisible
Auteur : Maurice Carême
Maison d’édition : À l’enseigne de la sirène, réédition Société nouvelle des Éditions G.P.
Année d’édition : 1950, rééd. 1965
Le livre en bref : Le journal du poète, parti plusieurs semaines au Mexique en 1937. Il adresse poèmes et impressions de voyage à une passagère « invisible » parce qu’absente, son épouse, restée à Anderlecht.
Le Carnet et les Instants : Quel type de voyageur était Maurice Carême ? Voyageait-il beaucoup ? Retournait-il souvent aux mêmes endroits ?
François-Xavier Lavenne : Maurice Carême n’est pas, à proprement parler, un écrivain bourlingueur, mais il a voyagé et, plus profondément, son écriture a besoin d’un déplacement constant dans l’espace – qu’il soit petit ou grand – pour prendre son élan sur la page. Maurice Carême se définit dans La passagère invisible comme « le plus sédentaire des hommes ». Il est vrai qu’il mène une vie volontairement simple et assez retirée du monde dans sa petite maison blanche d’Anderlecht, mais il est un faux sédentaire. Maurice Carême fait partie de la catégorie des poètes-marcheurs. Ses poèmes naissent rarement dans son bureau. Pour trouver l’inspiration, il doit sortir, ne fût-ce que dans son jardin, ou suivre les chemins qui le mènent dans la vallée de la Pède ou de la Dyle. Il y a donc un espace familier, qui est sans cesse sillonné. Il constitue une sorte « d’ellipse brabançonne », dont les foyers sont sa maison d’Anderlecht et sa ville natale, Wavre.
À côté de ces promenades quotidiennes, Maurice Carême voyage relativement fréquemment en dehors des frontières de la Belgique. Si l’on parcourt les albums des années 1920–1930, Maurice Carême semble affectionner particulièrement les Pays-Bas et la France. Il voyage aussi en Italie ainsi qu’en Espagne. Plus tard, il découvre de nombreux pays européens, principalement dans le cadre de rencontres littéraires et, en particulier, des congrès du PEN Club. Il visite ainsi, après la Deuxième Guerre mondiale, le Danemark, la Suisse, l’Écosse… Le retentissement de son œuvre l’amène aussi dans les pays de l’est, notamment en Bulgarie et en URSS où il a séjourné à Moscou et à Leningrad. Un voyage très douloureux est celui qu’il fait à Prague en 1947, car il y apprend la mort de sa mère. Il se reprochera d’être parti et commencera un travail de deuil par l’écriture sur le trajet du retour, ce qui donnera le recueil La voix du silence.
Le voyage au Mexique est cependant la grande aventure de sa vie. Il s’agit de son seul voyage hors de l’Europe et d’un voyage qu’il entreprend seul.
Comment s’est décidé ce voyage au Mexique, et plus largement en Amérique, que le poète raconte dans La passagère invisible ?
Le voyage au Mexique est un voyage littéraire à double titre : non seulement, parce qu’il a donné lieu à un livre, La passagère invisible, mais aussi parce qu’il trouve son origine dans un prix littéraire que Carême reçoit en 1937 pour Petite flore : le prix Edgar Poe. Ce prix est rendu par la « Maison de Poésie » de Paris, fondée par Émile Blémont. Il s’agit d’un prix de la francophonie qui veut mettre en évidence que le français est une langue internationale de littérature. Lors de la remise du prix, les responsables de la Maison de Poésie auraient proposé à Maurice Carême de recevoir soit l’argent (5.000 francs français) soit un voyage. Je n’ai retrouvé, à ce stade, aucun document éclairant les circonstances du choix de la destination ou la préparation du périple. Maurice Carême embarque sur le « Belgique » le 23 aout pour l’Amérique du Sud et reviendra le 18 novembre 1937. Curieusement, il suit à peu près le même itinéraire que deux de ses plus proches amis, Edmond Vandercammen et Karel Jonckheere, qui ont voyagé en Louisiane, à Cuba et au Mexique durant l’été 1937. Maurice Carême aurait-il pu partir avec eux ? Dans La passagère invisible, il dit qu’il est « content d’être parti sans compagnon de route ». Il avance pourtant sur leurs traces. Dans le journal rédigé sur place, il fait souvent référence au passage de « Karel et Edmond » et semble rencontrer les mêmes personnes qu’eux.
Ces étranges voyages parallèles, à quelques semaines de distance, aboutissent à la création d’un faux album photos. Dans l’album du voyage au Mexique de Maurice Carême, des photographies de Karel Jonckheere et d’Edmond Vandercammen sont en effet insérées parmi ses propres photographies, ce qui donne l’impression qu’ils se trouvent tous au même endroit au même moment. On pourrait donc croire qu’ils ont fait ensemble ce voyage dont ils tireront chacun un livre : Océan, en 1938, pour Edmond Vandercammen ; Tierra Caliente, en 1941, pour Karel Jonckheere et, enfin, La passagère invisible, en 1950, pour Maurice Carême.
Au-delà de l’aspect touristique et de la visite de sites comme Teotihuacan, le voyage de Carême comporte un programme littéraire et semble avoir pour but de lui permettre de se faire connaitre à l’étranger, ce qui correspond à l’ambition du prix Edgar Poe. L’impact du séjour en Amérique et au Mexique sur la réception de Maurice Carême est assez difficile à évaluer, mais il s’agit de la première occasion qui lui est donnée de se faire connaitre en dehors de la Belgique et de la France avant le succès international de La lanterne magique et les multiples traductions qui en découleront.
Des souvenirs de ce voyage sont-ils conservés dans la maison de Maurice Carême ?
Il y a en effet dans la Maison blanche quelques objets « exotiques » qui rappellent le voyage. Au coin de la cheminée de la salle à manger, on trouve une petite sculpture d’un personnage coiffé d’un sombrero qui chevauche un taureau. Sur la poignée de la fenêtre du salon sont suspendues des maracas sur lesquelles on peut lire « Cuba », sur la télévision et sur le plateau inférieur de la table du téléphone, sont posés des paniers faits dans la peau d’un tatou. Enfin, les piédroits de l’une des fenêtres du bureau sont décorés de deux sculptures de style précolombien et d’un petit personnage réalisé en feuilles de maïs tressés. Les visiteurs ne s’étonnent toutefois jamais de la présence de tels objets et ne les remarquent que lorsque j’attire leur attention sur eux. Le décor de la Maison blanche est composé d’une quantité d’éléments qui, si on les énumère, paraissent hétéroclites, mais qui, par leur abondance et la manière dont ils sont placés, finissent par former un tout et donnent son atmosphère particulière au lieu. Il semble ainsi naturel que des objets venus d’Amérique du Sud voisinent avec des porcelaines de Tournai, des dentelles, des coquillages, des fleurs en papier doré, un masque africain, des vierges, des oiseaux empaillés… Maurice Carême a créé son microcosme à la fois simple et foisonnant. Chaque objet y semble la partie émergée d’un récit à déplier et, parmi tous les récits qui tissent l’espace de la maison, il y a celui du voyage au Mexique.
La passagère invisible est le récit de ce voyage adressé à Caprine, l’épouse restée à la maison. Ce texte a‑t-il eu immédiatement vocation à être publié ou était-il d’abord destiné à la sphère intime ? Corrélativement : quel crédit peut-on accorder au récit de l’auteur ? A‑t-il visé un compte rendu exact de son voyage, comme le titre du livre invite à le penser (il a été les yeux, les oreilles et le nez de Caprine sur place) ou faut-il lire le livre comme une fabulation ?
La question est complexe. Il faut tout d’abord noter que le journal du Mexique n’a pas d’équivalent dans l’écriture de Carême. Celui-ci n’a, dans l’état actuel des recherches, jamais tenu d’autre carnet de voyage. Il y a donc une spécificité du voyage au Mexique qui semble impliquer, dès le départ, la création d’une trace écrite, même si La passagère invisible ne sera publiée que presque treize ans plus tard.
L’analyse du texte et des différents manuscrits laisse penser qu’avant même le départ, le voyage était envisagé comme une expérience littéraire. La première note du texte publié, celle du lundi 23 aout, comprend une sorte de consigne d’écriture qui programme la suite du journal-correspondance. La situation d’énonciation apparait singulière : le voyageur part pour être proche de l’autre ; il se met à distance afin de se trouver dans l’obligation de lui écrire ; il coupe le lien de la présence habituelle dans le but de créer une autre présence au travers de l’absence. L’espoir est que ces conditions de communications fassent naitre une parole nouvelle, à la fois plus profonde et intime, entre Caprine et lui. Le voyage est en effet espéré comme un épisode crucial sur le plan métaphysique. Il est un temps de bilan, de libération des scories de la vie quotidienne dans l’espoir d’une renaissance. L’écriture ne fait pas qu’accompagner ce mouvement ou en rendre compte, via la tenue régulière d’un journal, elle doit en être le moteur. Le but du voyage pour Carême semble être en effet, paradoxalement, d’éprouver le désir du retour. Celui-ci apparait rapidement et seule l’écriture peut l’assouvir. L’un des premiers poèmes écrit durant le voyage – et demeuré inédit – s’intitule d’ailleurs « Mon cœur, mon triste cœur, que faisons-nous ici » (manuscrit A, f° 20). Grâce à l’écriture, Maurice Carême, qui est à l’autre bout du monde, peut être dans la Maison blanche avec sa femme, plus intensément que jamais.
De cette situation découle un autre enjeu littéraire du texte qui est lié à l’absence de Caprine. Le journal-correspondance doit avoir une qualité particulière d’écriture, car c’est à travers lui qu’elle pourra voir les lieux fabuleux que découvre son mari. Les mots sont donc mis au défi d’avoir le pouvoir de susciter le même émerveillement que le réel. Le don du texte est aussi la manière pour Carême de se faire pardonner d’être parti seul.
Le voyage semble aussi offrir un contexte propice à la réflexion et à l’inspiration, car il permet de travailler les tensions de l’ici et de l’ailleurs et les paradoxes de l’absence et de la présence. Carême y puise l’élan pour un discours amoureux, qui n’est pas sans évoquer « l’amour de loin » des troubadours, cet amour pur, vécu comme une mystique. Maurice Carême vit ainsi avec une sorte de double fantomatique de Caprine, une « Caprine éternelle », « délivrée de l’espace et du temps », vers laquelle se tend sa soif d’absolu et la promesse de devenir, à son retour, un homme meilleur.
Plus qu’un récit de voyage, le texte se veut donc le journal d’une renaissance qui ne sera totale que si elle est une régénération à la fois spirituelle et stylistique. L’expérience parait avoir porté ses fruits, car Maurice Carême semble apaisé durant le trajet du retour, mais il est surtout satisfait de la qualité de l’échange par l’écriture qu’a produit le voyage. Il lit en effet un roman épistolaire sur le bateau, Fontaine de Charles Morgan, et dit, à Caprine, que leur correspondance est bien plus forte.
Ces éléments tendent à montrer qu’il y a, dès le départ, une intention qui sous-tend l’écriture et que le voyage apparait, à son terme, comme pouvant donner potentiellement lieu à une œuvre publiable.
Pour affiner la compréhension du cheminement du manuscrit à la version publiée et répondre à la deuxième partie de la question, il faut se pencher sur la succession des manuscrits qui révèle un travail important de réécriture. Il y a en effet le journal original (manuscrit A) que Carême envoie à Caprine au fur et à mesure de son voyage. Ce manuscrit est mis au net, corrigé et amplifié avec l’ajout d’extraits de lettres de Caprine (manuscrit B). Ce manuscrit est ensuite dactylographié et cette dactylographie est profondément corrigée avec manifestement plusieurs phases de relecture. Ces corrections vont dans le sens d’une concentration. Enfin, une seconde dactylographie présente l’état définitif du texte.
Au fil de ce travail d’écriture se produit non pas une fictionnalisation, mais une stylisation. Carême soigne la forme, supprime l’accessoire et surtout tente de trouver le bon équilibre pour son texte. Dès le départ, il existe trois possibles textuels entre lesquels navigue l’écriture. Le journal peut être un récit de voyage classique, un discours amoureux dans lequel la distance exacerbe et permet de disséquer les sentiments et enfin un récit mettant en scène l’écriture de poèmes et permettant d’expliquer leur genèse.
Sur le plan du journal de voyage, Carême va avoir tendance à supprimer de la couleur locale. Dans le discours amoureux, il va aussi lisser son texte. Le journal est plus fiévreux, plus exalté et, par moments, douloureux que la version publiée. Enfin, pour les poèmes, Carême va changer un bon nombre d’entre eux. Il transforme ainsi le journal de voyage en une sorte d’anthologie de ses œuvres récentes. On est donc dans un travail très intéressant de représentation de l’écrivain par l’écriture et de représentation de son geste d’écriture.
A‑t-on conservé les lettres que le poète et Caprine se sont échangées pendant cette période ?
À ce stade, elles n’ont pas encore été identifiées au sein du fonds. Les archives sont en effet en cours de conditionnement et de classement dans une vaste opération de conservation et d’inventaire. Les fragments de lettres présents dans le manuscrit B font penser qu’il existe un deuxième livre possible à côté de La passagère invisible : Le résident invisible. Caprine entre en effet dans le jeu d’écriture défini par son mari et contribue à nourrir la dynamique imaginaire. Si Maurice vit avec « sainte Caprine » à l’autre bout du monde, elle est avec « saint Maurice » dans la Maison blanche. Elle met des fleurs autour de sa photographie comme autour d’une icône et chacun vit en tête-à-tête avec son fantasme de l’autre. Cette spectralisation mutuelle donne des accents étranges au texte qui annoncent le fantastique de Médua. Il serait intéressant de voir jusqu’à quel point les lettres de Caprine ont été réécrites et si sa correspondance comprend aussi des passages plus ordinaires ou si elle est toujours dans ce registre. Ce qui est certain est qu’elle a un grand talent d’écriture : « À tous les étalages, ce ne sont que livres cartonnés, plumiers garnis, piles de cahiers, sphères bleues où je ne vois qu’un océan ; sur cet océan, un seul bateau et sur ce bateau, un seul homme, le mien. Ce n’est plus qu’une silhouette dans le brouillard d’automne, un contour d’homme que l’océan me dispute et que bientôt j’aurai peine à reconnaître. Et pourtant, je n’ai jamais été si près de lui… »
La passagère invisible semble hétéroclite, comportant de la narration, des descriptions, des poèmes, des citations notamment de guides touristiques… Y a‑t-il dans l’œuvre de l’écrivain d’autres livres ainsi construits ?
Ce caractère hétéroclite se retrouve dans Médua. Maurice Carême y reproduit, par exemple, un article de journal, dont on trouve, dans le manuscrit, la coupure sur laquelle ont été encadrées en rouge les parties à reprendre. On trouve aussi, dans ce livre, une lettre de Caprine. Dans l’un des nombreux manuscrits, Maurice Carême indique dans la marge qu’il faudrait insérer des morceaux de correspondances réelles dans ce roman sur le modèle de La passagère invisible. Dans cette lettre, le lecteur retrouve la spectralité amoureuse du journal de voyage. Caprine, qui est à nouveau abandonnée dans la Maison blanche, « voit » Maurice entrer dans la salle à manger. Elle se dit convaincue que Maurice vit la même expérience à l’autre bout du pays, à La Panne, où il est parti pour écrire. Le problème est que « son » Maurice n’existe plus. Il est devenu un être inquiétant qui vit avec une méduse de compagnie et tente d’éviter Karel Jonckheere qui se montre particulièrement inquiet. Médua est en effet conçu, au départ, comme une autofiction cauchemardesque, dont tous les personnages étaient des amis proches, assistant médusés à l’autodestruction de Carême. L’imaginaire de l’écrivain y devient en effet obsession et commence à s’évader de sa tête et à produire des manifestations bizarres. Il y avait un humour très noir dans cette première version du roman, mais Carême sera sans doute effrayé par la radicalité de son projet et choisira de changer les noms des protagonistes, à commencer par celui de l’écrivain. Cela montre le goût de Maurice Carême pour des jeux textuels assez ambigus.
Carême évoque les « Indiens » d’Amérique à travers des rencontres dans les transports, sur les marchés, mais aussi à travers les visites de sites archéologiques aztèques. Pour les autochtones croisés sur place, on décèle une curiosité bienveillante. Quant aux Aztèques, le poète revient plusieurs fois sur les sacrifices humains qu’ils pratiquaient. Il y a comme une oscillation entre un intérêt sincère pour ces vies qu’il découvre et un maintien des Autochtones dans le registre du folklore ou de l’exotisme. Est-ce votre impression ? Comment qualifieriez-vous, de manière générale, le regard sur l’étranger de Maurice Carême ?
La première rencontre est celle des Noirs d’Amérique. Maurice Carême découvre à La Nouvelle-Orléans la ségrégation raciale qui le heurte profondément. Dans La passagère invisible, il monte ainsi, par inadvertance, à l’arrière du tram dans la partie réservée aux personnes de couleur. Il est alors surpris de voir l’indignation des Blancs, mais aussi le malaise des Noirs qui semblent accepter l’oppression dont ils sont victimes et sont gênés de voir un Blanc perturber cet ordre établi. Finalement, le conducteur descend pour lui intimer l’ordre d’aller sur les sièges avant, ce que Carême fait de mauvaise grâce. Dans le manuscrit A le passage est presque identique, mais plus politique : Carême dit qu’il est monté volontairement du mauvais côté et qu’il y est resté le plus longtemps possible en feignant de ne pas comprendre ce que lui disait le conducteur. Dans un entretien publié dans la presse à la sortie du livre en 1950, il dit que cette scène ne s’est pas produite une seule fois, mais qu’il a bravé la ségrégation à chaque fois qu’il a pris le tram – ce qui rend assez incompréhensible le choix d’édulcorer le passage dans le livre… Un tel comportement n’est pas courant en 1937 et reflète les convictions profondes de Carême et son rêve d’une fraternité universelle, exprimée par le poème « La pomme » du recueil Petite flore, qui sera repris sous le titre « Bonté » dans La lanterne magique.
À La Havane, Carême éprouve, de même, une solidarité avec le peuple et est gêné de constater les inégalités sociales. L’argent dépensé pour les mausolées du cimetière, alors que les pauvres n’ont pas de lieu où se loger, le choque en particulier.
Arrivé au Mexique, il tombe sous le charme de la population : « Ah ! quelle merveille de se trouver sur un marché perdu, tout seul au milieu des gens d’une autre race ! Rien n’est fait à la mesure de ce que je connais, mais il y a de l’homme dans tout cela. Il y a la voix, il y a le regard, il y a le sourire de l’homme. Nous sommes tous embarqués sur la même planète minuscule, soumis au même soleil, promis aux mêmes joies, voués aux mêmes souffrances. Je ne l’ai jamais mieux compris qu’aujourd’hui, en répondant par un sourire à une petite Indienne qui me tendait naïvement le bras » (La passagère invisible, p. 81). Dans le contact avec les populations locales, Carême cherche à la fois la différence et l’universalité. Il aime découvrir les coutumes, les couleurs, les habillements qui le surprennent et veut éprouver la grande communauté humaine, sentir que les hommes, quels qu’ils soient, sont toujours les mêmes.
Sa vision des Indiens en devient presque utopique, comme s’il avait trouvé, chez eux, la quintessence des valeurs humaines qu’il vénère. Les gens qu’il croise sur les marchés et dans les trains lui paraissent en effet tous généreux, solidaires et joyeux malgré la pauvreté : « Les gestes de bonté, de candeur, se multiplient autour de moi » (p. 94). La dévotion des Mexicains le frappe également et il en vient à souhaiter qu’il existe un Dieu digne de l’amour que lui portent les hommes.
Dans sa rencontre avec les peuples d’Amérique du Sud, Maurice Carême se montre également friand d’exotisme et de sensations de mystère. Il s’enthousiasme ainsi pour un spectacle de danses folkloriques et est fasciné par les ruines des anciennes civilisations. Il avoue ne pas s’y connaitre beaucoup. Ce qui le frappe chez les Mayas et les Aztèques est, avant tout, leur disparition. Elle nourrit une méditation sur le temps et sur la mort. Il est en particulier marqué par un monument, l’Orizaba, construit par trois civilisations successives : les Toltèques, les Aztèques, puis les Espagnols. Les pratiques religieuses des peuples précolombiens l’intéressent également. Il en retient que ce sont leurs croyances religieuses qui les ont perdus, puisqu’ils ont cru au retour de leur sauveur, Quetzalcoatl, lorsque les conquistadors sont arrivés. Lorsque Maurice Carême raconte cette histoire, dans le style très neutre d’une encyclopédie, il est clair qu’il médite en fait sur la religion chrétienne et son attente messianique alors qu’il traverse un moment de crise de foi.
Y a‑t-il des mentions de ce voyage dans d’autres livres de l’auteur ?
Relativement peu. Les poèmes de la partie « Absence » dans La maison blanche évoquent un voyage sur la mer vers des contrées exotiques sans mentionner le Mexique. Les lecteurs fidèles retrouveront cependant plusieurs de ces poèmes un an plus tard dans La passagère invisible et feront probablement rétrospectivement le lien avec le voyage en Amérique du Sud.
Plus profondément, Maurice Carême est un voyageur de cartes. Il évoque souvent le plaisir qu’il y a à se laisser griser par des ailleurs qui sont que des noms enveloppés de rêves : Trébizonde, Valparaiso, Tokyo… Le voyage au Mexique lui aura permis de voir l’un de ces lieux. Aux enfants, qui rêvent de faire le tour du monde, il répète que les plus beaux voyages sont ceux que l’on fait dans sa tête et que, pour partir, il n’est pas forcément nécessaire d’aller loin, mais, simplement, de se mettre dans une disposition intérieure de libération de ses attaches et de disponibilité à ce qui vous entoure.
Maurice Carême évoque Fenimore Cooper, à qui il pense en voyant les populations autochtones. Était-ce un auteur important pour lui ? De manière plus large, quelle connaissance et quel imaginaire des autochtones d’Amérique Carême avait-il avant ce voyage ?
Je n’ai pas trouvé dans sa bibliothèque le livre de Fenimore Cooper, mais il est certain que Carême a baigné dans ce type de récits. Son enthousiasme presque enfantin, dans la scène des danses folkloriques, en témoigne. De même, le simple mot de « squaw » fait ressurgir le souvenir de ses lectures d’autrefois au point que son imaginaire s’emballe. Ce gout pour les histoires d’Indiens semble lui avoir été transmis par son père, dont il dit qu’il a empli son enfance de « légendes exotiques » en lui apportant des journaux illustrés. Dans le manuscrit, il ajoute que son père aurait dû faire le voyage à sa place pour avoir l’occasion de découvrir cette « terrible danse guerrière des Indiens ».
Le jeune Carême a donc grandi dans cet imaginaire façonné par des récits d’aventures. Le poème « Iroquois », écrit en 1968 et publié dans L’arlequin, retranscrit peut-être la nostalgie de ses jeux d’enfants à Wavre, quand il s’imaginait partir sur le sentier de la guerre avec son carquois et ses plumes. L’enfant du poème rêve alors d’être Iroquois plutôt que Sioux, car il a de multiples représentations de Sioux dans ses livres d’images alors que les Iroquois ne sont même pas représentés dans « l’atlas précieux ». Ils l’attirent donc plus. On peut imaginer que Carême s’est laissé émerveiller par le nom de ces peuples lointains qui semblent d’autant plus fascinants qu’ils sont peu connus ou réduits à une image d’Épinal.
Propos recueillis par Nausicaa Dewez





