Un coup de cœur du Carnet

Il y a eu les livres de celles et ceux qui ont vécu l’expérience de la déportation, des camps – entre autres, ceux de Robert Antelme, Edith Bruck, Charlotte Delbo, Primo Levi – avec leur écriture façonnée, modelée, souvent au cordeau, pour approcher (témoigner), au plus près, l’organisation implacable des camps, l’extrême dégradation vécue. Puis il y a eu, il y a encore, les livres de leurs enfants, cherchant « à rompre l’absolu d’un silence » (Lydia Flem) dans lequel se sont emmurés de nombreux parents revenus des camps de la mort, devenant les otages de leur secret, à leur corps et esprit défendant. Citons, parmi les autrices belges, Lydia Flem, Chantal Akerman (pour certains de ses films aussi), et plus récemment Myriam Spira et Marianne Lefebvre-Raepsaet, qui ont écrit pour « se délester du fardeau traumatique de [leurs] parents » (Myriam Spira), pour devenir les héritières actives de leur filiation (Lydia Flem). Pour transmettre également : « Aujourd’hui il ne reste plus que quelques déportées. La génération suivante, la mienne, va bientôt disparaître. Qu’allons-nous laisser à nos enfants, nos petits-enfants, les générations futures ? » (Marianne Lefebvre-Raepsaet). À cette question, on peut répondre que la transmission va continuer – et continue déjà – avec la troisième génération, elle aussi marquée.
Ainsi, aux Éditions Les Léonides, Sylvie Bianchi-Vos publie le journal de sa grand-mère, la cantatrice Nelly Mousset-Vos, journal des années 1943–1945, qu’elle a intitulé Ravie au monde. Nelly Mousset-Vos, comme Lulu Raepsaet, dont il était question dans À fleur de mémoires (Éditions du Cerisier, 2025), a été arrêtée pour actes de résistance ; elle a, entre autres, séjourné à la prison de Saint-Gilles avant d’être envoyée en Allemagne, après un long trajet en train, traitée comme du bétail, dans les camps de concentration de Ravensbrück, réservé aux femmes, et de Mauthausen.
Ce qui fait toute la particularité de Ravie au monde, c’est qu’il s’agit d’un journal écrit sur des bouts de papier, puis dans un cahier d’écolier pendant les périodes d’emprisonnement et de déportation, et non un récit écrit postérieurement – même s’il a été, quelques années après le retour, « retravaillé, corrigé et considérablement diminué ». Ce journal que Nelly avait titré Mémoires d’un âne, elle l’a envoyé à sa fille, la mère de Sylvie, qui l’a tendu à celle-ci, « comme ça, vite vite, entre deux portes. Elle ne m’en a jamais parlé. Je n’ai pas ouvert l’enveloppe ni posé de questions… » Pour le livre, Sylvie Bianchi-Vos, en plus de cette version, a utilisé des extraits du manuscrit original qu’elle a retrouvé. Dans cette version publiée, complétée, complète, on lit un témoignage mais aussi – surtout ? – une subjectivité unique, à la fois échappée mentale, armure et arme de défense, de survivance. « (…) Je n’ai pas voulu faire œuvre littéraire [Sylvie pense quant à elle, c’en est une – ce que nous confirmons, ndlr], sinon fixer les étapes de ces temps désespérés et surtout évoquer ce monde de souvenirs, d’images, de rêves, ce royaume onirique, dans lequel je m’évadais et dont je reste convaincue qu’il m’a permis de survivre. »
Une autre originalité de ce journal de détention tient au fait que Nelly y raconte son coup de foudre amoureux avec Nadine, une déportée chinoise née Na-Ting Hwang, qui francisa son prénom. Son père était diplomate chinois, sa mère une noble belge. Lesbienne assumée aux allures androgynes, elle menait une vie bien différente de celle de Nelly, à la fois romanesque, rocambolesque et tumultueuse. Cet amour se poursuivra après leur libération, et constituera l’autre grande histoire d’amour de Nelly, la première étant celle vécue avec Pierre Poirier, un admirateur de sa voix et de ses talents de cantatrice, avocat, marié, leur liaison durant dix-sept ans.
Le journal représente la moitié de Ravie au monde ; l’autre moitié, agrémentée de photos, de reproductions de pages du journal, de documents d’identité et de correspondance est écrite par Sylvie Bianchi-Vos. Elle est découpée en deux parties : la première, « prélude au journal de captivité », trace le portrait de Nelly, son parcours depuis l’enfance jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, et nous fait connaitre Nadine ; la deuxième accompagne Nelly et Nadine, dans leur tentative de reprendre vie, leur départ pour le Venezuela pour « refaire leur vie » loin de l’angoisse qui tenaillait Nelly en Belgique – l’angoisse d’une autre guerre –, puis le retour à Bruxelles, après dix-neuf années d’exil. Nadine y décède en 1972, Nelly en 1987.
Jamais leur histoire ne devrait être oubliée – du moins on l’espère – grâce à la double entreprise de Sylvie Bianchi-Vos : sa participation au documentaire Nelly et Nadine, réalisé par Magnus Gertten, sorti en 2022, pour lequel elle a eu le courage de plonger dans l’héritage de sa grand-mère ; et la publication de son journal, de son « ravissement », dans le double sens du terme : à la fois arrachement de force à sa/la vie et au monde, et saisissement par la force de l’amour.
Michel Zumkir