Un coup de cœur du Carnet

Les artistes belges et le communisme : Magritte, Masereel et les autres…
Direction de la publication : Paul Aron et Anne Morelli
Maison d’édition : Éditions de l’Université de Bruxelles
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 168
Prix : 18 €
Livre numérique : /
EAN : 9782800419428
La question « quel sens y a‑t-il à parler d’artistes communistes ? » déployée dans ce remarquable ouvrage collectif s’intègre dans une réflexion plus vaste portant sur la pertinence et les limites des classifications des arts en termes d’école, de mouvement, de style. Consacré aux artistes belges ayant adhéré au communisme ou proches du mouvement, ce volume dirigé par Paul Aron et Anne Morelli comble une lacune dans le champ des recherches : l’absence d’étude de fond sur les liens complexes entre une nébuleuse hétérogène d’artistes belges et le communisme. Interrogeant la doctrine du réalisme socialiste impulsée par Jdanov, la préférence énoncée par le parti pour un art figuratif servant la cause communiste, Paul Aron analyse l’influence que le communisme, sa lutte antifasciste en Belgique, en Europe occidentale, a exercé sur les artistes et conclut par la négative, l’inexistence d’un art communiste. « Il n’y a pas d’art communiste parce que, à regarder le court XXème siècle dans sa totalité, le communisme n’a jamais été un mouvement organisé sur le plan national ou international capable d’imposer un modèle que les artistes auraient pu ou voulu suivre. »
Comment les peintres, les écrivains ont-ils traduit leurs positions idéologiques dans le champ des formes, le domaine du style et des thèmes ? Qu’en est-il lorsque les liens entre les convictions politiques et les œuvres sont moins visibles, voire passés sous silence ? Les dix contributions portent sur les rapports entre surréalismes et communismes (Christine Bréchet), War Van Overstraeten et Guillaume Vandenborre, deux artistes communistes exclus du Parti Communiste Belge (Anne Morelli), la notion d’art communiste (Paul Aron), la résistance par l’art dans les camps nazis (Jill Lampaert et Jean Cardoen), la place des femmes (Ève Delplanque), les consignes données par le PCB aux artistes (François Belot), le réalisme socialiste, l’univers de la tapisserie (Jacqueline Guisset), la céramique comme art pour tous (Paul Aron et Ludovic Recchio), la bande dessinée communiste belge (Thierry Lecloux).
Des trajectoires individuelles sont abordées, celles de Roger Somville, de Frans Masereel, de René Magritte. Les cas de figures sont multiples, évoluent avec les années. Si René Magritte a adhéré au PCB sans jamais laisser le parti se mêler de questions esthétiques, Frans Masereel, peintre dénonçant la guerre, le fascisme, les inégalités sociales, a épousé les idéaux du communisme sans jamais être membre du parti. Aux côtés des affiliés officiels au parti comme Roger Somville, il y a des communistes, libertaires, des trotskistes, des maoïstes ayant quitté le parti ou limogés par celui-ci, des militants le temps d’une saison, ceux d’une vie. Les visions de l’alliance entre l’art et la révolte, la foi dans un art appelé à « changer la vie » et « transformer le monde », à conjuguer la révolution de Marx et celle de Rimbaud se déclinent dans une multiplicité de visages, d’E. L. T. Mesens, d’André Souris à Marcel Mariën, de Paul Nougé, Louis Scutenaire à Jan Bucquoy, d’Achille Chavée au groupe Surréalisme révolutionnaire que Christian Dotremont dissoudra au profit de CoBrA. Comment une image peut-elle agir sur la sensibilité, éveiller les consciences, dénoncer l’injustice ? Les visées révolutionnaires du surréalisme, du dadaïsme rejoignent-elles celle du communisme ? Quel séisme et quel renouveau de la réflexion sur la fonction de l’artiste l’« affaire Aragon » a‑t-elle permis (Aragon fut inculpé en 1932 pour son poème Front rouge, accusé du délit « d’excitation de militaires à la désobéissance et de provocation au meurtre dans un but de propagande anarchiste ») ? Comment prendre ses distances avec l’URSS, la machinerie du bolchevisme, avec les diktats du réalisme socialisme, de la littérature prolétarienne, ne pas subordonner l’art à une cause politique dont il ne serait plus que le chevalier servant, ne pas le réduire à un instrument de propagande ? Comment concilier liberté individuelle, insoumission, absence de corset dogmatique et engagement en vue d’un monde émancipé ?
Un carnet iconographique accompagne Les artistes belges et le communisme, un essai collectif dont on soulignera l’importance en une période où le fascisme étend son emprise.
Véronique Bergen