Le père et le perroquet

Nothomb L'adolescence du perroquet

L’adolescence du perroquet

Autrice : Amélie Nothomb

Mai­son d’édi­tion : Albin Michel

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 160

Prix : 19 €

Livre numérique : 12,99 €

EAN : 9782226513045

La sor­tie du nou­veau roman d’Amélie Nothomb lance tra­di­tion­nelle­ment la ren­trée. Avec L’adolescence du per­ro­quet, la roman­cière offre à sa fas­ci­na­tion pour les oiseaux une nou­velle décli­nai­son lit­téraire.

Dans l’autobiographique Psy­chopompe (2023), Amélie Nothomb livrait quelques clés sur sa pas­sion avi­aire : l’oiseau, cet être psy­chopompe qui voy­age entre le roy­aume des morts et celui des vivants, est une fig­ure d’identification pour celle qui s’est extir­pée in extrem­is de l’anorexie et, surtout, l’écriture est une forme de vol (« je sais que quand j’atteins mon écri­t­ure, je vole. »). Dans L’adolescence du per­ro­quet, l’autrice dépeint, dans le sil­lage d’Hitch­cock, l’oiseau en ani­mal fam­i­li­er se muant soudain en inquié­tant com­pagnon.

Orphe­lin depuis l’adolescence, Alban, le nar­ra­teur, vit une exis­tence soli­taire. Par un enchaine­ment de cir­con­stances, il se retrou­ve en pos­ses­sion d’un jeune gris du Gabon, Jo, qu’il installe chez lui. Le colo­cataire clan­des­tin – la déten­tion de ce type de per­ro­quet n’est pas légale – se révèle par­ti­c­ulière­ment exigeant : l’oiseau ne peut être lais­sé seul trop longtemps et sup­porte mal la présence de vis­i­teurs, n’hésitant pas à les mal­traiter… En Alban germe pour­tant un amour pater­nel pour cet ani­mal qui par­le avec sub­til­ité et prodigue des signes d’affection. Jusqu’au jour où Jo, entré dans l’adolescence, se prend d’aversion pour lui, à qui il n’adresse plus que des cris hos­tiles. La cohab­i­ta­tion, houleuse, est déséquili­brée : le per­ro­quet voue désor­mais une haine pro­fonde à Alban, tan­dis que celui-ci reste engoncé dans ses sen­ti­ments de père.

Amélie Nothomb renoue avec l’une de ses thé­ma­tiques de prédilec­tion : celle de l’intrus, qui s’insinue dans la mai­son de l’autre et en prend pro­gres­sive­ment pos­ses­sion, ten­tant d’en chas­s­er le légitime occu­pant. Tel était, déjà, le sujet de l’un de ses tout pre­miers romans, Les Catili­naires (1995). Tel est aus­si le pro­pos d’Antéchrista (2003). Le nar­ra­teur des Catili­naires subit la vis­ite quo­ti­di­enne de son voisin. Quant à Blanche, l’héroïne d’Antéchrista, elle intro­duit elle-même son enne­mie dans sa pro­pre mai­son. Un piège dans lequel s’en­ferre aus­si Alban, dont le prénom, issu du latin, sig­ni­fie d’ailleurs… « blanc ». Pire encore dans son cas : non seule­ment son gris du Gabon le chas­se de son domi­cile, mais le Lou­vre – sa deux­ième mai­son, son refuge – le tient égale­ment à l’écart : depuis le con­fine­ment, il n’est plus pos­si­ble de vis­iter sans réser­va­tion. Avec Nothomb, la fic­tion croise sou­vent l’autofiction. La roman­cière a signé en 2024 une chronique radio­phonique déplo­rant la poli­tique d’ac­cès du musée. L’ado­les­cence du per­ro­quet attribue ce bil­let d’humeur à Alban. 

Le motif de l’intrusion est étroite­ment lié au lan­gage. Le voisin encom­brant des Catili­naires vient se taire deux heures chaque jour dans la mai­son de l’infortuné nar­ra­teur ; Christa, l’intruse d’Antéchrista, séduit ses hôtes en leur racon­tant une ver­sion de sa vie inven­tée de toutes pièces. Jo cap­tive d’abord Alban par son usage du lan­gage. Dépas­sant le psittacisme auquel les humains réduisent son espèce, il éblouit le héros par sa créa­tiv­ité lin­guis­tique (« bon appétit beau­coup »). Devenu ado­les­cent hos­tile, il ne prononce plus aucun mot.

Le lan­gage forme le cœur de la pater­nité d’Alban :

La parole n’est-elle pas ce qui fonde l’engendrement ?
Je n’avais pas engen­dré Jo. Je lui avais servi de muse pour par­ler. C’est plus fort qu’engendrer.

Nothomb, qui a beau­coup écrit sur les liens de sang et son his­toire famil­iale ces dernières années – Pre­mier sang (2021, prix Renau­dot) est con­sacré à l’histoire de son père, Tant mieux (2025) s’intéresse à la lignée mater­nelle – explore cette fois la rela­tion de père à enfant hors de tout lien biologique. L’interspécisme dé-nat­u­ralise le lien de fil­i­a­tion, et met à nu sa pos­si­ble mon­stru­osité. Il extrait la fil­i­a­tion de toute logique repro­duc­tive : Alban ne se repro­duit pas en Jo, de même que Jo, tout psittacidé qu’il soit, ne repro­duit pas les mots de son humain. Le choix, rad­i­cal, d’ériger un per­ro­quet en des­ti­nataire des sen­ti­ments pater­nels d’un homme expo­sait le livre au risque de la bouf­fon­ner­ie. Il n’y som­bre pour­tant jamais. Mieux même : Nothomb excelle à ren­dre à la fois totale­ment incon­gru et par­faite­ment crédi­ble cet amour con­trar­ié.

Alban qual­i­fie lui-même son aven­ture de « curieuse his­toire ». On ne saurait mieux dire.

Nau­si­caa Dewez

Un extrait de L’adolescence du perroquet

 

 

Extrait pro­posé par les édi­tions Albin Michel.