Jacques De Decker (1945–2020)

…Ou com­ment une per­son­nal­ité éclec­tique et puis­sante, fig­ure tutélaire des Let­tres belges fran­coph­o­nes, a voilé un grand auteur, human­iste et engagé, mod­erne et inven­tif, fidèle en ses tré­fonds et au-delà des apparences à son Thyl Ulen­spiegel fon­da­teur. 

Jacques de Deck­er

Jacques De Decker, JDD

Durant des décen­nies, il a épaté par son écri­t­ure ou son élo­cu­tion, sa cul­ture et ses analy­ses, comme cri­tique, mod­éra­teur, pré­faci­er, con­férenci­er… À l’apercevoir de loin, Secré­taire per­pétuel de l’Académie royale (de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique) ou frère d’un poli­tique émi­nent, on pou­vait lui attribuer un smok­ing de stat­ue du Com­man­deur. Il suff­i­sait d’amenuiser la dis­tance, d’oser se rap­procher pour ren­vers­er la per­cep­tion, ren­con­tr­er un homme pas­sion­nant et attachant, espiè­gle et généreux.

Le pili­er sinon l’âme du micro­cosme des Let­tres belges fran­coph­o­nes. Un géant, qui a exploré mille voies, con­sacré une part immense de son temps, de son énergie, de ses tal­ents aux auteurs et aux autri­ces d’hier et d’aujourd’hui, au point d’en tamiser[1] un peu/beaucoup/à la folie sa pro­pre créa­tion. Une œuvre! Pro­téi­forme et intense. Éman­cipée des modes et des pré­ten­tions. Ten­dant à l’intemporalité, à l’universalité.

Oublions sa pré­coc­ité et sa durée, ses dons mul­ti­ples ou l’intégrité de ses engage­ments, tout ce qui nous l’a ren­du fam­i­li­er et admirable. Explorons une tra­jec­toire créa­tive dont la dis­cré­tion masque une magie de con­te de fées.

Notre portrait

Il s’articulera autour de trois étapes : théâtre, roman et sil­lons lit­téraires divers (nou­velles, biogra­phie, essai/guide). Des étapes qui élargiront pro­gres­sive­ment la per­spec­tive, iné­gales parce qu’arcboutées à la thèse d’un par­cours romanesque hors normes. 

Un dramaturge irrésistible!

Albert-André Lheureux

Dès 18 ans, JDD est déjà entré dans l’Histoire, en fon­dant avec son ami Albert-André Lheureux le Théâtre de l’Esprit Frappeur, qui va mar­quer une époque. Le sil­lon théâtre n’aura de cesse de s’approfondir, JDD étant tour à tour comé­di­en, met­teur en scène, adap­ta­teur et tra­duc­teur[2], dra­maturge enfin, et même his­to­rien du genre, pro­fesseur de son his­toire. Le théâtre, donc, mais les langues (ger­man­iste, il maîtrise les trois langues nationales) aus­si, chevil­lées. A 26 ans, son pre­mier livre pub­lié n’est-il pas un mémoire en néer­landais con­sacré au théâtre de l’écrivain fla­mand Hugo Claus ? JDD est un cas excep­tion­nel. Assim­ilé à une caisse de réso­nance de notre micro­cosme, il échappe au con­fine­ment com­mu­nau­taire, c’est un homme du monde, forgé par la pra­tique des plus grands auteurs uni­versels, de Shake­speare à Brecht, en pas­sant par Goethe, Tchekhov, Strind­berg, etc.


Lire aus­si : Albert-André Lheureux, la magie du théâtre (C.I. 204)


Ayant beau­coup tra­vail­lé sur les textes de ses col­lègues, JDD a écrit peu de pièces orig­i­nales, mais leur créa­tion, a con­trario, a béné­fi­cié d’un back­ground excep­tion­nel. Nous en avons comp­té six en com­pag­nie de l’auteur lui-même.

Par ordre d’édition :
  • Jeu d’intérieur, précédée de Petit Matin, Brux­elles, édi­tions Jacques Antoine, 1979, 74p.
  • Épiphanie, Brux­elles, Le Cri, 1982. Rééd. sous le titre Tranch­es de dimanche, Paris et Arles, Actes Sud, 1987, 57p.
  • Fit­ness, illus­trée par Roland Breuck­er, Brux­elles, L’Ambedui, 1994, 50p.
  • Petit matin, Grand soir, avec des illus­tra­tions d’Emile Lanc, Brux­elles, L’Ambedui, 1997, 101 p.
  • Le mag­no­lia, ou Le veau-de-ville et le veau-des-champs, Carnières, Lans­man, 1998, 71p.

Affiche de la sai­son 1976–1977 du Rideau de Brux­elles

Sa pre­mière créa­tion fic­tion­nelle, Petit matin, a été jouée pour la pre­mière fois en 1976. JDD avait 31 ans. C’est une très belle pièce, en un acte et trois scènes. Dans un chalet mon­tag­nard, spa­cieux et cos­su, un peu à l’écart d’une sta­tion de ski, qua­tre per­son­nes, deux hommes et deux femmes, émer­gent d’une nuit fes­tive et devisent au petit matin. Qui sont-ils ? Un cou­ple (Yvan et Ingrid), mûr et solide­ment instal­lé dans l’échelle sociale, a‑t-il hap­pé dans ses filets deux proies (Car­ole et Charles) pour meubler son oisiveté ? Les rap­ports sont ambi­gus :

Ingrid : (…) je pour­rais te regarder toute la vie comme ça, que j’aurais l’impression de l’avoir gag­née, ma vie.
Yvan : Moi aus­si. Je ne me suis pas ennuyé une sec­onde avec toi. Tu es le non-ennui. Tu es la vie pleine, le temps rem­pli à ras-bor­ds. Au point que j’ai par­fois l’impression que tu vas m’étouffer. 

Les dia­logues sont enlevés mais la pièce est brève, une esquisse aux allures de bulles de cham­pagne. Esquisse de ren­con­tres, esquisse des vies dev­inées der­rière les indices… Avec une inter­ro­ga­tion sur la com­mu­ni­ca­tion. La difficulté/nécessité du vivre-ensem­ble. Et un flux con­tinu de phrases/sentences, résumant une obser­va­tion, inci­tant à une réflex­ion.

Thèmes

Deux thé­ma­tiques annon­cent Le ven­tre de la baleine : une con­damna­tion de cer­taines pra­tiques poli­tiques, inspirée par l’actualité du moment (qui prend plus de réso­nance aujourd’hui avec un Trump à la place de Rea­gan) ; une métaphore fondée sur un ani­mal (Yvan com­pare son cou­ple à des héris­sons, à leur tac­tique face au froid) :

(…) ils se rap­prochent les uns des autres, deux par deux. Ils se ser­rent l’un con­tre l’autre. Mais comme ils ont oublié qu’ils avaient des piquants, ils se blessent et sont oblig­és de garder leurs dis­tances. Ils se retrou­vent dans le froid. 

D’autres thèmes par­courent l’œuvre de JDD : la gémel­lité (les enfants d’Ingrid ren­voient aux Pierre/Anne de Tranch­es de dimanche/Épiphanie comme au faux cou­ple Astrid/Gilbert de Parades amoureuses) ; un cer­tain aban­don des enfants/adolescents par les par­ents mod­ernes. Ce qui pour­rait ren­voy­er à la soli­tude intrin­sèque de l’être humain, cha­cun par­lant une langue dif­férente, et au besoin com­pen­satoire d’une âme-sœur, du partage, de la sym­biose. D’où l’émouvant « Oui, mais je vous ai recon­nue. » Recon­nue, au sens le plus fort. Celui d’un indi­vidu signé, donc en cor­re­spon­dance.

En surplomb

Les trois scènes sont qua­si indépen­dantes et pour­raient s’apparenter à des nou­velles. La pièce est ludique mais pos­sède une dimen­sion soci­ologique sinon philosophique. Ain­si, à la lec­ture d’entrefilets de jour­naux, Yvan se fige devant la sec­on­dari­sa­tion d’un penseur impor­tant, ce qu’on en retient post-mortem en con­fon­dant le con­tin­gent et l’essentiel :

(…) le mot-clé de toute son œuvre n’avait jamais été con­ven­able­ment traduit en français. 

Le drame de la plu­part des créa­teurs ? L’ouverture d’un abîme entre deux sourires ?

Jacques De Decker n’a jamais cessé de brouiller les cartes…

Dès cette pre­mière édi­tion. Deux pièces sont cou­plées. La deux­ième, Jeu d’intérieur, est mise à l’avant-plan. Une his­toire d’amour qui dérape vers un huis-clos assez som­bre avec des rebondisse­ments, un par­fum de thriller. Nous savons que notre auteur y était très attaché, il lui avait don­né une sec­onde vie sur les planch­es en 1994, soit quinze ans après sa créa­tion, et voulait y revenir après sa dernière mis­sion pour l’Académie royale (JDD avait démis­sion­né fin 2019 pour pré­par­er l’anniversaire de ladite Académie, qui aurait coïn­cidé avec ses 75 ans).


Lire aus­si : Jacques De Deck­er : «L’Académie, un espace hors des lois du matéri­al­isme» (C.I. 205)


Pour­tant… JDD donne une suite à Petit matin près de vingt ans plus tard, trans­for­mant la pièce ini­tiale en pre­mier acte d’une pièce nou­velle en deux volets, autour du même quatuor. Dès le départ de Grand soir, on s’interroge. Que s’est-il passé il y a dix-neuf ans lors de la brève ren­con­tre de Petit matin pour que… ? Yvan a eu un acci­dent, qui l’a lais­sé en fau­teuil roulant. Ingrid a appelé Charles, elle se lance en poli­tique, il lui con­seille d’enrôler Car­ole. En fil­igrane des retrou­vailles, la thé­ma­tique des affinités élec­tives, le sens des engage­ments, la mon­tée en puis­sance de la gent fémi­nine et une crise en corol­laire chez les hommes, etc.

Le point de vue de Julien-Paul Remy

Au fil de nos lec­tures, une idée s’af­firme : les pièces de JDD reflè­tent la réal­ité du théâtre lui-même. Petit matin, Grand soir plus que toute autre ? On y retrou­ve de manière omniprésente une dimen­sion essen­tielle : la fragilité. À l’im­age de la vie, le théâtre n’ex­iste pleine­ment que dans l’acte (théâ­tral). En dehors de la scène, le théâtre n’est pas. C’est l’art de l’in­stant présent, de la fragilité du ici et main­tenant exposé aux aléas du réel (prob­lème tech­nique, défail­lance du comé­di­en, réac­tion du pub­lic…). Avec pour con­séquence l’om­bre d’un dan­ger : la rup­ture. Comme un tis­su déchiré dans un geste brusque, un château de cartes s’écroulant après son point cul­mi­nant d’har­monie, une corde instru­men­tale se brisant en pleine sym­phonie.

Chaque scène de Petit matin (le deux­ième acte, Grand soir, offre plutôt une réso­lu­tion de ce qui précède) repro­duit un moment de rup­ture, de vio­lence, d’ar­rêt, de bas­cule­ment, de dévoile­ment dans l’or­dre naturel des choses. L’har­monie du présent est rompue par l’ir­rup­tion d’in­for­ma­tions funestes sur le passé des pro­tag­o­nistes : événe­ment fon­da­teur dans l’en­fance de Charles (le viol) ; volon­té de sui­cide, autre­fois, de la part d’Ingrid ; regrets de Car­ole face à son inca­pac­ité à se réalis­er ; mort de la femme de Charles des suites d’un can­cer… D’où un écho sai­sis­sant entre cette pièce et la cita­tion mise en exer­gue au début d’une autre, Épiphanie/Tranch­es de dimanche : « Nous sommes tous des farceurs : nous sur­vivons à nos prob­lèmes. » (Emil Cio­ran). Autrement dit : notre présent survit à notre passé.

La rup­ture se mue en révéla­tion. En moment de vérité, dou­ble : par rap­port à un événe­ment, un fait trag­ique dans la vie de l’un des per­son­nages, par rap­port à la rela­tion entre la per­son­ne qui par­le et celle à qui la parole est adressée. La révéla­tion est ici con­fes­sion. Chaque per­son­nage reçoit la vérité de l’autre et lui donne la sienne. La tristesse de la chose révélée n’a d’é­gale que la beauté et la joie d’être enten­du, com­pris, aimé pour soi-même par quelqu’un d’autre.

Alors, pièce inachevée ou, au con­traire, reflet de l’i­nachève­ment (de la vie humaine, du théâtre) ?

Un chef‑d’œuvre!

Épiphanie, une pièce en deux actes, parue en 1982 mais rééditée en 1987 sous le titre Tranch­es de dimanche puis rejouée en 2007 sous le nom d’Épiphanie 80.

Irène et Émile, deux nota­bles, sont séparés depuis quinze ans et ont cessé tout con­tact. Mais leur fille Anne se marie. Voulant éviter une con­fronta­tion bru­tale ou incon­fort­able entre ses géni­teurs, elle organ­ise leurs retrou­vailles. Or leur fils Pierre n’approuve nulle­ment cette per­spec­tive… Et leur futur beau-fils, Philippe, appréhende l’affaire. Que nous réserve ce dimanche ? Des règle­ments de comptes à la Fes­ten ou Sonate d’automne ?

Moi, je n’ai remar­qué qu’une chose. C’est un peu comme à la boxe : à ma gauche — remar­que, c’est la place du cœur -, Irène, quar­ante-sept ans, chimiste dis­tin­guée, col­lab­o­ra­trice de l’illustre pro­fesseur Félix, le phénix de notre poli­tique sci­en­tifique, un mètre soix­ante-neuf, soix­ante kilos dans ses beaux jours, bien sous tous rap­ports, encore éminem­ment bais­able comme on dit dans les petites annonces de Libéra­tion, com­porte­ment sex­uel dis­cret, même ses pro­pres enfants ne pour­ront rien vous dire là-dessus… à ma droite, Emile — et quand je dis « à ma droite », je sais ce que je veux dire -, quar­ante-neuf ans, écon­o­miste et homme d’affaires, ten­nis­man plus qu’honorable, un mètre soix­ante-quinze, qua­tre-vingts kilos dans ses mau­vais jours, pas cav­aleur, du moins en apparence, démon de midi tou­jours au repos, ne crache sûre­ment pas sur les avan­tages sex­uels de sa sit­u­a­tion, mais n’en fait pas un plat… L’un et l’autre ont, paraît-il, vécu ensem­ble au temps de la préhis­toire, des symp­tômes nous per­me­t­tent de le penser, puisqu’un fils et une fille leur sont nés (…). 

Les tirades bal­ancées par la jeune généra­tion aux par­ents per­cu­tent (et leur arc-en-ciel de degrés), ce fausse­ment para­dox­al refus de voir les aînés réin­ven­ter leurs vies. Fuse un besoin d’ancrage qui fonde mais fige.

Le point de vue de Julien-Paul Remy

JDD livre un huis clos famil­ial où se mêlent trag­ique, comique et espoir de renou­veau à l’im­age des trois états de l’eau, indis­so­cia­bles et intime­ment reliés. L’é­tat solide reflète ici la force et le poids du con­tenu de la pièce, la sub­stance des enjeux exis­ten­tiels, famil­i­aux, et socié­taux esquis­sés (la rédemp­tion, l’incapacité/capacité à aimer, la réal­i­sa­tion de soi, le mariage et l’é­d­u­ca­tion). L’é­tat liq­uide ren­voie à l’e­spoir, à la per­spec­tive d’un futur libéré des chaînes du passé, le flu­ide évo­quant le change­ment et le mou­ve­ment de la vie. L’é­tat gazeux cor­re­spond, lui, à la forme, au ton et au lan­gage employés, légers, humoris­tiques et sub­tils.

Cette œuvre marie à mer­veille les opposés. Alliant cul­ture clas­sique, à tra­vers la quête de l’esthé­tique ver­bale et spir­ituelle, et cul­ture pop­u­laire, dans le sujet (la famille) mis en scène et l’hu­man­isme qui le sous-tend. Elle procède en puisant aux sources mêmes du théâtre, fon­dant sa struc­ture sur la règle clas­sique des trois unités (lieu, temps, action) : la pièce ne quitte jamais les murs de la mai­son famil­iale, elle se déroule du matin au soir d’une unique journée, elle s’ar­tic­ule autour d’un événe­ment, les retrou­vailles au grand com­plet d’une famille séparée depuis quinze ans.

L’au­teur puise dans d’autres spé­ci­ficités théâ­trales pour arriv­er à ses fins : l’al­ter­nance par­fois sac­cadée des per­son­nages (aucun d’en­tre eux n’ap­pa­raît tout le temps) et de leurs apartés dégage un par­fum de vaude­ville ; le car­ac­tère cinglant et savoureux des répliques, des dia­logues ; l’amplification exces­sive d’une scène de la vie quo­ti­di­enne ; enfin, la dimen­sion cathar­tique pour le spec­ta­teur, témoin d’une libéra­tion inédite de la parole, de moments de vérité vio­lents, purifi­ca­teurs dans des domaines qui touchent à son intim­ité la plus pro­fonde. Le bur­lesque et le sur­réal­isme se met­tent néan­moins au ser­vice de ce qu’ils nient/cachent pour finale­ment les pro­jeter dans la lumière et les affirmer : l’hu­man­isme et l’amour.

Jacques De Decker se renouvelle sans cesse

Il passe d’un genre à un autre, varie les traite­ments à l’intérieur d’un même genre. Après qua­tre pièces (trois, vu le cas Petit matin, Grand soir), nous avons croisé, déjà, un quatuor, un duo et un quin­tette de per­son­nages. Fit­ness sera une comédie-solo, un texte drôle et ludique, qui décline les dif­férentes par­ties du corps féminin au fil des scènes/séances de fit­ness. Le mag­no­lia (sous-titré Le veau-de-ville et le veau-des-champs) nous offrira… un trio. Une jeune femme se partage (à leur insu) entre deux jeunes hommes a pri­ori très dif­férents. Mais ces derniers ont une pas­sion com­mune : le water­po­lo. Et ils devi­en­nent amis. Com­ment va-t-elle échap­per à la con­fronta­tion ou aux impass­es de sa vie ?

Le dernier texte pour le théâtre

Dans Le mag­no­lia, paru en 1998, JDD, ce « soci­o­logue ten­dre et cru­el » (dix­it Pierre Mertens dans la page de garde), réus­sit à par­ler avec légèreté et tonic­ité d’un sujet qui pour­rait, en d’autres mains, se com­plaire dans la tragédie. Il y a un par­fum de Rohmer dans l’air, mais un Rohmer au meilleur de sa forme (Con­te d’été, Pauline à la plage, la deux­ième par­tie de La Femme de l’aviateur) :

- Qu’est-ce qui ne va pas ?
- Je suis trop heureuse.
- Ben alors… c’est que tout va bien.
- Tout va trop bien. J’ai tout ce que je veux. Je suis exaucée au-delà de mes espérances.
- Tu l’as trou­vé, l’oiseau rare ?
- … J’ai deux volières. 

JDD con­clut sa tra­jec­toire de dra­maturge en beauté. On est emporté par la comédie de mœurs mais on savoure, au coin des pages, de petites éclair­cies poé­tiques (« J’aime la façon dont tu me cueilles »), des sail­lies philosophiques (« on dit sou­vent cer­taines choses pour en dire d’autres, ou pour en cacher d’autres… »), humoris­tiques (« Un cerveau qui ne s’intéresse qu’aux his­toires de cul, pré­cisons-le quand même ») ou de théorie artis­tique (« les bonnes pièces, elles sont réglées comme du papi­er à musique, mais le spec­ta­teur ne s’en rend pas compte »). In fine, le plaisir est majus­cule en com­pag­nie de ce vaude­ville, qui n’a de cesse de jouer sur les degrés, les clins d’œil. Ain­si, vaude­ville et veau-de-ville… et Vaude­ville, le restau­rant où se joue une page impor­tante du réc­it.

Une comparaison de Julien-Paul Remy

Si le théâtre de JDD s’ap­parentait à une toile, celle-ci emprun­terait à la pein­ture de genre le souci du réel et de la fresque pop­u­laire, elle puis­erait dans l’im­pres­sion­nisme l’art de saisir la fugac­ité du présent et la douceur d’une sen­sa­tion, elle saurait aus­si épouser la forme d’un tableau de nature morte, d’où sur­gi­raient de manière inter­mit­tente des moments de vie, lumineux et éter­nels, accen­tu­ant la couleur de tel fruit, déplaçant furtive­ment tel objet, avant de dis­paraître, lais­sant der­rière eux un tableau un peu moins mort et trag­ique, un peu plus vivant et éclairé.

Conclusion et prospective

Nous avons affaire à un dra­maturge irré­sistible. Mais celui-ci, selon nous – à l’insu de son plein gré ? – a façon­né l’avènement d’un romanci­er majeur.

Un grand romancier!

JDD n’a écrit que trois romans, assez courts en sus, durant une car­rière artis­tique et intel­lectuelle qui cou­vre plus de cinquante-cinq ans.  À la loupe, il les a écrits sur une péri­ode bien plus com­pacte, les pub­liant en l’espace de neuf années (1985, 1990 et 1996).

On sait la prédilec­tion de JDD pour le con­tact humain, la scène et l’on pour­rait regret­ter l’étroitesse du sil­lon soli­taire si… notre auteur n’avait accom­pli en trois livres, pour ain­si dire, le tour du genre romanesque. 

La grande roue, Paris, Grasset, 1985, 218p., rééd. Bruxelles, Labor, coll. « Espace Nord », 1993

Dans l’édition Labor, le roman se con­clut à la page 151, mais pas le livre, qui en compte plus de 200, la fic­tion étant suiv­ie d’un dossier icono­graphique, d’une lec­ture de Paul Emond, de mis­es en par­al­lèle avec des œuvres-mod­èles (La ronde de Schnit­zler, Gens de Dublin de James Joyce, La forme d’une ville de Julien Gracq), d’informations biographiques ou bib­li­ographiques. Une pré­face de Jean Tordeur (le grand cri­tique du Soir avant JDD, son men­tor aus­si) s’avère très éclairante, met­tant en exer­gue les audaces de l’auteur : le défi du plaisir en des temps où la lit­téra­ture (fran­coph­o­ne, aurait-il dû pré­cis­er) était « trop sou­vent généra­trice d’ennui » ; oser Brux­elles comme décor (« décriée dans son pro­pre pays ») et Schnit­zler comme mod­èle revendiqué.

Le pre­mier chapitre, Elis­a­beth et Sabine, nous racon­te de sin­gulières retrou­vailles. Deux amies, fort proches ado­les­centes, se sont per­dues de vue durant des décen­nies puis soudain… un coup de fil, une envie pres­sante de l’une d’elles. Un petit sus­pense col­ore les flux de sen­sa­tions char­riés par le retour/rebours. Que cache Elis­a­beth der­rière son impa­tience, ses évo­ca­tions idylliques du père de Sabine, des huit jours passés jadis au sein de la famille de son ex-condis­ci­ple ?

Dans Sabine et Patrick, une héroïne des pre­mières pages appa­raît en sit­u­a­tion pro­fes­sion­nelle. Agent des impôts, elle est apos­trophée en fin de journée par un jeune con­trôlé, elle ne com­prend pas qu’il puisse con­juguer recettes nulles et frais pro­fes­sion­nels faramineux. Le vendeur de dis­ques de sec­onde main, aus­si entre­prenant que far­felu (ou courageux, orig­i­nal, vivant ?), ren­verse le rap­port de force. Jusqu’où ira cet embry­on de rela­tion ?

Le troisième chapitre ? Sabine et… ? Oui.

Le livre se décom­pose en dix sous-ensem­bles, qui por­tent tous un titre ren­voy­ant à deux per­son­nages. Dix nou­velles plutôt qu’un roman ? Oui et non. Ces textes pour­raient tous se lire indépen­dam­ment les uns des autres, ils ne pour­suiv­ent pas une intrigue majus­cule de chapitre en chapitre, ils pos­sè­dent une per­cus­sion, une inten­sité, un ton pro­pres. Mais un frémisse­ment cen­tripète les tra­verse : un per­son­nage prend le lecteur par la main et l’accompagne dans un réc­it nou­veau qui pro­longe sa ren­con­tre avec led­it pro­tag­o­niste. Il y a du Max Ophuls dans l’air, avec sa caméra voltigeant de scène en scène. Et du Schnit­zler aus­si, un hom­mage à La ronde, c’est-à-dire au théâtre, dans la vivac­ité des scènes, des dia­logues :

- Je ne dor­mais pas, je fai­sais comme si.
- Ça change tout, tu me déçois.
- Toi aus­si, c’est ce qui m’empêche de dormir, d’ailleurs… »

Romanou­velles (terme avancé par Gérard Adam pour un livre hybride des édi­tions M.E.O.) ? Romanou­vellescènes ? Tant le pro­to­type romanesque reste ancré dans les prédilec­tions théâ­trales de départ.

La matière JDD!
Jean Tordeur a anticipé notre théorie : la réus­site de la struc­tura­tion hor­logère est tran­scendée par une « jubi­la­tion », un « ton » qui a beau­coup à voir avec la pra­tique des arts du vivant. La grande roue… de la foire (écho à sa pres­tigieuse con­sœur du Prater et donc au Vien­nois Schnit­zler) ne métapho­rise-telle pas l’art (dra­ma­tique) ou la vie, dans la lignée du Funam­bule de Genêt ? Notre auteur ne pos­sède-t-il pas le tal­ent (ou le génie ?) de ren­dre « ces effrac­tions imper­cep­ti­bles que l’insolite opère dans la banal­ité des vies ordi­naires » ? Cette touche de sin­gu­lar­ité accom­plit le mir­a­cle. Ces tranch­es de vie ne débouchent pas sur le morose ou l’académique. Le lecteur est ému et hap­pé. Tout, soudain, inter­pelle et fait sens. Tout peut arriv­er. Un cou­ple, sous nos yeux, se fait ou se défait, ou s’esquisse pour l’un mais pas pour l’autre, etc. Hitch­cock et Fenêtre sur cour! Nous, lecteurs, sommes ren­voyés à ce qui se cache sous le ver­nis de notre activ­ité apparem­ment si sage et intel­lectuelle. Comme James Stew­art der­rière sa fenêtre, nous sommes des voyeurs, nous nous immisçons dans la vie privée, intime de nos sem­blables. En attente d’étreintes, de crimes peut-être ? Ou alors nous sommes des appren­tis ès exis­tence et nous cher­chons à com­pren­dre com­ment mieux faire ?

La matière JDD!
Une langue de qual­ité qui s’interdit la surenchère, toute d’élégance et d’efficacité sobre, mais pas la réplique ani­mée :

Un pein­tre, ça ne s’encroûte jamais. Sauf ceux qui se lais­sent piéger par les marchands, et qui se met­tent à s’imiter eux-mêmes… (…) Je crois seule­ment qu’il faut pou­voir tourn­er la page, un jour ou l’autre, qu’il y a des étapes dans la vie, et qu’il ne faut pas s’y attarder indéfin­i­ment. (…) Ces choses-là, si on ne trace pas une croix dessus, on s’y enlise à per­pé­tu­ité. 

Le fond n’est pas en reste et laisse peu de place au glauque, à la mon­stru­osité, ces prédilec­tions du temps qui ont envahi livres et écrans, rem­placé le rose hol­ly­woo­d­i­en lénifi­ant par un noir absolu tout aus­si trompeur (et cor­rup­teur). On est dans le doux/amer et un réel dédrama­tisé… qui ménage pour­tant mille aven­tures ou mille ouver­tures d’aventures.

Une entorse : une échap­pée belle, courte et inat­ten­due vers l’utopie. L’un des tableaux nous narre les retrou­vailles d’une mère et de son fils hors du temps et de l’espace, en ape­san­teur, trente-six heures arrachées à la semaine et à la marche aveu­gle du quo­ti­di­en, dans un hôtel, avec piscine, le long d’un fleuve, etc. Une micro-utopie, con­finée dans le domaine privé, qui annonce les utopies élar­gies des prochains romans. Un invari­ant donc, qui rap­pelle la néces­sité de la con­struc­tion, de l’engagement, de la sympathie/empathie. Hic et nunc.

Hic et nunc ? JDD est d’une cohérence absolue. Il a beau­coup voy­agé, il par­le divers­es langues étrangères ? Qu’importe. Ses réc­its ne se dérouleront pas à Rome ou devant les Chutes du Nia­gara, au cœur de ruines mayas ou des neiges de l’Himalaya. Non, il choisira Liège dans son troisième roman, ses héros évo­queront Ostende dans le deux­ième, le pre­mier ose planter ses décors à Brux­elles.  À Brux­elles ? Comme le dit Jean Tordeur, « le meilleur moyen d’être de partout, c’est d’abord d’être solide­ment de quelque part ». Et JDD, dès 1985, le com­pre­nait, antic­i­pant, comme avec Le ven­tre, des réal­ités qui allaient ren­vers­er un paysage, des habi­tudes.

Parades amoureuses, Paris, Grasset, 1990, 192p.

Le deux­ième roman de JDD tourne autour d’un per­son­nage cen­tral, Gilbert. Il est pro­fesseur dans le sec­ondaire et va franchir le cap des quar­ante-trois ans, il sent la bas­cule au fond de son être, d’autant qu’il avance libre (ou soli­taire), céli­bataire et sans enfant.

Si le début pré­cip­ite dans la moder­nité et le quo­ti­di­en (un cours de lit­téra­ture française dis­pen­sé à une classe d’adolescents dans un col­lège tech­nique), le roman s’en dégage rapi­de­ment ou, plutôt, il jux­ta­pose à sa pre­mière atmo­sphère une sec­onde, qui ren­voie aux grands romans du 19e siè­cle. Oui, ces romans sub­limes, qui, dans la foulée du courant roman­tique, fai­saient pal­piter l’ego, créaient des fig­ures inou­bli­ables : Julien Sorel, Lucien de Rube­m­pré ou Rasti­gnac, Adolphe, etc.

Adolphe! Com­ment ne pas songer au roman intro­spec­tif de Ben­jamin Con­stant ? Gilbert, lui aus­si, inter­roge la fron­tière entre amour et alié­na­tion, lib­erté et soli­tude, ces com­pro­mis et ces renon­ci­a­tions, ces frus­tra­tions dont se tisse toute vie. Mais Gilbert ne se focalise pas sur un rap­port, une pos­ture, nous le lisons con­nec­té à plusieurs sit­u­a­tions, divers­es per­son­nes… dont des fig­ures féminines… d’où le nom du réc­it. Anne Lar­mé, la col­lègue en (appar­ente) déperdi­tion qui se rac­croche à Gilbert avec Har­ry meets Sal­ly en fil­igrane ; Thérèse, la femme de ménage dont il ne peut se pass­er ; Véronique, l’élève en décrochage ; une con­gres­siste qui lui offre une nuit (et une adéqua­tion ?) tombée du ciel ; Ros­alia, la comé­di­enne et ex-élève ; Cécile, son homéopathe ; Astrid, l’amour d’enfance qui s’insinue comme une mélodie dans le réc­it, jusqu’à devenir obsé­dante… Les hommes ne sont pas oubliés : Éric, le directeur ; Édouard, l’ex-condisciple passé au Min­istère (et à l’ennemi ?) ; Jean­let le syn­di­cal­iste amer ; Wal­ter, le père démis­sion­naire de Véronique ; Youssef, le locataire maro­cain dont la famille pour­rait être de sub­sti­tu­tion et tuteur de résilience, des émi­grés chaleureux pour ain­si dire épris de leur pro­prié­taire.

Cet opus super­pose les niveaux.

Au pre­mier abord, un roman de mœurs, psy­chologique et intimiste, nous racon­te le quo­ti­di­en des écoles, les tra­cas des élèves et des enseignants, le trou noir de la salle des profs, les amours des céli­bataires quadragé­naires ou des ado­les­cents en construction/démolition, mille péripéties de la vie moyenne qui est nôtre, entre vivac­ité et émo­tion :

- J’ai deux heures à per­dre. Tu par­les d’un horaire!
- Con­sen­ti­rais-tu à les per­dre avec moi?
- Et toi, tu reprends quand?
- Je ne reprends pas. Je suis hors course. Ils ont revu les normes d’encadrement. Ratio­nal­i­sa­tion. Économie. Tu n’as pas davan­tage lu les jour­naux que moi cet été, je vois. 

Au deux­ième abord, un Bil­dungsro­man tend vers la réflexion/interrogation. Morale : que doit-on avant tout incul­quer, partager? Soci­ologique : le manque de per­spec­tives et le chô­mage guet­tent, en amont et en aval ; les par­ents n’ont plus le temps de com­pren­dre leurs enfants ; les médias ont aban­don­né la for­ma­tion éthique des citoyens. Poli­tique : l’éducation con­fiée à des cyniques, des exé­cu­tants dociles, des pro­fils inadéquats ; le recul de l’État prov­i­dence. Artis­tique : de nom­breuses analy­ses portées sur l’enseignement, le non rentable ou quan­tifi­able… à court terme, ren­voient à une inter­pré­ta­tion pos­si­ble de la néces­sité de l’Art, de la Cul­ture pour mieux vivre avec soi et avec l’autre, hiss­er la hau­teur des aspi­ra­tions.

Les cours de Gilbert con­juguent scènes enlevées et con­tenus engagés. Une philoso­phie péd­a­gogique s’esquisse :

Gilbert n’avait pas con­sulté ses notes. (…) trou­ver la clé, le principe d’harmonie de ces êtres (…) entraî­nant les élèves au-delà de la lit­téra­ture française (…) il leur pro­je­tait des films inspirés des grandes œuvres, romançait les biogra­phies, épinglait, lorsqu’il y avait lieu, les anec­dotes pit­toresques. Il avait le sen­ti­ment d’être un con­tre­bandi­er (…) L’essentiel est de s’intéresser. 

Une philoso­phie qui n’entrave pas l’exigence. Un micro-essai se des­sine lors des dits cours, sur la nature du roman :

Le roman est avant tout une forme avec la par­tic­u­lar­ité de ne pas en avoir. Le roman invente sa forme à chaque fois, sauf lorsqu’il s’impose, au préal­able, des règles, des codes préétab­lis, comme dans le genre polici­er, ou la sci­ence-fic­tion. Remar­quez que l’on ne recon­naît la valeur lit­téraire d’ouvrages de ce genre que s’ils font éclater ces con­ven­tions… (…) C’est cela aus­si, le roman : un trou de ser­rure, qui per­met de percer l’intimité des per­son­nages (…) il sert à démul­ti­pli­er les sig­ni­fi­ca­tions (…) 

Ce micro-essai a beau être dis­til­lé de manière ludique et éparse, en sit­u­a­tion, et faire écho à l’esthétique du dis­con­tinu chère à Jacques le Fatal­iste (retrou­vée dans le fil Astrid), il finit par con­stituer un cor­pus per­for­mant sinon inter­pel­lant. Le romanci­er s’interroge-t-il en cours de con­struc­tion sur le genre qu’il pra­tique?

Gilbert est un per­son­nage par­fois irri­tant de par son indé­ci­sion mais pro­fondé­ment attachant et intéres­sant. Il ques­tionne le sens de la vie, prend la mesure du temps qui passe, recon­sid­ère ses choix. Face au chaos du monde et à un mal banal, qui n’est pas le Mal absolu com­bat­tu dans La peste de Camus mais un mal plus per­ni­cieux qui gan­grène les rêves non vécus, l’inadéquation des êtres, le fatal­isme ou la lâcheté, la paresse, la médi­ocrité des uns et des autres, il lutte, mod­este­ment mais d’arrache-pied, et dis­tille de l’attention, de l’affection tout autour de lui. Tout en cher­chant aus­si, pour lui-même, une voie de sor­tie, un sup­plé­ment de sens ou d’âme guet­té au coin du bois. Et le roman, pro­gres­sive­ment, se tend. Gilbert s’enlisera-t-il, vari­a­tion du Marce­lo de La dolce vita? Som­br­era-t-il dans un com­pro­mis ou l’autre, loin des grands réc­its fan­tas­més? A con­trario, trou­vera-t-il la femme de sa vie ou l’engagement qui redresserait le fil de son être?

SPOILER!

JDD ose à nou­veau une brève esquisse d’utopie (voire de dou­ble utopie, privée et sociale) vers la fin du livre. Ce qui ren­voie à la tra­jec­toire d’un homme qui a trop vécu, vu, lu pour ne pas savoir que… mais qui a résolu, pour­tant, une allure de don Qui­chotte, d’aller affron­ter les moulins, de croire en l’homme, au Bien, au Bon, au Beau. D’agir, d’offrir, de con­stru­ire. La réus­site est au ren­dez-vous : il démon­tre la néces­sité de la fra­ter­nité, la place pri­mor­diale de l’Art et de l’âme ; il con­jugue tous les temps (passé, présent et futur) de l’accomplissement.

Un livre emblé­ma­tique! Dont on souhait­erait retran­scrire l’intégralité des pages 53 à 58, qui impri­ment un extra­or­di­naire retour sur l’intensité lumineuse des com­plic­ités ado­les­centes :

Comme je voudrais, Astrid, retrou­ver cet élan avec lequel je t’écrivais, tu te sou­viens, tous les jours, plusieurs fois par jour. (…) Comme je voudrais que cet entre­tien infi­ni reprenne son cours, cette con­fi­dence inin­ter­rompue qui char­ri­ait ce qui nous arrivait dans la journée et dont cha­cun de nous por­tait témoignage à l’autre. (…) Il fait nuit et je te par­le (…) C’est en plein soleil que je nous revois, courant l’un vers l’autre dans cette allée du Parc du Cinquan­te­naire ; elle est belle, la course des ado­les­cents, cette vie qui les propulse dans les bras l’un de l’autre. (…) Te sou­viens-tu de ces con­fla­gra­tions, quand nous nous pré­cip­i­tions vers l’autre, au risque de tomber?  

Le ventre de la baleine, Bruxelles, Labor, 1996. Rééd. Neufchâteau, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2015,  184p. (Réédition agrémentée d’une interview de l’auteur par Jean Jauniaux)

Elles étaient deux. À gauche de l’âtre de théâtre, noire de cheveux, les yeux d’un bleu per­venche, elle avait quelque chose de doux et d’effronté à la fois. Son pen­dant de droite avait une défer­lante chevelure blond véni­tien, et des yeux verts comme piquetés d’or.

Les pre­mières pages déga­gent des effluves de Balzac ou de Proust, on s’imagine dans un salon parisien, une sta­tion ther­male, de ces lieux clos où, pour­tant, s’invite le voy­age. On remonte ensuite vers la moder­nité mais le style con­serve des cour­bu­res végé­tales dignes de l’Art Nou­veau, dans un décor de Nau­tilus :

Avant d’y être tout à fait immergé, il sen­tit que se trans­met­tait à tout son être une étrange vibra­tion, dont il n’avait pas encore pris con­science jusque-là. Comme lorsque, en vol long-cour­ri­er, le voyageur assoupi est réveil­lé par un inci­dent quel­conque – la rumeur des écou­teurs du voisin, qu’il vient d’ôter de ses oreilles, et qui dif­fusent un rock toni­tru­ant, l’appel d’un pas­sager qui réclame une cou­ver­ture pour la nuit, le brusque cri d’un enfant qu’un cauchemar a sur­pris -, et ne sait plus où il est.

Le pre­mier chapitre pro­cure un engour­disse­ment onirique, un plaisir de lec­ture décon­te­nançant. Décon­te­nançant? C’est que la qua­trième de cou­ver­ture et la rumeur évo­quent un roman à clés ancré dans la réal­ité la plus prosaïque : l’assassinat du leader social­iste et min­istre d’État André Cools en juil­let 1991 à Liège. On pen­sait plonger dans les magouilles poli­tiques, nav­iguer entre les travées policées des couliss­es du pou­voir et les bistrots glauques han­tés par une faune inter­lope, en quête d’indices menant à un pro­jet crim­inel, des tueurs à gages, une agres­sion sauvage. Eh bien… il suf­fit de savour­er une sorte de pro­logue, quelques pages hors du temps qui recevront écho et sens à la fin de l’ouvrage. Dès le deux­ième chapitre, qui est, somme toute, le pre­mier, s’ouvre un roman mod­erne d’une vivac­ité sidérante. On est emporté! Jusqu’aux dernières lignes. Avec une impres­sion prég­nante. Ou un rap­pel. JDD est un homme de théâtre :

- On a tout le temps.
- Pas du tout, j’appelle l’hôpital, faut qu’ils soient prêts.
- Je voudrais pro­longer ce moment.
- Quel moment?
- Nous deux, seuls, dans l’appartement. C’est la dernière fois, tu te rends compte?
- Pas le temps. Il arrive, faut pas qu’il rate son entrée…

Un homme de théâtre! Ce qui laisse des traces pro­fondes, et du meilleur aloi, dans son tra­vail de romanci­er : ses chapitres sont dégrais­sés, libérés des digres­sions et descrip­tions mornes ou pesantes, la nar­ra­tion elle-même est désen­travée des enchaîne­ments oblig­és, des pas­sages passerelles. JDD bal­aie tout ça et file droit à l’essentiel, nous offrant des scènes con­cen­trées sur la sub­stan­tifique moelle du sens et de l’émotion. Bref, on lit avec aisance mais dans l’intensité, envolé par des dia­logues per­cu­tants :

- J’ai vu ta femme à la télé, dans une émis­sion de l’après-midi. Elle a dit quelque chose de touchant : « Arille et moi, nous sommes des anciens com­bat­tants. On se perd de vue de temps en temps, mais on ne rate aucun défilé. » C’était drôle aus­si.
- Elle a dit ça? Tu es la pre­mière per­son­ne qui m’en par­le. Je savais que la sta­tion locale venait de la ren­con­tr­er, j’ai oublié de lui deman­der quelles ques­tions on lui avait posées. C’est vrai qu’on est des anciens com­bat­tants. Ça veut tout dire, c’est bien trou­vé…
- Et moi, je suis le repos du guer­ri­er, alors?

Les fils nar­rat­ifs?

On suit trois cou­ples : Thomas et Marthe, jeunes et nan­tis, qui décou­vrent les joies parentales, lui dans la mag­i­s­tra­ture, elle pro­fesseur de philoso­phie ; Thier­ry et Bernadette, des jour­nal­istes, net­te­ment plus rock and roll ; Arille Cousin et Thérèse enfin, soit le dou­ble de Cools et sa maîtresse, une chanteuse lyrique, en passe de chang­er de vie. Mais il y a Renaud Dewael aus­si (alias Alain Van der Biest?), le dauphin d’Arille, qui a mal tourné, ne par­venant pas à ordon­ner les dons généreuse­ment dis­tribués par la nature. Et, à l’autre bout du drame, la sin­istre bande qui entoure Dewael, encour­ageant ses faib­less­es pour l’exploiter, s’enrichir à bon compte, des mafieux de pacotille : Anto­nio, Fran­co, Ser­gio et Camil­lo. Qui ont eu vent, via la presse (Bernadette!), du désir d’Arille de net­toy­er les écuries d’Augias avant de se retir­er. S’en inquiè­tent.


Lire aus­si : notre recen­sion du Ven­tre de la baleine


Ces fils vont se recouper, con­verg­er, leurs acteurs étant appelés à inter­venir dans le futur dossier Cools.

Superbe! De l’écriture pro­téi­forme mais tou­jours pur plaisir à la nar­ra­tion claire et enjouée. Un état de grâce flotte au-dessus du roman, on se pas­sionne pour une machine infer­nale, une dra­maturgie tout en explo­rant les dif­férentes com­posantes de l’affaire, leurs vies, leurs aspi­ra­tions, des plus idéal­istes aux plus mesquines. Le roman, court et dynamique, en acquiert une dimen­sion poly­phonique mais, plus encore, poly­sémique. Réc­it polici­er ou thriller soft, quand on tente de démêler les respon­s­abil­ités, d’appréhender le moment fatidique. Leçon d’histoire con­tem­po­raine quand on con­fronte les acquis soci­aux du siè­cle ou la résis­tance aux sirènes du nation­al-social­isme à la déglingue des idéaux de la gauche. Mise à nu des mécan­ismes poli­tiques, des moti­va­tions ini­tiales aux déra­pages et dis­tor­sions. Cro­quis d’un des­tin. Inter­ac­tions du privé et du pub­lic, réflex­ions sur les ater­moiements ou égare­ments idéologiques, la rédemp­tion par l’amour, la famille, la con­struc­tion fléchée. Jeux métaphoriques sur Jonas (le fils de Marthe et Thomas) et le ven­tre de la baleine, la philoso­phie qui s’en dégage, entre volon­tarisme et accep­ta­tion face à ce qui ne dépend plus de nous. Ou sur la mort, même, qui engen­dre la vie, l’enquête sur l’assassinat générant des élans col­latéraux qui ense­men­cent de l’amitié, une nais­sance, etc.

Superbe! Trois chapitres, au moins, boule­versent : un por­trait d’Arille Cousin au bout de sa tra­jec­toire, en quête de rédemp­tion ; une ren­con­tre entre Arille et la mère de ses enfants ; la vis­ite de Louise, l’épouse, à Thérèse, la maîtresse, hos­pi­tal­isée blessée, après la mort de leur grand amour. Et que dire de l’utopie (à con­tre-courant des modes) qui se des­sine in fine, réponse ontologique aux vicis­si­tudes du monde?

Mir­a­cle et para­doxe! En brossant la recon­sti­tu­tion d’un drame sor­dide orchestré par des minables mais sus­cité aus­si par la pré­da­tion d’une cer­taine presse, JDD nous offre une galerie de per­son­nages (Marthe et Thomas, Louise et Thérèse, Arille…) et d’interactions qui réc­on­cilient avec le genre humain :

Ce que tu chan­tais, la façon dont tu chan­tais, tout ton être qui se dif­fu­sait dans ta voix m’ont don­né, pour la pre­mière fois de ma vie, l’impression d’être réc­on­cil­ié, apaisé. Mon passé n’était plus que le chemin qui m’avait mené à cet instant, mon présent se dilatait à l’infini, englobait mon futur. L’amour est un mot bien gal­vaudé pour désign­er cela. (…) Je crois que j’ai ressen­ti alors l’impression d’avoir trou­vé ma passeuse. Nous ne cher­chons jamais rien d’autre, nous, les hommes, qu’une femme qui nous guide vers la mort, et qui soit le relais de celle qui nous a jetés dans la vie.

Mise en abyme?

Conclusions?

JDD a fait l’économie d’une bib­li­ogra­phie romanesque lux­u­ri­ante, à son corps défen­dant peut-être, entravé par ses mille activ­ités et tal­ents. Mais il ne s’est jamais répété, cha­cun de ses romans mar­que une étape, un rap­port au genre, une appro­pri­a­tion. Démarche con­sciente, incon­sciente? Qui fusion­nerait le créa­teur et l’intellectuel?

Le pre­mier roman, La grande roue, part du théâtre. Le deux­ième, Parades amoureuses, inter­roge le roman lit­téraire en cours d’écriture : « Le roman est au théâtre ce que la radi­ogra­phie est à la pho­togra­phie… » Le troisième, Le ven­tre de la baleine, au terme du chem­ine­ment, a inté­gré tous les paramètres du genre, c’est un mod­èle de roman mod­erne et com­plet, dynamique et com­pact, un point de référence et de posi­tion­nement esthé­tique et éthique.

En trois romans, JDD a réus­si à faire accom­plir un tour com­plet à … la Grande roue du genre! Jusqu’à livr­er, en son dernier opus, une pierre angu­laire de notre his­toire lit­téraire?

À moins qu’il ne faille voir plus large encore…

Le génial touche-à-tout!

« Un peu de sci­ence écarte de Dieu, beau­coup de sci­ence y ramène », selon l’adage. Après avoir écarté tout ce qui avait ren­du JDD plébisc­ité et indis­pens­able non pour de mau­vais­es raisons mais pour des sil­lons qui se délaveront au fil des décen­nies, après avoir ten­té de dégager un irré­sistible dra­maturge et un grand romanci­er, une essence qui passera l’épreuve du temps, on finit, à s’immiscer sur d’autres sentes, par réin­té­gr­er la per­cep­tion d’un artiste glob­al. Démon­stra­tion via quelques coups de sonde dans d’autres gen­res vis­ités par notre auteur?

Modèles réduits, recueil de nouvelles, Bruxelles, La Muette, 2010, 207p.

Sont ici rassem­blées vingt-trois nou­velles. Cer­taines ont été croisées dans d’autres recueils, ce qui ramène à cette sen­sa­tion sin­gulière éprou­vée avec le théâtre : les textes ne sont pas achevés une fois pub­liés, ils peu­vent se réassem­bler, se com­pléter au fil de vagues d’inspiration, de réflex­ion. Qui plus est, cette salve décline une large var­iété de tons et de gabar­its.


Lire aus­si : notre recen­sion de Mod­èles réduits


Prenons les trois pre­mières nou­velles. Elles ne font que trois, qua­tre ou cinq pages. Des mod­èles bien réduits! Des nou­velles?  Des micro­nou­velles? Une nou­velle espèce de nou­velles? On a plutôt affaire à des esquiss­es, à un coup de cray­on, comme chez un Guy Gilsoul, la nar­ra­tion atten­due après la mise en place est évac­uée.


Lire aus­si : notre recen­sion du Bracelet et autres nou­velles


Il y a autre chose. Ce qui est sig­nifié touche à la psy­cholo­gie, l’enjeu s’avère l’expression, le sur­gisse­ment d’une idée, d’une obser­va­tion sur la com­mu­ni­ca­tion, le rap­port à l’autre (l’envie d’en être débar­rassé mais de pou­voir y recourir pour­tant) ou à soi (vouloir être oublié mais remar­qué aus­si). Ces textes lais­sent fil­tr­er à chaque fois un con­tre­point, un grain de sable vient con­tester le sys­tème mis en avant par un ou plusieurs protagoniste(s).

Sub­til! Et ce recueil n’a pas été élu par hasard dans les Top 10 de la décen­nie 2010–2019 par nos col­lègues Jean Jau­ni­aux et Daniel Simon. Un Daniel Simon qui l’avait évo­qué avec admi­ra­tion lors d’une émis­sion en radio et en duo (avec l’un des deux rédac­teurs de cet arti­cle) con­sacrée à JDD en juin 2019.

Ibsen, biographie, Paris, Gallimard, 2006

L’une des deux aven­tures en ce genre de notre pro­lifique auteur, qui a livré un Wag­n­er aus­si. Le réc­it est très adroite­ment con­stru­it, à la fois com­plet et court, dynamique et com­pact. Ce qu’a relevé notre col­lègue Jean Jau­ni­aux, dans La Fac­ulté des Let­tres, pre­mier ouvrage retraçant l’itinéraire de JDD :

On dirait que JDD a appliqué à son per­son­nage cen­tral Ibsen, aux per­son­nages con­sti­tu­ant son entourage (…) aux per­son­nages fic­tifs de ses pièces (…) les mécan­ismes de con­struc­tion dra­ma­tique qu’il analyse et qu’il dévoile chez le dra­maturge Ibsen. 

Fasci­nant! Mais le proces­sus court encore, dis­tribue des éblouisse­ments d’écriture ou de sen­si­bil­ité. Ain­si, la ren­con­tre d’Ibsen et de sa future épouse fau­file des pas­sages du poème À l’Unique :

Son œil révèle une douleur secrète, j’y lis le cha­grin et l’ennui, j’y lis maintes pen­sées de rêve qui se bal­an­cent haut et bas, un cœur qui bat avec ardeur, à qui la vie n’a pas don­né la paix. 

La recon­nais­sance de l’âme sœur! Sub­lime déc­la­ra­tion :

Oh toi, jeune énigme rêveuse, oserais-je t’approfondir, oserais-je hardi­ment te choisir pour fiancée de mes pen­sées?


Lire aus­si : Ques­tion de vie et de biogra­phie (C.I. 193)


Bruxelles, Guide intime, micro-essai, Paris, Autrement, 1987, 55p.

Une com­mande, du con­tin­gent? Jean Jau­ni­aux y a vu bien davan­tage :

Même si vous (NDLR : JDD) vous pré­ten­dez insai­siss­able, il existe déjà un livre qui dresse de vous un por­trait à la fois sen­si­ble et vrai, même si ce n’était pas son objet. 

En décrivant Brux­elles, JDD se serait incon­sciem­ment décrit :

La Grand-Place est un mir­a­cle de la démoc­ra­tie archi­tec­turale, c’est un assem­blage de façades qui ont le charme de l’harmonie insoupçon­née du for­tu­it. 

JDD a tran­scendé la com­mande. On trou­ve bien sûr un défilé de sites remar­quables ou de per­son­nages incon­tourn­ables, de bonnes adress­es et d’anecdotes, des cita­tions d’auteurs sur la cap­i­tale belge, etc. Mais l’écrivain va plus loin avec une évocation/vision de SA ville, qui fait œuvre :

Brux­elles a une chance rare : elle n’est pas – encore – une ville légendaire. Elle est une ville de pas­sage, un relais (…) Brux­elles n’est un mythe, ou si peu… (…) Ville ignorée, qui ne se livre pas au pre­mier venu, qui ne se donne qu’après une cour assidue, ville aux mys­tères d’autant mieux gardés qu’ils ne dérangent per­son­ne, ville de tolérance (…) Brux­elles con­fronte les cul­tures, les eth­nies, les curiosités et les épo­ques dans une espèce de propen­sion naturelle à la com­plex­ité. (…) Le bon­heur, à Brux­elles, tient à cette flu­id­ité, à cette ductibil­ité, à cette disponi­bil­ité. On est à l’écoute et à la dis­po­si­tion de tout le monde quand on ne sait pas très bien qui on est, et qu’on ne se pose, tout compte fait, pas même la ques­tion. 

Ces pages mag­nifiques, effleurées à peine supra, désta­bilisent notre ambi­tion de mieux cern­er l’auteur, voire de redéfinir une per­spec­tive sur son œuvre. Nous voulions dégager un romanci­er, un dra­maturge mais JDD, des allures de Midas, semait l’or au gré de ses péré­gri­na­tions en mille reg­istres. Ce qui relève du tal­ent, certes, mais d’une men­tal­ité aus­si. L’auteur pra­ti­quait le respect (du lecteur, des autres en général, de lui-même) à un tel point qu’il appo­sait inten­sité, investisse­ment, appro­fondisse­ment à ses entre­pris­es tout en se dis­pen­sant d’un sérieux gran­i­tique de façade, lui préférant un sourire coulé dans un sec­ond degré british.

Notre regard sur le créateur Jacques De Decker?

Jacques De Deck­er

JDD, auteur émou­vant et indépen­dant, arc-bouté à la sim­plic­ité flu­ide de qui a tout digéré, sur­plombe nos Let­tres. Avec le recul, sa dis­per­sion n’en est plus une, toutes ses activ­ités étaient inter­con­nec­tées et le nour­ris­saient, le propul­saient, le regénéraient. Et il en émergeait pour une immer­sion créa­tive ponctuelle, avant de retourn­er à sa danse de Pro­tée, ce qui l’a dis­pen­sé, sans doute, des affres du créa­teur (la page blanche, la quête du suc­cès, la han­tise de la pro­gres­sion).

Julien-Paul Remy va plus loin encore, ou ailleurs, se deman­dant si le faux éparpille­ment de JDD n’est pas une réac­tion de com­pen­sa­tion envers les éparpille­ments, réels ceux-là, de la pen­sée humaine en général, du milieu cul­turel belge en par­ti­c­uli­er. À le suiv­re, JDD a peut-être renon­cé à sa pro­pre unité, ou à son impres­sion plutôt, pour ten­ter d’unifier le micro­cosme lit­téraire belge fran­coph­o­ne (ou belge tout court). Un para­doxe absolu? Une allure d’é­parpille­ment mais, der­rière celle-ci, une incar­na­tion de l’u­nité d’une com­mu­nauté? Et un autre para­doxe encore : JDD comme reflet mais aus­si dépasse­ment de l’i­den­tité belge?

Quoi qu’il en soit, JDD a su par­ler à notre esprit, à notre cœur et à notre âme, ce mot qui ter­ri­fie les pusil­lanimes. Il en acquiert, comme homme, comme citoyen et comme créa­teur, des allures de mod­èle, non pas réduit mais géant.

Philippe Remy-Wilkin, avec la col­lab­o­ra­tion de Julien-Paul Remy


[1] Rel­a­tive­ment. En France, les deux pre­miers romans de JDD ont été retenus dans les présélec­tions du Goncourt et du Renau­dot. Ses romans ont fait l’objet de tra­duc­tions en néer­landais (1, 3), en roumain (1, 2), en espag­nol (1, 2, 3).
[2] Les listes de ses adap­ta­tions, tra­duc­tions et trans­po­si­tions don­nent le ver­tige.