Les visages de la pensée libérale

Un coup de cœur du Carnet

Bernard QUIRINY, Le club des libéraux, Ed. du Cerf, 2022, 352 p., 24 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 978-2-204-15085-9

quiriny le club des liberauxÉcrivain, auteur entre autres de Contes carnivores, Le village évanoui, L’affaire Mayerling, Vies conjugales, critique, professeur de droit à l’Université de Bourgogne, Bernard Quiriny nous embarque dans un récit virtuose qui, par les vertus d’un art des dialogues, expose les fondements, les principes, les évolutions de la pensée libérale. Traversé par l’érudition et l’originalité, ponctué d’humour, Le club des libéraux réussit haut la main la gageure de mettre en scène les deux grands courants de la pensée libérale — les libéraux jurisnaturalistes dans le sillage de Locke et les utilitaristes du côté de Bentham —, de rendre toniques et passionnantes leurs controverses autour de la place à conférer à l’État, du lien entre libéralisme et défense de l’individu, de l’acception de la liberté à l’intérieur de chacune de ces deux macro-tendances.

Au travers de personnages hauts en couleurs qui représentent un visage, une incarnation de la pensée libérale (Jules, admirateur de Hayek, Nadine, farouche partisane du libéralisme de droit naturel et d’un rôle minimal à accorder à l’État, Michel, le défenseur de Proudhon et de Tocqueville ou encore Hubert, l’anarcho-capitaliste qui en appelle à la suppression de l’État), Bernard Quiriny progresse au fil d’une méthode qui problématise les questions.

Les visions parfois simplistes que l’on a des grands penseurs libéraux volent en éclats. C’est, pas à pas, entre verres de whisky et âpres disputatios, qu’il recourt à la fiction pour dresser une généalogie des rameaux d’une pensée libérale plurielle, traversée de dissensions qui n’entament pas le socle d’idées communes. À partir de la classification de base entre les libéraux « par principe » et ceux qui s’y rallient en fonction du critère de l’utilité, l’auteur délivre les divergences qui en découlent. Comment les thèses fondamentales défendues impliquent-elles des pratiques et des réalisations hétérogènes que ce soit au niveau de la question essentielle de la place (par essence limitée) à accorder à l’État, au niveau de celles des impôts, du meilleur régime politique, de l’égalité des droits, de la propriété privée, du système juridique ou de la conception du travail ?

Avec verve et brio, les débats philosophiques entre courants, la vie des idées, les œuvres d’Adam Smith, Jean-Baptiste Say, Benjamin Constant, Sieyès, John Stuart Mill, Alexis de Tocqueville, Ludwig von Mises et d’autres sont explorés à partir d’une scène de joutes verbales aiguisées qui ne font jamais l’impasse sur les distinguos les plus fins. Avec Le club des libéraux, nous entrons dans le ventre d’un système de pensée qui ne présente nullement l’apparence monolithique que l’esprit du temps lui prête souvent. Les approximations, les idées toutes faites, les contre-vérités qui circulent à propos de cette famille de penseurs font place à une présentation aussi savante que jubilatoire qui part d’exemples contemporains concrets afin de remonter aux options doctrinales qu’ils suscitent. C’est enfin, par les affrontements et les comparaisons avec les autres familles de pensées politiques — le socialisme, l’anarchisme, la pensée conservatrice… —, que Bernard Quiriny use du rasoir d’Occam, de son principe d’élagage et d’économie, qui lui permet de déterminer les lignes de rupture, les écarts inconciliables entre ces différentes visions de la chose politique.  

Les dernières phrases du livre en fixent les intentions et le périmètre :

Ce livre n’est pas une histoire, mais une présentation de la doctrine libérale (…) Il s’intéresse au libéralisme comme doctrine, non comme fait social. On n’y sort pas des bibliothèques.
Ce n’est pas un plaidoyer.

Véronique Bergen

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