Sublime et subtile : la subversion

Isabelle MOREELS et Rena­ta BIZEK-TATARA (dir.), Du fan­tas­tique à ses sub­ver­sions dans la lit­téra­ture belge fran­coph­o­ne, Peter Lang & Uni­ver­si­dad de Extremadu­ra, 2022, 280 p., 46,40 €, ISBN : 978–2‑87574–661‑0 / 978–84-9127–135‑2

moreels du fantastique a ses subversions dans la littérature belge francophoneSi le terme « fan­tas­tiqueur » a été forgé par Théophile Gau­ti­er en pleine apogée du roman­tisme français (en 1831 !) à pro­pos de l’Allemand Hoff­mann, c’est sans con­teste à Jean-Bap­tiste Baron­ian que l’on doit sa com­plète intro­n­i­sa­tion dans le domaine des études lit­téraires. En appli­quant ce sub­stan­tif à plusieurs écrivains, Baron­ian cir­con­scrivait une « école belge de l’étrange » dont les prin­ci­paux représen­tants se nom­maient Jean Ray, Jacques Stern­berg, Jean Muno…

D’assez lim­itée au départ, la pho­to de groupe s’est con­sid­érable­ment élargie lorsqu’il est apparu que « le fan­tas­tique se définit […] comme une écri­t­ure plutôt que comme un genre ». C’est à Jacques De Deck­er que l’on doit cet impa­ra­ble con­stat et il est vrai qu’à con­sid­ér­er l’ensemble de la pro­duc­tion fran­coph­o­ne belge, depuis ses orig­ines, il appa­raît que le fan­tas­tique est con­sti­tu­tif de son ADN. À la faveur d’un seul titre par­fois, il se retrou­ve dans la bib­li­ogra­phie d’un.e écrivain.e qui ne s’est pas for­cé­ment illustré.e sou­vent dans cette veine. Pour preuves les romans Méd­ua ou Nau­si­ca de Mau­rice Carême, dou­ble et som­bre hapax immergé dans une pro­duc­tion placée sous le sceau d’une poésie fraîche.

Les con­tri­bu­tions rassem­blées par Isabelle Moreels et Rena­ta Bizek-Tatara et issues d’un col­loque his­pano-polon­ais en avril 2021, ont pour pre­mier mérite de met­tre en évi­dence la plas­tic­ité et l’hybridité essen­tielles du fan­tas­tique belge. Il est au théâtre, en nou­velle, en roman, en poésie ; il sin­ue du nat­u­ral­isme à l’écoféminisme en pas­sant par le sur­réal­isme ; il est tour à tour san­guino­lent, dia­bolique, froid, sar­cas­tique, cru­el, bur­lesque, ou banale­ment quo­ti­di­en ; il est enfin autant féminin que mas­culin – le sub­lime Les roseaux noirs (1938) de Marie-Thérèse Bodart demeure en la matière une quin­tes­sence.

Mais où qu’il se niche et quel que soit son avatar, le fan­tas­tique demeure fon­da­men­tale­ment sub­ver­sif. Son humour grinçant ou sa propen­sion à la par­o­die lui per­me­t­tent de déjouer tous les codes et de rompre avec tous les canons, de se rire des con­ven­tions et surtout, pour notre plus grand plaisir, de nous « incon­forter ». Qu’il est bon, comme nous y incite Jacques Finné, de fris­son­ner au côtoiement de ces fig­ures vam­piriques, loin des Carpathes mais proches de la Gare du Midi, qui s’attachent à nous con­t­a­min­er de leur nos­tal­gie (Christo­pher Gérard) ou à nous sug­ges­tion­ner (les frère et sœur Nizet) ! Qu’ils sont rafraîchissants, ces Con­tes glacés de Stern­berg pro­posés en micro-por­tions per­vers­es par Estrel­la de la Torre Gimenez ! Comme il inquiète, cet imag­i­naire postapoc­a­lyp­tique décelé par Lau­rence Boudart chez trois inattendu.e.s sur ce ter­rain : Harp­man, Bar­reau et Wauters… Qu’ils sont fasci­nants à explor­er en com­pag­nie d’Aleksandra Koman­dera, les arcanes des Fan­tômes du château de cartes de Mar­cel Mar­iën !

Pour Baron­ian, les man­i­fes­ta­tions du sub­ver­sif dans le fan­tas­tique belge sont « par­fois sournois­es et retors­es ». Ce sont les deux revers de la sub­til­ité et de la sophis­ti­ca­tion aux­quelles peut attein­dre notre lit­téra­ture dès qu’elle s’aventure sur le ter­rain qu’elle con­naît le mieux : l’Inconnu.

Frédéric Sae­nen

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