Le sort glorieux des couturiers exceptionnels

Véronique BERGEN, Karl Lagerfeld, EPA, 2024, 207 p., 35 €, ISBN : 978-2-37671-673-0
Véronique BERGEN, Alexander McQueen, EPA, 2024, 207 p., 35 €, ISBN : 978-2-37671-674-7

bergen karl lagerfeldLes éditions EPA inaugurent une nouvelle série, dédiée au monde de la mode, en collaboration avec le magazine spécialisé Silhouette. Consacrés respectivement à Karl Lagerfeld et Alexander McQueen, les deux volumes liminaires sont signés par Véronique Bergen.

Il y a (au moins) deux manières de lire Karl Lagerfeld et Alexandre McQueen : par l’image ou par le texte. EPA a en effet résolument misé sur des beaux-livres, à la ligne graphique dynamique et inventive, et offrant une iconographie aussi abondante que somptueuse. Écrin luxueux pour un sujet, la mode, lui-même associé au luxe et à la sophistication. Les illustrations retenues mettent en avant les créations des deux designers, et nous emmènent sur les traces de leurs audaces, de leurs extravagances, dans un monde d’étoffes, de plumes, d’accessoires, dans l’univers des mannequins stars et des grands défilés. On découvre aussi des photos d’archives montrant Lagerfeld et McQueen au travail, ou encore – ouverture judicieuse et moins attendue – des reproductions des œuvres picturales ou sculpturales qui ont inspiré les deux artistes.  

Il serait toutefois dommage que, happé par la séduction des photographies, on passe à côté des textes de Véronique Bergen. Laquelle livre deux passionnants essais, sondant en profondeur l’art des deux créateurs. Les deux livres s’articulent sur une ossature assez similaire : des biographèmes (plutôt qu’une biographie suivie), l’esthétique, l’inspiration, l’influence… Mais la singularité de chacun émerge de ce canevas commun.  

L’essayiste dresse le portrait de Karl Lagerfeld en homme pétri de culture, nourri d’influences littéraires, cinématographiques, picturales, mais aussi fin observateur des tendances de la rue, capable d’assimiler tous ces mondes et de les réinventer à sa sauce. Contrairement à la plupart des autres grands noms de la mode, Lagerfeld n’a jamais eu sa propre maison, a toujours mis son talent au service d’autres – Chanel en particulier, mais aussi Chloé ou Fendi. D’où une relecture mythique du parcours du couturier : Karl Lagerfeld, prince de conte venu réveiller ces Belles au bois dormant, et « roi Midas », car les maisons « en difficulté financière, en perte de notoriété » par lesquelles il passera « redeviendront des princesses, des maisons qui décupleront leurs chiffres d’affaires. » L’écrivaine souligne que le designer était aussi un grand photographe, avec plusieurs livres de photographies à son actif.  

bergen alexander mcqueenDécédé à 86 ans en 2019, le kaiser fut l’un des protagonistes de la mode mondiale pendant plus de soixante ans, la façonnant pour partie. La trajectoire d’Alexander McQueen, qui s’est donné la mort à 40 ans, est au contraire celle d’une comète. De lui, l’autrice retient la tension entre une inspiration punk, tendant vers le nihilisme, et une volonté de s’inscrire néanmoins dans l’histoire de l’art et de la haute-couture. « Vous devez connaitre les règles avant de les briser. C’est pour cela que je suis là, pour démolir les règles tout en préservant la tradition », professait-il. Des mots reproduits en pleine page dans le livre, caractères blancs sur fond noir. Si ses références sont très différentes de celles de Lagerfeld, Alexander McQueen puise lui aussi une part de son inspiration dans l’histoire de l’art, des arts. L’autrice mentionne en particulier la fascination du créateur pour Les oiseaux, le film d’Hitchcock.

Ces deux ouvrages publiés simultanément constituent un nouveau jalon du travail de la toujours prolifique Véronique Bergen sur la question de la haute-couture et de la mode, après Le corps glorieux de la top-modèle (éditions Lignes), qu’elle publiait en 2013 et ses contributions régulières au magazine Silhouette. Karl Lagerfeld et Alexander McQueen poursuivent en outre une œuvre d’essayiste qui n’a de cesse de dialoguer avec – et d’interroger la création artistique, les créatrices et créateurs, qu’ils soient plasticiens (Marie-Jo Lafontaine, Helena Belzer, Unica Zürn, Anselm  Kiefer), musiciens (Martha Argerich, Marianne Faithfull, Janis Joplin…), cinéastes (Luchino Visconti, Liliana Cavani), bédéiste (Guido Crepax), ou écrivains (Jean Genet, Hélène Cixous…). Avec Karl Lagerfeld et Alexander McQueen, elle évite le chemin balisé de la biographie ou du catalogue des collections imaginées par les deux couturiers. Ici, les biographèmes comme l’évocation des différentes créations nourrissent un regard singulier, personnel et documenté à la fois, sur les deux artistes. L’essayiste propose, au passage, des éléments de réflexion essentiels sur la mode dans le concert des arts des 20e et 21e siècles.

Nausicaa Dewez

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