Accueillir le monde animal dans la fiction

Paul ARON et Judy­ta ZBIER­S­KA-MOś­CI­C­KA (sous la dir. de), Bêtes de livres, Textyles n°67, Ker, 2024, 164 p., 18 €

textyles betes de livresPeu étudiée, peu explorée par la cri­tique, la ques­tion de la présence, de la fonc­tion de l’animal dans la lit­téra­ture belge fran­coph­o­ne se voit mise à l’honneur dans le dossier Bêtes de livres qui occupe le dernier numéro de la revue Textyles. Salu­ons la fécon­dité des analy­ses, des angles d’approche libérés par des con­tri­bu­tions qui pointent l’essor de la thé­ma­tique de l’animalité, du vivant dans la lit­téra­ture con­tem­po­raine.

S’il est des précurseurs (Yource­nar, Franz Hel­lens, Robert Gof­fin, Mau­rice Maeter­linck…), l’ouverture actuelle du roman, de la poésie, de l’essai au monde ani­mal coïn­cide avec la crise envi­ron­nemen­tale, avec les men­aces qui pèsent sur les formes du vivant. C’est à l’heure de l’effondrement des écosys­tèmes, de la fail­lite des modes de vie et de penser mis en œuvre par l’Occident, que la fic­tion s’empare, sous des formes éminem­ment var­iées, des ques­tions de la ren­con­tre, du lien entre l’humain et l’animal, des inter­ac­tions inter­spé­ciques et des infléchisse­ments de nos schèmes de pen­sée pro­duits par notre ouver­ture au monde ani­mal.

Nour­ries par des approches pluridis­ci­plinaires, les études d’Agnieszka Kukuryk, d’Alain Mon­tendon, de Karoli­na Czer­s­ka, de Nathalie Delcham­bre, de Judy­ta Zbier­s­ka-Mościc­ka, de Cather­ine Gravet, de Paul Aron, de Françoise Chate­lain priv­ilégient des auteurs con­tem­po­rains des 20e et 21e siè­cles, au nom­bre desquels une majorité d’autrices, dont l’œuvre accueille les tribus ani­males, dont l’imaginaire est nour­ri par l’exploration de l’animal en tant que sujet, per­son­nage agis­sant sur les humains, qu’il soit doté d’une con­science ontologique, de capac­ités émo­tion­nelles, sen­tientes, cog­ni­tives (écrivains con­tem­po­rains, Car­o­line Lamarche, Veroni­ka Mabar­di, Chris­tine Van Ack­er, Nicole Mal­in­coni…) ou approché selon une focale plus loin­taine, nat­u­ral­iste (ce qui vaut générale­ment pour les écrivains plus anciens comme Franz Hel­lens).

D’Adamek qui élève un oiseau au rang de nar­ra­teur, des réc­its de l’éthologue Vin­ciane Despret, de son Auto­bi­ogra­phie d’un poulpe aux rôles du chien dans le cor­pus de la lit­téra­ture belge fran­coph­o­ne (Françoise Mal­let-Joris, Car­o­line Lamarche, Eva Kavian, Véronique Janzyk…) , de la mise en ques­tion du par­a­digme anthro­pocen­trique, de « l’exception humaine » aux effets pro­duits par la mise en ques­tion, l’abandon de la hiérar­chie occi­den­tale entre l’humain et les autres formes du vivant, les études « zoo­cri­tiques » rassem­blées son­dent la mul­ti­plic­ité des entrées en scène de l’animal, lequel est « vecteur de savoir », de partages de sen­si­bil­ités ou miroir des émo­tions humaines, perçu comme inex­is­tant porté à l’existence, à qui l’écrivain donne parole et vie, ou comme l’agent d’une quête ini­ti­a­tique, de méta­mor­phose,  comme un réser­voir de mys­tères ou encore un passeur vers l’humanimalité.

La men­ace cli­ma­tique déclinée sur toutes les longueurs d’onde et sous toutes les lat­i­tudes, nous somme de repenser nos rap­ports avec le vivant que nous avons appris à traiter « comme un décor, comme une réserve de ressources à dis­po­si­tion pour la pro­duc­tion, comme un lieu de ressource­ment ou comme un sup­port de pro­jec­tion émo­tion­nelle ou sym­bol­ique » (Bap­tiste Mori­zot), tout en lui oubliant de lui accorder une « con­sis­tance ontologique »  (…) L’enjeu est tou­jours le même, tant pour Dama­sio et Mori­zot que pour Chris­tine Van Ack­er : retiss­er le lien avec le vivant. (Judy­ta Zbier­s­ka-Mościc­ka)

Les entrelace­ments des expéri­ences humaines et non-humaines, l’écoute de la richesse du monde ani­mal répon­dent tout à la fois à une néces­sité dic­tée par la crise envi­ron­nemen­tale qui hypothèque la survie de la faune, de la flo­re, de l’humain et à une néces­sité intérieure en quête de nou­velles alliances avec la nature, avec l’animal, ce « maître silen­cieux » (Jean-Christophe Bail­ly) qui, por­teur d’une sagesse, d’une richesse que nous ne percevons qu’au tra­vers de nos fil­tres per­cep­tifs, se dérobe in fine à nos sens. Se pencher, accueil­lir les mon­des non-humains, inven­ter des modal­ités de cohab­i­ta­tion har­monieuse sur la Terre implique de remet­tre en ques­tion les modes de dom­i­na­tion.

Véronique Bergen