Luc DARDENNE, Au dos de nos images III. 2014–2022, Seuil, coll. “La Librairie du XXIe siècle”, 2023, 478 p., 24 € / ePub : 16,99 €, ISBN : 978–2‑02–152377
Après ceux parus en 2005 et 2015, voici le troisième volume d’un journal où, très loin du narcissisme ou de l’anecdotique, le cinéaste Luc Dardenne a noté les multiples préoccupations intervenues en cours de travail : réflexions et interrogations sur le scénario, le tournage ou le montage, longues conversations avec son frère Jean-Pierre, livres lus, films visionnés et tableaux regardés, attentats islamistes ou racistes, discussions avec les critiques ou de simples spectateurs, etc. Comme dans les deux tomes précédents et contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, le récit est passionnant, même pour un(e) non-spécialiste en cinéma : il permet d’approcher de manière concrète et vivante le très complexe processus de la création, en l’occurrence la réalisation de trois films : La fille inconnue, Le jeune Ahmed, Tori et Lokita, dont les scénarios sont intégralement reproduits en seconde partie du volume, après celui du Silence de Lorna. Ce “journal”, l’auteur le précise, n’est pourtant pas un simple compte rendu de l’accompli. Les propos échangés entre les deux frères, avec les incessantes analyses et hypothèses qu’ils véhiculent, constituent aussi une sorte de “think tank”, un réservoir d’idées exploitables ultérieurement : passé, présent et futur y sont donc étroitement intriqués. Continuer la lecture

La parution de Michel Audiard — Georges Simenon, des scénarios Le sang à la tête, Maigret tend un piège, Le président, souverainement commentés, introduits par Benoît Denis, signe un triple événement, tout à la fois éditorial, intellectuel et simenonien-audiardien. Préfacé par Jacques Audiard, postfacé par Bertrand Tavernier (qui dirige avec Thierry Frémaux la collection Institut Lumière/Actes Sud), ce volume magnifiquement présenté, illustré par une riche iconographie, nous convie à un voyage jusqu’ici peu abordé par les chercheurs et la critique : l’association Audiard-Simenon, la manière dont Audiard, fin connaisseur de l’œuvre de l’auteur de Maigret, s’est emparé de l’univers simenonien pour l’adapter, le scénariser ou le dialoguer. Directeur du Centre d’études Georges Simenon de l’Université de Liège, professeur de littérature, auteur d’essais marquants sur Sartre, la littérature belge, ayant dirigé avec Danielle Bajomée le volume Pierre Mertens. La littérature malgré tout, Benoît Denis livre un travail éditorial magistral, signe une introduction, des commentaires qui, par leur puissance de feu, forcent l’admiration.
Coordonné par le critique de cinéma N. T. Binh et le cinéaste Frédéric Sojcher, le volume Écrire un film. Scénaristes et cinéastes au travail interroge au travers d’entretiens avec des cinéastes, avec des scénaristes l’écriture filmique, ses paramètres, ses coordonnées. Si le point d’ancrage se concentre sur la question du scénario, les réflexions engagent une multiplicité de regards sur les spécificités du langage cinématographique. Ce dernier se limite-t-il au seul scénario ou englobe-t-il la mise en scène, le découpage, le casting, la musique ? D’emblée, écrit Frédéric Sojcher, le recueil se place du côté de la seconde hypothèse. Faisant un sort aux idées reçues (la Nouvelle Vague pécherait par un désintérêt vis-à-vis du scénario…), retraçant la trajectoire historique de la place accordée au scénario (de sa relégation à sa réhabilitation, de sa réhabilitation à sa tyrannie normative), il rend hommage aux interactions dynamiques entre les moments de création, entre les ingrédients de l’espace filmique. Le film ne prend vie qu’au fil d’une magie où s’intriquent, en une œuvre collective, scénario, mise en scène, jeu d’acteurs, découpage, montage, bande sonore, production… Hypertrophier le seul scénario revient à amputer l’écriture filmique de tout ce qui, au niveau de la mise en scène lato sensu, vient modifier, excéder, retourner la narration, la dramaturgie. 