La rentrée littéraire 2022 : une revue de presse (1)

revue de presse - illustration

Pho­to Pix­abay

La ren­trée lit­téraire des maisons d’édi­tion français­es a com­mencé le 17 août. Les romans annon­cés pour cette péri­ode sont déjà qua­si tous disponibles. Après quelque qua­tre semaines, l’on sent déjà les ouvrages qui ont les faveurs des médias et ceux qui par­cour­ront un chemin plus dis­cret, sinon effacé. 

Quel accueil la presse a‑t-elle réservé aux livres des auteurs et autri­ces belges qui par­ticipent à la ren­trée lit­téraire française? Ten­ta­tive de réponse avec cette revue de presse.

Livres Heb­do annonçait 490 livres pour cette ren­trée lit­téraire. À la mi-sep­tem­bre, la plu­part de ces ouvrages sont à présent disponibles à la vente. La ren­trée est certes plus fru­gale que les années précé­dentes. Mais un demi-mil­li­er de livres (un chiffre qui ne prend en compte que la fic­tion !) qui défer­le en une trentaine de jours con­damne for­cé­ment une grande part d’entre eux à l’invisibilité. Ceux-là passeront – pour de bonnes ou de mau­vais­es raisons – sous les radars des médias. Et, sou­vent, des lecteurs et lec­tri­ces à leur suite.

Pour les auteurs et autri­ces belges, la ren­trée lit­téraire s’opère en deux temps. Celles et ceux qui sont pub­liés dans des maisons d’édition belges arrivent sur les tables des libraires entre début sep­tem­bre – les pre­miers romans de ce mil­lésime sont disponibles depuis cette semaine seule­ment – et novem­bre. À l’inverse, les livres de leurs col­lègues édités en France sont déjà en librairie. C’est donc à ces derniers que la présente revue de presse sera con­sacrée. Une autre livrai­son, à paraitre en novem­bre, s’attachera aux livres pub­liés en Bel­gique.

Amélie Nothomb est partout

nothomb le livre des soeurs

Hygiène de l’assassin, le pre­mier roman d’Amélie Nothomb, a paru à la ren­trée de 1992. Depuis 30 ans, l’autrice belge, dernière lau­réate du Renau­dot, a été de toutes les ren­trées lit­téraires. Et depuis 30 ans, l’attention médi­a­tique autour de ses livres et de sa per­son­ne ne se dément pas. Le livre des sœurs, son opus 2022, a certes dû s’incliner face à la super­star de cette ren­trée, Vir­ginie Despentes, dont le Cher con­nard s’est con­fort­able­ment instal­lé en Une des jour­naux comme en tête des ventes. Le roman d’Amélie Nothomb reste néan­moins, comme de cou­tume, l’un des livres les plus com­men­tés de la ren­trée, trou­vant place aus­si bien dans la presse cul­turelle que dans les pages lit­téraires des quo­ti­di­ens ou dans les mag­a­zines « féminins ». Évo­qué partout, Le livre de sœurs fait toute­fois l’objet de cri­tiques con­trastées.

Sur le ver­sant favor­able, Le Figaro l’a placé dans « les 10 romans phares de la ren­trée lit­téraire » — salu­ant au pas­sage un livre qui « plonge sa sonde […] pro­fond dans les désor­dres intimes des com­mu­nautés humaines unies non par l’esprit mais par le sang ». Sous la plume de Nathalie Crom, Téléra­ma décerne trois étoiles à « un de ces con­tes noirs et purs dont [Amélie Nothomb] a le secret ». Dans Marie-Claire, Le livre des sœurs est l’un des « cinq coups de cœur » de la ren­trée lit­téraire : Aurélia Dejond met en exer­gue « un réc­it puis­sant », qui « décor­tique de main de maitre la façon dont on se façonne et (dé)construit dès la petite enfance ». Évo­quant très briève­ment le livre, Libéra­tion  pointe que Nothomb est « [d]étentrice […] du mode d’emploi des enfances incom­pris­es et géniales ». Le quo­ti­di­en québé­cois La Presse con­sacre au livre un long arti­cle élo­gieux, con­clu­ant par ces mots : « Même pour celles et ceux qui ne l’ont pas con­nu, l’amour soro­ral devrait avoir une réson­nance par­ti­c­ulière, et très rock’n’roll, sous la plume de cette écrivaine inclass­able ».

Net­te­ment moins ent­hou­si­astes sont Bernard Lehut et Aymer­ic Parthon­naud pour RTL France, qui classent le roman par­mi leurs « décep­tions » de la ren­trée. Les deux jour­nal­istes sont rejoints par Le Soir et La Libre, qui ont peu goûté Le livre des sœurs. Pour Le Soir, Pierre Mau­ry ne lui décerne qu’une seule étoile, déplo­rant la « lourde insis­tance » de l’autrice sur les thèmes qu’elle a choi­sis et des « ten­ta­tives de sail­lie qui tombent à plat ». Même ver­dict (faible­ment) étoilé dans La Libre, où Guy Duplat évoque « une fan­taisie débridée qui, mal­gré un thème intéres­sant, ne parvient pas à nous intéress­er vrai­ment. Un con­te qui démarre bien et puis se perd dans le far­felu ».

Vu la thé­ma­tique du roman d’Amélie Nothomb, cer­tains médias ont choisi d’évo­quer con­join­te­ment la roman­cière et sa sœur, Juli­ette Nothomb, dont l’es­sai Éloge du cheval vient lui aus­si de paraitre. C’est le cas notam­ment de France Cul­ture ou encore de Elle France. L’ac­cent est alors le plus sou­vent mis sur la ques­tion de la rela­tion soro­rale — celle qui unit les sœurs Nothomb com­parée à celle qui rap­proche les deux per­son­nages du Livre des sœurs. À l’in­verse, Libéra­tion, qui a chroniqué les deux livres le même jour, leur a con­sacré deux arti­cles dis­tincts, men­tion­nant à peine le lien famil­ial. D’Éloge du cheval, le quo­ti­di­en retient  la fois les “aspects culi­naires inat­ten­dus” et la place accordée, “au cen­tre du réc­it”, à “l’expérience de la cav­al­ière”.

Premiers romans en vue

Cette ren­trée lit­téraire aura aus­si été celle des pre­miers romans. Quelque peu délais­sés lors des précé­dentes ren­trées qui, pandémie oblige, s’étaient cen­trées sur les valeurs sûres, ils ont opéré un retour en force cette année. Côté belge aus­si, plusieurs pri­mo-romanciers ont par­ticipé à cette ren­trée.

belvaux les tourmentés

Le plus remar­qué d’entre eux est signé par un auteur débu­tant, mais pas incon­nu. À 60 ans, le cinéaste Lucas Bel­vaux signe Les tour­men­tés, paru aux édi­tions Alma. Forte­ment com­men­té dans les médias, le livre béné­fi­cie d’un accueil unanime­ment posi­tif. Pour le mag­a­zine Les Inrock­upt­ibles, le livre fait par­tie des « 40 romans de la ren­trée », et la rédac­tion a par­ti­c­ulière­ment appré­cié l’« ambiance de thriller qui élec­trise ce texte maîtrisé ». Des louanges qui ont valu au livre une sélec­tion pour le prix lit­téraire Les Inrock­upt­ibles, dans la caté­gorie Pre­miers romans ou réc­its français. Les tour­men­tés fig­ure aus­si dans les 15 coups de cœur de la ren­trée de la rédac­tion du Soir, qui en a appré­cié à la fois l’« his­toire forte », et le « style » et l’« effi­cac­ité». Lucas Bel­vaux est le seul auteur belge de la ren­trée lit­téraire à con­naitre les hon­neurs d’une recen­sion dans Focus, le sup­plé­ment cul­turel du Vif. La rédac­tion a surtout noté le dou­ble ver­sant du livre : « Le point de départ du livre, aus­si vicieux qu’inimaginable, se dis­sipe au prof­it d’un champ plus lumineux ». Le roman reçoit encore les éloges de Jérôme Garcin dans L’Obs : « Une œuvre puis­sante et angois­sante, écrite au cordeau, qui nous change des bluettes que sig­nent par­fois, entre deux films, des met­teurs en scène oisifs ». Pour La Libre, Guy Duplat sig­nale lui aus­si un livre « très orig­i­nal. Une réus­site », à laque­lle il attribue trois étoiles. Pro­posant les « bonnes feuilles » du livre dès le début juil­let, le site Actu­alit­té salue au pas­sage un « pre­mier roman extrême­ment fort, bril­lant et sai­sis­sant ».

celis ainsi pleurent nos hommes

Le pre­mier roman de Dominique Celis, Ain­si pleurent nos hommes, est pub­lié chez Philippe Rey, édi­teur du prix Goncourt 2021. Bien que moins exposé que celui de Lucas Bel­vaux, le livre a lui aus­si béné­fi­cié d’un accueil très favor­able. Dans son n°22 (juil­let-août 2022), Livres Heb­do accorde une large place au livre, sous la forme d’un « avant-por­trait » de son autrice. Kerenn Elka­ïm y souligne notam­ment que Dominique Celis « abord[e] sans gêne des sujets blessants ou dérangeants » et met en exer­gue sa « plume toni­tru­ante ». Dan­sr Le Soir, qui décerne trois étoiles au roman, Pierre Mau­ry retient lui aus­si la capac­ité de l’autrice à abor­der des sujets dif­fi­ciles : « Ain­si pleurent nos hommes n’est pas un roman con­fort­able, mal­gré des pages d’une grande beauté. Mais c’est un roman indis­pens­able ». Le Figaro, sous la plume d’Astrid De Larmi­nat, s’en­t­hou­si­asme pour le roman. “Ce livre est une bombe”, prévient d’emblée la cri­tique. “C’est un chant d’amour vol­canique, un soulève­ment lit­téraire rock, dont la syn­taxe sort de ses gonds pour mieux dés­in­car­cér­er ce qui pleure au fond des mémoires, et un chant de grat­i­tude, mal­gré tout”. Pour Actu­alit­té, Hocine Bouhad­jera livre une cri­tique plus nuancée. Notant que « ce roman ressem­ble à beau­coup de pre­miers romans. Le maniérisme est pal­pa­ble et la poésie par trop de façade », il loue par ailleurs un « pre­mier roman non sans souf­fle, où l’exil dans toutes ses dimen­sions est mag­nifique­ment ren­du ».

Mais encore…

Ces trois romans ont cap­té l’essentiel de l’attention médi­a­tique accordée aux auteurs et autri­ces belges en cette ren­trée. Plus dis­crets, d’autres ont pour­tant récolté eux aus­si quelques lau­ri­ers.

pirotte les reines

Emmanuelle Pirotte revient en cette ren­trée avec un roman d’anticipation, Les reines, paru au Cherche Midi. Il fig­ure par­mi les romans « très atten­dus » de la ren­trée cités par Le Figaro. Le livre a béné­fi­cié d’une avant-cri­tique dans Livres Heb­do de juil­let-août 2022. Laeti­tia Favro évoque « un roman ambitieux, porté par l’intemporelle beauté du con­te et par une plume mêlant onirisme et chaman­isme, empreinte des mille pas­sions de l’âme humaine ». Pour Actu­alit­té, Loli­ta Fran­coeur s’enthousiasme elle aus­si : « l’on retrou­ve enfin, loin des potions pru­dentes et morales, la plus aber­rante et la plus for­mi­da­ble des littératures ».

flem bouche bavarde

Tou­jours pour Actu­alit­té, la même jour­nal­iste a aus­si présen­té les bonnes feuilles du nou­veau livre de Lydia Flem, Bouche bavarde, oreille curieuse (Seuil) : « On retrou­ve dans ce recueil [le] choix [de Lydia Flem] de suiv­re les voies de la lit­téra­ture et de l’art pour abor­der des ques­tions générale­ment cloi­son­nées ».

À not­er encore, les chroniques pos­i­tives con­sacrées au pre­mier roman d’Alexan­dre Valas­sidis, Au moins nous aurons vu la nuit. Pour La Libre, Alex­is Maroy décerne deux étoiles au livre et s’attarde plus par­ti­c­ulière­ment sur le style sin­guli­er de l’auteur : « cette langue-là est unique, faite de phras­es incom­plètes, tranchées par des points sem­blables à de minus­cules guil­lotines. Un texte à trous jouant avec la gram­maire et le lecteur. Des pages presque ésotériques, lynchéennes, qui peu­vent s’avér­er désarçon­nantes mais méri­tent qu’on se laisse lan­guis­sam­ment envelop­per dans leur atmo­sphère brumeuse ». Une car­ac­téris­tique qui a aus­si mar­qué Jean-Nico­las Schoeser, qui signe la cri­tique du livre pour Cul­tur­opo­ing : « [l]a forme est ici au cœur du réc­it, de sa mécanique et de la pro­fonde émo­tion qu’il sus­cite : des phras­es cour­tes. Dix mots tout au mieux. Per­pétuelle­ment ter­minées par un point défini­tif ». Autre pri­mo-romanci­er, Didi­er Dumont a pub­lié Je suis né comme un mourant aux édi­tions du Canoë début sep­tem­bre. Le livre récolte deux étoiles dans La Libre, qui voit dans l’auteur « [u]n rêveur/philosophe à l’écriture ourlée d’écume, qui tra­verse à pas de loup les épo­ques et les lieux, avec fan­taisie ou grav­ité ».

Pour conclure

Ce pre­mier tour d’horizon de la ren­trée lit­téraire des auteurs et autri­ces belges per­met déjà quelques con­stats, même si les ten­dances sont encore sus­cep­ti­bles d’évoluer.

Les livres les plus com­men­tés dans la presse en cette ren­trée sont signés par deux auteurs – Amélie Nothomb et Lucas Bel­vaux – qui béné­fi­ci­aient déjà d’une notoriété impor­tante avant la paru­tion de leur roman. Les simil­i­tudes entre les deux cas s’arrêtent toute­fois là. En effet, si on peut sup­pos­er que la répu­ta­tion de Lucas Bel­vaux comme cinéaste a attiré l’attention sur son livre, les cri­tiques qui ont abor­dé Les tour­men­tés ont unanime­ment salué ses qual­ités. A con­trario, plusieurs cri­tiques ont peu savouré Le livre des sœurs. Ils lui ont néan­moins con­sacré une place dans l’espace, pour­tant restreint, des pages lit­téraires de leur jour­nal, comme si évo­quer Amélie Nothomb était une fig­ure imposée de la ren­trée.

On notera aus­si que la rela­tion entre présence dans la presse et présence dans les sélec­tions des prix est incer­taine. Ain­si, le livre d’Amélie Nothomb ne fig­ure dans aucune sélec­tion de prix, mais est très présent dans les médias. À l’inverse, Petite, je dis­ais que je voulais me mari­er avec toi , pre­mier roman de Mehtap Teke (Viviane Hamy), a béné­fi­cié très rapi­de­ment d’une rumeur favor­able, puisqu’il fig­u­rait dès la fin juin dans la sélec­tion du prix Envoyé par la poste. Un démar­rage posi­tif qui ne s’est pas vrai­ment con­crétisé par une présence médi­a­tique. Dans les cas de Dominique Celis et Lucas Bel­vaux, respec­tive­ment sélec­tion­nés pour le prix Méduse et pour le prix Les Inrock­upt­ibles, intérêt médi­a­tique et présence dans les sélec­tions de prix con­cor­dent. Plusieurs sélec­tions de prix impor­tants doivent encore tomber et sont bien sûr sus­cep­ti­bles de chang­er la donne.

Pour les autri­ces et auteurs pub­liés en Bel­gique, la ren­trée com­mence à peine. Affaire à suiv­re donc…

Nau­si­caa Dewez

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