Archives par étiquette : Unicité éditions

Une agonistique amoureuse

Arnaud DELCORTE, Out­re­bleu, Unic­ité, 2024, 103 p., 14 €, ISBN : 978–2‑37355–996‑5

delcorte outrebleu« Par­courir Out­re­bleu, c’est être en présence des corps, le poète écrit avec le feu, les étoiles, mais à par­tir du corps et les cinq sens en éveil», écrit S.-W. Mounguen­gui dans la pré­face à ce recueil. Arnaud Del­corte (1970) est l’auteur d’une dizaine de livres de poésie et d’un roman. Il y a chez lui, depuis Écume noire jusqu’à Lente dérive de sa lumière et Out­re­bleu, ce que Jean Jau­ni­aux qual­i­fie être « un déplace­ment du regard, de la rêver­ie, de la pen­sée poé­tiques ».  Son poème est le véhicule d’une quête de soi et du sens : exis­ten­tielle et éro­tique, elle est vécue dans la con­science d’un écart qui per­met un  rap­port à l’autre. Car «  […] le soi ne se perçoit jamais lui-même qu’en présence de l’autre, dans l’effusion et même la fusion avec l’autre. La présence de cet autre, ami ou amant, en tout cas aimé, qui n’apparait entre les signes que par l’une des par­ties de son corps […] ». Ce rap­port existe aus­si dans la col­lab­o­ra­tion  du poète avec l’art visuel, offrant à ses vers la réso­nance d’un visuel pho­tographique (avec Brahim  Meti­ba, dans Méri­di­ennes) ou pic­tur­al (avec Kéven Pré­varis dans Tjukur­rpa ou ici dans le dia­logue avec ses pro­pres créa­tions abstraites ori­en­tées sur le corps-à-corps lyrique du noir et du bleu). Con­tin­uer la lec­ture

Déracinés

Chris­tine GUINARD, Ils passent et nous pensent, Unic­ité, 2023, 12 €, ISBN : 978–2‑37355–922‑4

guinard ils passent et nous pensentje n’ai pas par­cou­ru des cen­taines de mil­liers de pas sous la tem­pête
et la peur d’être vue décou­verte
la peur d’être et d’avoir une langue pro­pre
qui ne con­vien­dra pas
au sur­vivant 

S’ouvrant sur une cita­tion de Niki Gian­nari issue du poème « Des spec­tres hantent l’Europe », l’opus Ils passent et nous pensent de Chris­tine Guinard évoque la  Reti­ra­da des Répub­li­cains de 1939. Fuyant l’Espagne alors fran­quiste, des mil­liers de per­son­nes ont rejoint la France. Plus large­ment, le recueil s’inscrit dans le sil­lage thé­ma­tique de l’exil. Quels lieux (intérieurs comme extérieurs) tra­versent les per­son­nes exilées, de quelles attach­es et de quelles langues sont-elles for­cées de s’exproprier, avec « l’espoir / un jour prochain / de revenir » ? Con­tin­uer la lec­ture

Une langue à avoir les poils

Un coup de cœur du Car­net

Con­stance CHLORE, L’air res­pi­rait comme un ani­mal, Unic­ité, coll. « Le vrai lieu », 2022, 18 p., 12 €, ISBN : 978–2‑37355–635‑3

chlore l air respirait comme un animalCeux qui ont été mis à nu
char­ment les flammes
nées des vas­es brisés.
 

Spéléolo­gie du char­nel et du désir, émer­gence de la glaise de l’intimité où les corps s’ébrouent, ce recueil de Con­stance Chlore saisit comme autant de signes les traces immé­mo­ri­ales de l’animalité la plus archaïque et les trans­fig­ure en sons, en phonèmes, en poèmes. Au verbe, la poétesse lui insuf­fle, dans L’air res­pi­rait comme un ani­mal, un rythme élé­men­taire, naturel et sen­suel au départ de la thé­ma­tique de l’animalité, à laque­lle se joint celle de la « lutte entre le corps et l’esprit ». Con­tin­uer la lec­ture

Un jour de vents propices

Arnaud DELCORTE, Trou­ble, Unic­ité, 2021, 14 €, 86 p., ISBN : 978–2‑37355–628‑5

delcorte troubleLa poésie demande à être apprivoisée par le lecteur. Par­fois, elle exige plusieurs lec­tures suc­ces­sives afin d’en retir­er, comme aux pas­sages des couleurs sur une pierre lith­o­graphique, des émo­tions, des lumières, des sen­ti­ments dif­férents. Ils com­posent au terme de ces par­cours, une sen­sa­tion d’ensemble qui s’élabore dans l’esprit et le cœur. C’est à ce proces­sus d’imprégnation par strates qu’invite le recueil d’Arnaud Del­corte. Une telle démarche se jus­ti­fie d’autant plus que le livre puise à dif­férentes sources. Il réu­nit des textes pub­liés ini­tiale­ment dans des revues. Ain­si « Chech­nya » (Bleu d’Encre, 2020), « L’homme qui marche » (Do Kre I S, Vagues lit­téraires, 2017), et « Dans la clameur » (Legs, 2019). Ces textes alter­nent avec des com­po­si­tions inédites, « Prières dans la nuit », « Soft Requiem », « La couronne », « Appel d’air », et « Memo­ri­am Mediter­ranea ». Les illus­tra­tions de l’auteur, décli­naisons pho­tographiques en noir et blanc – trans­for­ma­tions flu­ides d’images qui en devi­en­nent abstraites, dont l’une orne la cou­ver­ture – ryth­ment la décou­verte du recueil. Con­tin­uer la lec­ture

Déplacements et floraison

Un coup de cœur du Car­net

Chris­tine GUINARD, Autour de B., avec des pho­togra­phies de France Dubois, Unic­ité, 2021, 13 €, ISBN : 978–2‑37355–580‑6

guinard autour de b« […] et rien ne pour­rait rivalis­er mal­gré le poids du ciel et le chaos des routes, avec l’aptitude sin­gulière à creuser insen­si­ble­ment le sil­lon du renou­veau – la fraîcheur de l’eau du nord et l’entrebâillement des langues, des esprits et des corps tra­ver­sés même loin des côtes par l’eau salée. »

Après son dernier recueil poé­tique, le mer­veilleux Sténopé (édi­tions Unic­ité), Chris­tine Guinard nous revient avec un autre tout aus­si mer­veilleux (et très dif­férent) recueil, Autour de B., paru aux mêmes édi­tions. La qua­trième de cou­ver­ture développe le con­texte de l’écriture : « Autour de B. évoque le retrait inquié­tant mais splen­dide dans Brux­elles au print­emps 2020, entre déam­bu­la­tion intérieure et avène­ment d’une flo­rai­son lux­u­ri­ante. » Si le recueil est donc pleine­ment con­tex­tu­al­isé, il acquiert pour­tant, comme tou­jours chez Chris­tine Guinard, une dimen­sion intem­porelle. Con­tin­uer la lec­ture

Un amour n’est qu’un amour

Arnaud DELCORTE, Aimants + Réma­nences, Unic­ité, 2019, 117 p., 15 €, ISBN : 978–2‑37355–294‑2

Delcorte Aimants + Rémanences UnicitéSur les march­es de La Bourse à Brux­elles, Arnaud Del­corte tient une revue de poésie épaisse et graphique, où l’un de ses poèmes poly­glottes a été pub­lié. Nous nous instal­lons à la ter­rasse la plus proche, vaste et vide à cette heure d’ouverture, autour d’une petite table ronde, bistrotière avec son pied noir, art déco, en fonte. L’auteur porte une barbe courte et soignée. Ses lunettes cer­clées scin­til­lent au soleil comme sa boucle d’or d’oreille gauche, qui ressem­ble à une petite alliance. Con­tin­uer la lec­ture

Des forces d’ébranlement

Un coup de cœur du Car­net

Chris­tine GUINARD, Sténopé, Unic­ité, 2019, 12 €, ISBN : 978–2‑37355–322‑2

J’attends de voir si la nuit sera poreuse.

Pour percer le secret, je danse sur le revers de la croûte ter­restre, je sens la cohérence de l’ensemble aléa­toire, j’émerge tel un pan­tin noueux du tis­su brumeux de la nais­sance. J’ai vu tout ce qu’embrassait mon regard poussé depuis le genou légère­ment plié, où l’impulsion bon­dit en moi. 

Un tel incip­it ne peut qu’augurer un livre mer­veilleux. De fait, Sténopé de Chris­tine Guinard est en par­tie un livre de nais­sances – de nais­sance de soi à soi, de venue de/à l’autre, d’avènement au cos­mos. L’œil s’articule au genou, le regard au pas, pour arpen­ter une image du monde. La cita­tion d’Alberti placée en exer­gue nous aver­tit : « Per­son­ne ne sou­tien­dra que ce qui échappe au regard est du ressort du pein­tre, car le pein­tre ne tra­vaille à imiter que ce qui se voit sous la lumière. » Dès lors, il ne s’agira pas d’interroger notre façon de voir pas plus que de repro­duire en mots les impres­sions mar­quées sur la rétine. Le pro­jet sem­ble autre : il réside dans ce dis­posi­tif du « sténopé », qui cap­ture une image pho­tographique selon un principe dérivé de la cam­era obscu­ra. Sous cet angle, se com­prend d’autant mieux la phrase qui donne l’impulsion du recueil : en pos­ture d’attente, à l’instar du pho­tographe dans l’expectative du résul­tat de la cap­ture de l’image, la poète aura « perc[é] le secret », comme se perce un trou dans une boîte pour laiss­er entr­er la lumière. L’être sera aus­si « troué », « fêlé dedans ». Mais quelque chose échap­pera au regard. Une lumière, une sit­u­a­tion, un mot. Il fau­dra relire, plusieurs fois. Con­tin­uer la lec­ture