Faisceau de lignes blanches

COLLECTIF, La ligne blanche, Arbre à paroles, coll. « iF », 2020,126 p., 14 €, ISBN : 978-2-8704-696-2

À l’invitation, à l’appel lancé par Antoine Wauters qui dirige la collection « iF » à L’Arbre à paroles, vingt-trois auteurs ont répondu : écrire sur ce que signifie pour eux la ligne blanche. Traversé par une crise, tenaillé par une pulsion qui se traduit en une décision — arrêter d’écrire —, Antoine Wauters voit dans la ligne blanche la manifestation du grand retrait, de l’effacement, une césure, un syndrome Bartleby. La pureté de la ligne blanche est telle qu’elle ne doit plus se traduire en mots. Le syntagme lancé aux contributeurs venus du monde du roman, de la bande dessinée, de la poésie, du journalisme s’apparente à un signifiant flottant que chaque auteur va interpréter, diffracter en récits ou en poèmes.

Aurélie William Levaux, Philippe Marczewski, Ysaline Parisis, Aliette Griz, Carole Zalberg, Fiston Mwanza Mujila, Myriam Leroy, Karel Logist, David Giannoni, Alexis Alvarez Barbosa, Lisette Lombé, Julie Remacle, Pascal Leclercq, Vincent Tholomé, Inatello Passi, Laurent Demoulin, Carl Norac, Annick  Walachniewicz, Aline Dethise, Yadel (Kenan Görgün), Serge Delaive, Anne Versailles et Nathalie Skowronek ont mordu à l’hameçon de la ligne blanche, délivrant un faisceau de textes qui s’approprient en toute liberté la notion. Une notion qui, dans l’esprit d’Antoine Wauters, tourne autour de la possibilité et de l’impossibilité d’écrire et qui, par la même, réinterroge de façon abyssale le « qu’est-ce qu’écrire ? », sachant que ladite question ne recouvre nullement le « qu’est-ce que la littérature ? » de Sartre.

La ligne blanche, Philippe Marczewski l’a saisie au bond en la tirant du côté du silence, d’une méditation (dédiée à Georges Perros) sur l’ascension d’une montagne et la montée vers l’espace du silence. Ce silence, cette interruption de la parole, ce mutisme que l’œuvre de Louis-René Des Forêts n’a cessés de mettre en scène, Philippe Marczewski nous l’offre comme le phénomène en creux de l’écriture dans ce texte tissé d’une seule phrase. Le silence ne cesse de se dire, de s’écrire, dès lors de se nier en s’affirmant : son paradoxe, sa contradiction performative rejoint le paradoxe de la ligne blanche. C’est ce paradoxe, ce défi impossible à tenir, cet appel en forme de piège que Julie Remacle explore. 

boum
le piège t’explose à la figure
à l’instant où tu réalises
que sur la ligne blanche
il n’y aucun endroit
mettre les mots

(…) tu as failli te faire avoir
heureusement tu n’as rien écrit (Julie Remacle)

Aliette Griz nous entraîne dans un récit où la ligne blanche de la came, de la poudre, dialogue avec les rencontres imprévues, la nausée face à « l’écrivain paon », parangon de l’auto-congratulation. La ligne blanche se décline sous les prismes de l’absence de l’aimé (Alexis Alvarez Barbosa), du fantasme et du plan sexe (Myriam Leroy), du jet de sperme on the beach, entre éjaculation spermatique et éjaculation textuelle (Pascal Leclercq), de la folie endurée, traversée et surmontée, de la ligne de l’effondrement psychique (Inatello Passi) ou encore sous l’angle du réveil de conscience, de la conversion à une autre vision de l’existence (Yadel), des lignes de la naissance, de la mort et de la sexuation (Annick Walachniewicz), d’une réflexion sur les lignes du Temps (Laurent Demoulin), sur la douleur orpheline et sa transmutation gémellaire (Lisette Lombé), sur le ciel, les nuages (Serge Delaive), le naturisme (Karel Logist), la ligne du monologue intérieur (Vincent Tholomé) ou de la danse et de la voie de libération (Fiston Mwanza Mujila).

Aussi insaisissable, joueuse, mystique que la baleine blanche Moby Dick, la ligne blanche s’évase en une ligne de fuite que les auteurs ont tantôt harponnée, tantôt laissé filer dans l’innommable.

nous roulons depuis des siècles dans la gadoue
nous fumons la colle jusqu’à perdre la tête
nous massacrons la bière sans sommation
nous nous trémoussons nus en pleine journée
déjà, nous boycottons la danse du nombril
et accusons l’Esprit de l’Aïeule
de tous les noms d’oiseaux et de batraciens
Dieu de la Mère Tshiame
(…) montre-nous la voie, la ligne blanche
aussi démentielle soit-elle (Fiston Mwanza Mujila)

Véronique Bergen